Lea Silhol, la ba-tisseuse

par Jess Kaan

Exclusif au Volet en ligne (Adobe Acrobat, 800Ko) de Solaris 156, Automne 2005

Les voix d’encre de l’imaginaire francophone ont trouvé une teinte inimitable en la personne de Léa Silhol, une écriture qui «dépasse le mythique, affronte le fantastique et ose le poétique»1. Tantôt baroque, tantôt shakespearienne lorsqu’elle met en scène des immortels emplis des tourments inhérents à leur condition, l’écrivaine captive son public par un style éblouissant nous rappelant parfois celui de la princesse anglaise de la fantasy, Tanith Lee, dont elle est une grande admiratrice.

Auteure de fantastique et de fantasy pour l’essentiel2, Léa a apporté à ces genres un souffle puissant et revigorant qui leur faisait trop souvent défaut. Loin des combats épiques et autres quêtes, succédanés du Seigneur des Anneaux, elle met en scène des personnages profonds et capables de briser la mer gelée en nous, des êtres confrontés à leur destinée dans ce que ce terme suggère de plus noble. Comme un juste retour, le Prix Merlin, récompense décernée par le public, est venu couronner son premier roman La Sève et le Givre paru en 2003, marquant ainsi l’attachement du lectorat à cette tonalité si particulière, tellement intense, passionnée et vibrante, en un mot, silholienne.

Qualifiée d’écrivaine de hard fantasy par René Beaulieu sur une liste de diffusion Internet, par référence au courant de la hardscience dans la science-fiction, Léa Silhol puise à la racine des mythes pour offrir au lecteur une totale immersion dans un monde résolument différent, celui des Dieux, des proscrits et surtout des héros d’exception. En effet, ses personnages se révèlent de vrais acteurs de leur destin, incapables de passivité. Que l’on songe à son héroïne Angharad ou aux Fays, cette conteuse hors pair évoque la lutte pour la vie envers et contre les aléas qu’elle peut receler. à cela s’ajoutent des détails essentiels conférant à ses écrits une touche réaliste, voire tactile.

De son parcours universitaire mêlé de mythes et d’art, notre tisseuse de trames a conservé intact son amour des mythologies et des symboles dont elle use comme d’une fragrance sublime et subtile. Sa confrontation des sources dénote son perfectionnisme intrinsèquement lié à ce don d’elle-même. Car dans chacune de ses œuvres, Léa écrit avec son âme, mais surtout elle offre ce qu’elle a en elle: son intégrité de femme.

Lorsque je l’ai interviewée en 20013, elle me confiait «commencer une histoire si tu ne veux pas saigner pour elle, ça ne rime à rien». Je vous invite maintenant à faire connaissance avec une grande dame de la fantasy française, à découvrir son style et à arpenter ses univers. Néanmoins, je vous préviens, entrer sur les terres de féerie en compagnie de la Tisseuse, c’est s’apprêter à y demeurer pour l’éternité… Vous voilà avertis, suivez-moi.

Qui est Léa Silhol?

Parler de celle qui se voit, en ce qui concerne son travail d’écrivain, comme l’élève des Parques, de la Tisseuse, ce n’est pas simplement évoquer une auteure, mais également une personnalité hors du commun. Léa possède de multiples talents. Elle cumule avec un vrai bonheur les qualités d’auteure, d’anthologiste et d’analyste spécialisée dans les figures du vampire et de la féerie.

Née le 3 janvier 1967 à Casablanca (Maroc), elle ne vivra que six mois dans ce pays. Son certificat de naissance porte alors la mention de «mère inconnue» car Léa est le fruit d’une union franco-marocaine à une époque où les ressortissants locaux n’ont pas le droit d’épouser d’étrangers. Cette injustice lui fera prendre conscience très tôt de la relativité de la notion d’identité et d’altérité, lesquelles sont omniprésentes dans son œuvre. à la question «Qu’est-ce que je déteste le plus dans mon physique?», elle répond avec une sincérité évidente sur son site Internet: «Ne pas avoir dans les veines une goutte de sang de chaque peuple au monde.» Qu’est-ce que l’identité sinon ce que l’on cherche à conquérir tout en restant en accord avec ses principes?

Nourrie de fantastique et de SF par une grand-mère boulimique de lecture, elle fait pourtant remonter son envie de devenir écrivain à la lecture du roman Le Lion de Joseph Kessel. Cette œuvre splendide la touche, la submerge alors qu’elle n’a que neuf ans et suscite en elle cette envie d’écrire. Parce que «l’écriture est ce qu’il y a de plus proche de la magie», vous dirait-elle. Son parcours personnel, privé dirai-je, est parsemé de multiples deuils, ceux d’êtres aimés, qui vont l’inciter à mettre entre parenthèses ce besoin d’écrire de 1989 à 1998, date à laquelle elle publie son premier texte dans le fanzine Requiem, fanzine qu’elle a contribué à créer. En effet, en 1995, Léa et des amis passionnés comme elle par le mythe du vampire constatent le manque d’une structure de type associative sur ce thème. Ensemble, ils réagissent sur un coup de tête. Le Cercle d’études Vampiriques (C.E.V) ne tarde pas à voir le jour. Cette association va bientôt publier le fanzine Requiem qui acquiert très vite le statut de prozine. [NDLR: Ne pas confondre avec l’ancien nom de Solaris , qui s’est aussi appelée Requiem de 1974 à 1979.]

Le 30 novembre 1997, le C.E.V célèbre le centenaire de la parution de Dracula de Bram Stoker en organisant à Montpellier une série de conférences sur le thème du Comte et de sa famille4.

C’est cet intérêt pour la figure vampirique qui lui vaut de diriger en 1999 sa première anthologie De Sang et d’Encre aux éditions Naturellement. Cette œuvre, bâtie sur le principe de l’équipe de rêve, réunit les auteurs phares du vampirisme parmi lesquels Jeanne Faivre d’Arcier, Neil Gaiman, Brian Hodge, Nancy Kilpatrick, Brian Lumley, S.P. Somtow, Robert Weinberg…

En parallèle, Léa Silhol reprend enfin la plume. Elle publie plusieurs nouvelles dans des fanzines réputés et attire ainsi l’attention de la critique sensible à son écriture résolument à part. Sa première nouvelle professionnelle paraîtra en 1999 dans l’anthologie Jour de l’an 1000 aux éditions Nestiveqnen, il s’agit de «Mille Ans de Servitude» qui met en scène Judas.

1999 est une année charnière dans la carrière de Léa Silhol. Tandis que la France s’extasie et n’a d’yeux que pour la grande éclipse, une nouvelle maison d’édition voit le jour: les éditions de l’Oxymore qu’elle a contribué à créer avec d’autres passionnés d’imaginaire. Très vite, l’Oxymore va se forger une réputation d’éditeur avec lequel il faut compter. Publiant d’abord un ouvrage d’analyse, puis des anthologies mêlant auteurs anglophones et francophones confirmés et débutants, cet éditeur va jouer la carte du livre, objet de plaisir pour tout lecteur qui se respecte. Ayant suivi un cursus artistique, Léa Silhol est à l’origine de cette politique éditoriale marquée, le mélange de la qualité littéraire alliée à la beauté de l’ouvrage. La présence d’illustrations originales accompagnant chaque nouvelle contribue à la réputation de sérieux de cet éditeur qui se verra décerner le Prix Bob Morane dès 2002 pour «la qualité de l’ensemble de ses publications».

Directrice de plusieurs anthologies périodiques chez l’Oxymore, Léa Silhol nous régale de ses thèmes de prédilection, les vampires, les fées, la femme obscure, Venise noire, mais elle contribue également à introduire en France un sous-genre: la fantasy urbaine. La superbe anthologie Traverses publie entre autres Kristine Kathryn Rusch qui obtient le Prix Imaginales pour sa nouvelle «L’étrangeté du Jour» en 2003.

Cette année-là, Léa Silhol donne corps à son premier roman La Sève et le Givre, roman qu’elle remisait toujours à plus tard, en raison d’un emploi du temps surchargé. Nominé au Prix Merlin et au Rosny Aîné, La Sève et le Givre obtient le Merlin, un prix public, ce qui ravit d’autant plus son auteure, heureuse d’avoir su conquérir les faveurs du public, le seul vrai juge.

Directrice littéraire, auteure, Léa Silhol est aussi une femme de convictions. Sans doute est-ce pour cette raison que son ami romancier Robert Weinberg, devenu scénariste pour le Comic Cable, la transforme en personnage des X Men.

En 2002, après le choc (malheureusement prévisible) du premier tour des élections présidentielles, Léa Silhol organise le mouvement Auteurs Sans Fascisme (A.S.F) qui met en ligne des textes d’écrivains professionnels et d’anonymes. Elle entend faire réagir les abstentionnistes et renvoyer les électeurs de la droite nationale à leur choix de société. Critiquée par certains confrères qui se bornent à juger cette initiative inutile, voire vaniteuse, elle fait fi de ces hurleurs. Mettant entre parenthèses ses activités au sein des éditions de l’Oxymore, elle se consacre pleinement à cette cause qu’elle défend depuis toujours: la lutte contre le racisme et l’amitié entre les peuples. Pendant des semaines, elle se dépensera sans compter pour mettre en ligne ces proses, ces craintes. La participation active et la mobilisation qu’a entraînée A.S.F. nous montrent, si besoin était, que ce combat répondait à un vrai besoin. Méprisant la dictature, l’écrasement des uns par les autres, elle s’est engagée à son tour dans la défense de la cause tibétaine.

Auteure et actrice de sa vie dans une époque emplie de doutes, la tisseuse de trames sait faire vibrer son public par un style qui lui est propre. Elle nous rappelle ainsi les conteurs d’autrefois.

La puissance d’un style

Lorsqu’on découvre l’œuvre de Léa Silhol pour la première fois, on est frappés par sa façon de nous raconter ce que l’on dénomme trop souvent histoires, comme si derrière le déploiement de son art, le métier de l’écrivain consistait à fabriquer de fort belles impostures. Son œuvre engendre un étonnant dépaysement, proche d’un transport dans le pays des contes et légendes qui ont bercé notre enfance. Mais ce voyage est source de périls pour les âmes non averties.

Parfois, à l’instar des compacts disques portant le «Explicitcontent», on afficherait volontiers une mention «Explicit writing» sur ses ouvrages, ses écrits recelant une palette de dangereux sentiments à l’exception notable de la mièvrerie. On pense ainsi à sa nouvelle «Lithophanie» qui nous narre l’histoire d’une princesse, coincée entre une marâtre et un père désireux de lui offrir un vitrail magnifique en guise de cadeau d’anniversaire. Lentement, le décor se craquelle et nous révèle l’asphyxie de l’héroïne, la convoitise incestueuse dont elle est la victime. En réalité, les contes silholiens nous renvoient à leurs prédécesseurs traditionnels et non à la représentation déformée que l’on en a d’ordinaire, les adaptations de Walt Disney aidant. Grimm, Andersen ne sont-ils pas d’exacts reflets de la réalité du monde? De sa dureté aussi? Souvenez-vous de «Hansel et Gretel» abandonnés par leurs parents, de «La Petite Marchande d’allumettes» qui meurt dans la nuit glacée…

Léa Silhol possède la grâce du conteur, le talent de nous plonger corps et âme dans les vies de ses personnages. «Russet est mon nom et c’est un nom écrit pour moi. Un nom qui parle d’arrière-saison et de clair-obscur, qui parle d’autres temps.»5 Ainsi se présente une dryade de la famille des Fallon. Dans cette première phrase, la tragédie est posée. Quelle destinée pour cet être hors norme dans une époque où la nature a perdu son côté sacré?

Attardons-nous quelque peu sur les héros des nouvelles et du roman silholien. Héros est peut-être un terme mal approprié car chez Léa Silhol, le féminin l’emporte souvent sur le masculin. La Femme occupe, il est vrai, une place prépondérante dans son œuvre actuelle. Les Contes de la Tisseuse mettent ainsi en scène la Gorgone, une Roussalka, une Dryade, les Parques, une Yuki Onna… Son roman suit le destin de Angharad, née des amours d’Hiver et d’été. Toutes ces femmes, humaines ou immortelles, ont en commun de posséder la volonté de se dépasser, de surmonter les obstacles se dressant sur leur route et de vivre leur vie avec plénitude. Dans «Les Promesses du Fleuve», Aclis désire libérer Thanatos, la Mort, emprisonné dans un cachot. Tandis que l’être de malheur lui lance ces mots «tu ne peux me contraindre, mortelle. Pour cela, il te faudrait mon nom, que tu n’as pas écouté», la jeune fille réplique: «Bien-aimé, me crois-tu si stupide pour ne pas avoir, depuis le temps, deviné qui tu es?» En un instant, la jeune bergère se place sur un pied d’égalité avec le Faucheur, empli de condescendance envers les pauvres mortels. Dans «Une Hécate et son chien», Déiphobé chassée de l’Hadès va braver les dieux et retourner solliciter de Perséphone le droit de mourir. «Runaway Train» est une nouvelle bouleversante, histoire d’amour fraternel dans tous les sens du terme, celui de la famille et de l’amitié entre individus. On y découvre Need, petite fille humaine qui décide d’emmener Gift son jeune frère changeling vers Frontier, la ville mythique où les Fays existent enfin et échappent à la ségrégation qu’ils endurent parmi les humains. Parlant des adultes, de ses parents notamment, l’enfant a ces mots très durs: «Ils veulent le mettre dans un centre. C’est moi qui l’emmène là-bas. MOI.» En une phrase, on ressent la détermination de la fillette, sa volonté d’aboutir et de sauver Gift d’une mort certaine.

Les hommes ne sont pas absents pour autant de l’œuvre de Léa Silhol. Moins représentés que les femmes, numériquement parlant, ils y occupent souvent une place à part. Les évoquant, Estelle Valls de Gomis écrit dans la revue Spirale6: «Les femmes de Léa Silhol sont splendides, fragiles et cruelles, toujours majestueuses et dignes, mais […] les figures masculines qui magnifient Les Contes de laTisseuse sont bien les créatures les plus étonnantes que l’on y rencontre.» Résolument sublimes, ils incarnent une forme de perfection. Les hommes silholiens sont capables de sacrifier tout ce qu’ils possèdent par amour. On songe alors à Finstern, le monarque Unseelie, seigneur de ténèbres. Maudit par les Parques, il connaîtra la déchéance pour pouvoir espérer aimer Angharad. Mais dans le même temps, certains de ces hommes nous évoquent des remparts imprenables qui, sous des dehors de mauvais garçons, n’aspirent qu’à vivre en toute quiétude. Les Fays sont ainsi un exemple flagrant du héros silholien. Dans «Vado Mori», Jay va retourner vers ses frères, même s’il a conscience du châtiment qu’ils vont lui infliger. Se sentant coupable, il revient vers eux pour se purifier, se laver de la faute qu’il pense avoir commise.

Si au vu de cette courte présentation, vous pensiez que Léa Silhol est une romantique, j’oserais dire qu’elle est de ceux qui se tiennent au bord de la falaise et rient jusqu’au dernier moment, nous laissant dans l’incertitude quant à la conduite qu’ils vont adopter. Le plongeon ou le retour en arrière.

Outre des personnages profonds, elle comble son lecteur par un style richissime. Elle possède ainsi un sens inné de la comparaison. «Son cheval, cette nuit-là était blême comme l’os ou les rayons de la lune, et tout aussi inexorable.»7 Chacune de ses images est une lame à la précision redoutable, capable de susciter en chacun une vision instantanée et frappant droit au but. Mais sa véritable richesse stylistique provient avant tout du baroque de son écriture. «Au soir du neuvième jour de la captivité de Morphée, le soir d’un jour sans sommeil, un jour de miroirs, Estel quitta l’abri de sa toile et s’avança jusqu’au cercle qui retenait le dieu.»8 De par cette richesse stylistique, l’auteure nous invite à une représentation quasi cinématographique des scènes qu’elle décrit. Comme le démontre cet extrait de La Sève et le Givre où Finstern rencontre les trois Parques. «Dans l’éclaircie, auprès de la rive semée d’ajoncs de la rivière houleuse, étaient assises trois femmes vêtues de noir. Elles se tenaient, dos à dos, les trois, et seul le visage de l’une d’elles, et le profil d’une autre, étaient visibles au cavalier.» Dans ce passage, nous voici voyant par les yeux du seigneur Unseelie, entendant la rivière agitée. La description empreinte de symbolique qui suivra est semblable au tableau d’un peintre invitant sans cesse à poser le regard sur sa toile pour découvrir d’infinis détails. Il est impossible de ne pas revenir vers les textes de la Tisseuse, ne serait-ce que pour conforter sa vision, redécouvrir encore et encore la richesse de son univers. Que ce soit dans son premier roman ou dans ses nouvelles, Léa Silhol possède ce talent d’instiller une note visuelle et tactile en l’espace de quelques lignes.

Peu à peu, son œuvre s’est orientée vers des thématiques que nous classerons de manière – forcément imparfaite et certainement arbitraire – en trois grands univers: Les cours féeriques; Isenne, la ville des artisans du vitrail; et le cycle de Frontier.

Les fondements d’univers

Les Cours féeriques: Les Contes de la Tisseuse nous ont ramenés à l’époque des dieux et autres êtres hors du commun. Ils ont aussi eu pour mérite de nous présenter certains protagonistes de la mythologie silholienne que le lecteur a retrouvé dans La Sève etle Givre. Finstern le seigneur Unseelie est de ceux-là. Neuvième prince d’Ombre, il règne tout puissant sur la cour de Dorcha, tout au moins jusqu’à sa rencontre avec Clotho, l’une des Parques dont il devient l’amant. Mais l’amour des immortels n’est qu’éphémère. Abandonnant et trompant cette maîtresse, il s’attirera la malédiction des trois sœurs et connaîtra le doute, les tourments9… Ceux-ci s’incarneront en Angharad, celle que Finstern nomme Azaleen, «celle qui est comme mon reflet». Angharad, l’enfant d’été et d’Hiver, l’instrument du Destin, nous renvoie, elle, aux Cours d’Hiver, notamment à l’un de ses éminents représentants, le prince du Verglas, Frost. Vengeur des siens dans la nouvelle éponyme, il sera le père d’Angharad dans le roman.

Pour tisser cet écheveau fait de nouvelles et d’un roman, Léa Silhol a travaillé en s’inspirant du folklore celtique et de la tradition féerique écossaise. On retrouve ainsi les Cours Seelie et Unseelie. Dans le roman, ces Cours se divisent en dix-neuf royaumes, 7 cours en lumière, 9 en ombre et 3 en crépuscule. à côté de cette abondante et riche mythologie, on découvre Isenne, la cité du vitrail et des couleurs.

Isenne: Mentionnée pour la première fois dans la nouvelle «Lithophanie», Isenne n’est alors évoquée qu’à travers l’un de ses représentants. La cité se consacre principalement à la réalisation de vitraux, reflet de la passion silholienne pour cet art éblouissant et de son attrait pour les couleurs. La science n’a-t-elle pas montré que les femmes ont une plus grande perception en matière de couleurs justement?

Respectant leur sacerdoce, les artisans Isenniens ne portent que du blanc ou du noir car «les couleurs viennent des mains, et du cœur, et de la promesse des noms; elles ne sont pas des colifichets que l’on arbore»10. Parcourue de canaux aux eaux d’un vert opaque, recelant de nombreux palazzo, on imagine Isenne telle une Venise intemporelle, cité qu’affectionne particulièrement l’écrivaine. Mais Isenne est autre, bruissant du souffle des forges, des marteaux battant le métal dont sont faits les vitraux exceptionnels. Des dynasties talentueuses cherchent à en supplanter d’autres, mais toutes n’aspirent qu’au dépassement d’elles-mêmes, de leur Art. «Leurs œuvres pouvaient n’être qu’art, mais le plus souvent, elles étaient dotées d’autres pouvoirs, d’une magie ancienne, extrêmement puissante.» Dans cette cité étonnante, les Claro et les Oscuro sont concurrents et complémentaires à la fois, leurs créations mises ensemble leur conférant un pouvoir insoupçonné11. On pourrait voir dans Isenne le reflet d’un hommage adressé à la Sérénissime, mais il semble que cette partie de l’œuvre silholienne ne soit pas aussi éloignée de celle que nous avons évoqué précédemment, mais en dire davantage reviendrait à trahir le mystère qui entoure la cité des couleurs, sa genèse notamment.

Frontier et les Fays: Dès 2000, «Runaway Train» nous a exposé la condition fay et la tragédie de ces êtres hors normes. Nés dans des familles humaines ordinaires, «nul ne sait pourquoi ni comment», ces changelings, dotés de visages anormaux et d’étranges pouvoirs (le glamour), subissent le rejet de leurs parents. D’un commun accord, les gouvernements décident la création de Centres où ces êtres pourront être abandonnés et enfermés pour la sécurité des regs, les hommes.

Douze Fays, les Premiers, vont modifier la donne en se rebellant et en menant des raids contre les Centres pour libérer leurs frères prisonniers afin de les mener vers la ville mythique de Frontier. Certains verront dans cette cité une allégorie d’Israël. Rien n’est moins sûr. Toutefois, la volonté de l’auteure reste de nous présenter un endroit où les Fays se réalisent parce que leur magie peut enfin s’épanouir.

En 2004, Léa Silhol a enfin publié Musiques de la Frontière, un recueil de nouvelles, reprenant certains textes déjà parus, épars, et d’autres inédits. La qualité de ce recueil lui a valu d’obtenir le Prix Imaginales 2005, catégorie nouvelles, pour l’ensemble des textes.

Musiques de la Frontière est une œuvre étonnante où le temps importe peu, où chaque pièce le composant trouve à s’imbriquer comme les éléments d’une alchimie littéraire donnant corps à un chef-d’œuvre. Léa Silhol a en effet choisi de travailler selon deux angles. Tout d’abord une approche par le biais des personnages, notamment les Premiers, êtres hors normes et si magnifiques qu’ils sont représentés par des lames du tarot. Vient ensuite la vision de Frontier, ville mythique qui, telle la Cathédrale Notre Dame de Paris dans le roman de Victor Hugo, prend corps et devient personnage à part entière.

Dans «Runaway Train», le lecteur faisait connaissance avec Gift, enfant rejeté par sa famille que sa sœur, humaine dite normale, décidait de conduire vers Frontier. Le premier détail frappant à la lecture de cette histoire était le nom dont se paraient les Fays. Plus tard, nous découvrîmes ainsi Shade, Candle, Priest, autant de noms que ces êtres trouvent dans le feu, après avoir renoncé à leur appellation humaine, laquelle n’a pas de véritable signification. Là ne s’arrêtait pas la singularité des Fays puisque ceux-ci se caractérisaient par certains pouvoirs variables selon les individus.

Plutôt que d’énumérer les différents protagonistes, il nous semble important de nous attacher à Shade, figure emblématique de ce peuple maltraité par les hommes. Dans la nouvelle «Encordés à la nuit», ce chef aussi solide que le roc va rêver de Frontier… Dès lors, il n’aura de cesse de ramener cette cité pour que les siens puissent enfin s’épanouir. «Ce pays, cette cité, je vais les trouver pour vous. Je chercherai le temps qu’il faudra, et j’y jetterai toutes mes forces. […] Je n’abandonnerai jamais.» Souffrir pour les siens d’une manière physique tel un martyr, les libérer ont marqué ce Fay, donnant de lui l’image d’un chef dans le sens le plus noble du terme. Dans «Comme marchent les ombres», un fantôme traduit ce lien unissant le chef à la ville de tous les Fays. «Nous venons avec humilité, conscients de faire partie, nous aussi, du poids de cette cité et du fardeau de celui qui la tient entière.»

Il est vrai que Frontier n’est pas une ville comme les autres. Elle apparaît proprement magique, une tour noire rythmant le temps incertain qui s’y écoule. «Ce soir, elle compte 27 heures. Demain qui sait?» Suivant le narrateur, nous voyons les arbres et les branches se tendre vers lui de façon imperceptible pour caresser son ombre. Et que dire de la rivière «qui ne naît ni ne va nulle part, n’entre ni ne sort de la ville, s’ajointant à elle même sans que personne ne sache comment». Puis nous voici montant les 397 marches à travers l’écheveau emmêlé de la forêt de Dane pour atteindre «le silence (qui) est vrai, l’absence palpable», «le ciel si près qu’on pourrait le toucher».

Musiques de la Frontière a poursuivi cette exploration que l’on imagine volontiers infinie en nous offrant le magnifique texte «Voix de Sève». Dans cette nouvelle, une étudiante humaine découvre la culture des Fays, et notamment leurs bibliothèques étonnantes «où les arbres sont des livres qui parlent aux lecteurs». Le plaisir est intense à la lecture de cette œuvre car l’auteure parvient à nous subjuguer en nous faisant suivre le cheminement de son héroïne. Comme elle, nous avons envie de dire: «J’ai oublié le chemin par lequel je suis arrivée pour n’en retenir que le moment.» Voix de Sève offre en effet une nouvelle vision de Frontier, elle nous permet d’effleurer son âme… De comprendre pourquoi elle est intrinsèquement liée au peuple qui la mérite.

En effet, l’histoire des Fays recèle un côté poignant, renforcé par l’intensité et la justesse de leur lutte, la violence qui les guette. Lorsqu’elle traite des Fays, Léa Silhol nous narre des récits où l’altérité, la quête d’identité prédomine. Elle nous interroge également sur la différence telle que nous la vivons, la percevons dans notre monde contemporain.

La proximité de ce thème avec notre époque soulève de nombreuses questions. Mais les réponses sont en chacun de nous. Les fabuleux personnages que sont les premiers invitent à un dépassement de nos propres frontières …

Nous voici maintenant arrivés au terme de notre voyage dans l’œuvre de cette princesse de la fantasy française. Récompensée par le public, louée par la critique, la Tisseuse est de ces écrivains qui parviendront un jour à abolir le dernier rempart qui tend à séparer les littératures de l’imaginaire de la littérature générale. Sa richesse stylistique et thématique nous conforte en cette opinion en tout cas.

Jess KAAN

Notes

1 Mercedes Montoro Araque, Léa Silhol ou lorsque le fantastique se «tisse» dans le mythe , Les Cahiers du GERF n° 24, Hiver 2002/2003.

2 Léa Silhol a également publié deux textes de science-fiction: «Xolotl», étoiles Vivesn° 9, Avon sur Fontainebleau, éditions étoiles vives / Le Bélial, et «Sur la Terre comme au ciel», Présences d’Esprits n° 26, Paris, revue du Club Présence d’Esprits, p. 4-8.

3 Dragon et Microchips n° 19, éditions de l’œil du Sphinx (www.oeildusphinx.com), p. 175-185.

4 Les actes de ces journées ont été édités sous la forme d’un ouvrage intitulé Vampire: portraits d’une ombre , Montpellier, éditions de l’Oxymore, 1999, 240 p.

5 «Couleurs d’automne», Les Vagabonds du Rêve , Nice, éditions Oxalis. [Repris dans Les Contes de la tisseuse, Paris, éditions Nestiveqnen (Fantasy) p. 46 (épuisé); repris dans La Tisseuse: Contes de fées, contes de failles, Montpellier, éditions de l’Oxymore (Moirages), p77-84.] 6 Spirale , n° 179.

6 La Sève et le Givre , Montpellier, éditions de l’Oxymore (Moirages), 2002, p. 9.

7 «Là où changent les formes», Emblèmes: Rêves, Montpellier , éditions de l’Oxymore, p. 105-122.

8 Signalons que Finstern est également présent dans la nouvelle «La Faveur de la nuit», Asphodale n° 2, Laxou, ISF éditions, p. 87-102.

9 «Là où changent les formes», ibid.

10 Voir «Lumière noire», French Gothic, Paris , éditions Les Belles Lettres, 2004, p. 389-402.

11 Ce recueil reprend les nouvelles des Contes de la Tisseuse à l’exception du triptyque du Millénaire «Mille Ans de Servitude», «Tous des Anges» et «La Faille Céleste», remplacée par la nouvelle «Le Vent dans l’Ouvroir».

Bibliographie

Léa Silhol anthologiste

  • De sang et d’encre , Pantin, Naturellement (Fictions), 1999, 309 p.
  • Ainsi soit l’Ange, 18 contes entre Ciel et Terre , Montpellier, L’Oxymore, 1999, 288 p.
  • Il était une fée, 15 contes entre Clair et Obscur , L’Oxymore (Emblémythiques), 2000, 288 p.
  • Lilith et ses sœurs, 17 reflets de la femme obscure , L’Oxymore (Emblémythiques), 2001, 288p.
  • Venise Noire , Montpellier, L’Oxymore (Emblèmes), 2002, 160 p.
  • Traverses , l’anthologie de Fantasy Urbaine

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