Archives de catégorie : Critiques

Résonances, de Patrick Senécal (F)

Patrick Senécal

Résonances

Lévis, Alire (GF 105), 2022, 340 p.

Depuis 1998, Patrick Senécal publie presque chaque année un nouveau roman aux éditions Alire (en plus de ses autres projets, autant littéraires que télévisuels ou cinématographiques). Qu’elles soient fantastiques ou non, ses œuvres sont habituellement très noires et, surtout, diablement efficaces. C’est sa plume affûtée et sa capacité à créer des émotions troubles chez ses lecteurs qui en font une des figures de proue du thriller québécois.

Cet automne, il a lancé Résonances, une histoire un peu différente de ce qu’il nous a offert jusqu’à maintenant. S’il y a des scènes plus graphiques à l’occasion, on est plutôt dans une ambiance bizarre et décalée que dans l’horreur.

Tout commence lorsque l’auteur Théodore Moisan passe une IRM. Non seulement l’expérience est-elle angoissante, mais il en ressort avec des pertes de mémoire de plus en plus importantes. Au même moment, il découvre des comportements étranges chez les gens autour de lui (puis dans la population en général). Comme si tous souhaitaient aller au bout de leurs pulsions (cela dit, celles-ci ne sont pas toujours négatives). Puis, certains événements commencent à se répéter. L’auteur doute alors de sa santé mentale. Est-ce lui qui a changé ou le monde est-il en train de se dérégler ?

Senécal a un don pour capter l’intérêt du lecteur. Son style efficace est bien servi par une narration à la première personne. On s’attache au pas de Théodore dès les premiers mots. On ne se retrouve pas tout de suite dans les grands bouleversements. L’étrangeté s’installe par petite couche : le regard détaché de sa femme, les commentaires des gens à qui il parle qui sont souvent un peu décalés et, surtout, la présence du mystérieux Paden, tour à tour policier, éditeur et libraire. Le point de vue du personnage est bien établi et on se glisse très facilement dans sa peau.

Le lecteur est sans cesse déstabilisé dans les premiers chapitres. En entrevue l’auteur disait vouloir dérouter, comme peut le faire David Lynch au cinéma. Eh bien, c’est réussi. On pourrait également penser au film Le Jour de la marmotte d’Harold Rami (dans une version nettement plus sombre).

C’est assurément le livre le plus méta de Senécal. Au-delà d’un roman fantastique, Résonances est une réflexion sur la création. Ce thème est porté par le personnage principal (lui-même écrivain), mais aussi par le récit lui-même. Un autre questionnement abordé de front par Senécal est le clivage des opinions. Menés par leurs pulsions, les individus se radicalisent, ce qui amène des débats qui rappellent drôlement ceux que l’on voit sur Facebook, entre autres entre la jeune génération et ses aînés.

Malgré tout, je n’ai pas été pleinement satisfait. Pourquoi ? Parce que c’est une œuvre un peu trop sage. Entendons-nous, c’est agréable, c’est raconté avec talent, il y a plusieurs scènes fortes et la critique sociale est fort pertinente. Toutefois, j’aurais aimé retrouver la folie et l’humour décalé d’Aliss et de la série Malphas.

De plus, l’histoire fait un peu du surplace vers le milieu du livre, quand les répétitions commencent à s’accumuler et que le lecteur (du moins celui-ci) comprend ce qui se passe, bien avant Théodore Moisan. Enfin, le désavantage de ce type de récit au deuxième degré est qu’on peine à se préoccuper du sort des personnages secondaires qui manquent de substance (même si cela s’explique dans la logique interne).

Dans l’œuvre de Senécal, Résonances se rapproche plus de Quinze minutes (publié dans la série L’Orphéon) que de ses thrillers. L’amateur d’horreur risque de rester sur sa faim. Cela dit, ceux qui s’intéressent à l’écriture y trouveront matière à méditer.

Pierre-Luc LAFRANCE

Rivers Solomon, Sorrowland (SF)

Rivers Solomon

Sorrowland

Farrar, Straus and Giroux, New York, 2021, 355 p.

La jeune Vern vit à Caïnland, domaine enclos d’un regroupement des années 60 né dans la foulée des revendications des Noirs, et devenu ensuite un culte religieux : les occupants Noirs y sont les enfants du bon Caïn opprimés par les descendants du mauvais Abel et qui s’en sont libérés dans Caïnland. Ils doivent cependant y demeurer, car le monde extérieur est dangereux et impur. D’ailleurs, victimes de « hantises » nocturnes, tous les membres du culte dorment attachés à leur lit. Vern, forte tête, constamment en révolte contre les limites qui lui sont imposées, et à quinze ans épouse malgré elle du chef du Culte, le Révérend Sherman, est extrêmement enceinte. Après la fuite de son amie Lily, elle s’enfuit à son tour pour donner naissance dans la forêt à des presque jumeaux, l’un albinos comme elle, qu’elle nomme Howling (hurlement) et l’autre qu’elle nomme Feral (sauvage). Elle réussit à survivre avec eux, malgré la présence menaçante d’un « Démon », ennemi invisible qui semble les pourchasser sans cesse. Elle constate peu à peu qu’elle change, physiquement : elle est de plus en plus forte, ses sens plus aiguisés. Mais en même temps, il lui pousse une sorte de carapace. Est-elle malade ? Est-ce le résultat, ou l’absence, de ces piqûres soi-disant de « vitamines » que tous les Caïnites subissent chaque jour ? Et ces hantises, des présences d’abord fantomatiques, prennent un aspect concret de plus en plus cauchemardesque, non seulement Lily, mais des figures d’inconnus, femmes et hommes, des Noirs d’époques révolues, dans des situations souvent horrifiantes (meurtre, lynchage, viol…). Après quatre ans, et une brève relation avec le « Démon » qui s’avère être une motarde mercenaire et l’avoir protégée alors qu’elle était censée la ramener de force à Caïnland, mais qui est aussi meurtrièrement menteuse et possessive, Vern décide de quitter la forêt avec ses deux enfants, à la recherche de Lily qui lui a laissé une vague piste à suivre. Au bout de cette piste, elle va trouver Gogo, une jeune guérisseuse amérindienne et sa mère adoptive Bridget, qui l’accueillent avec ses enfants. Avec elles, Vern continue à essayer de comprendre ce qui lui arrive physiquement et mentalement, et elle finit par découvrir la véritable nature de Caïnland.

Que l’âge de la protagoniste, de quinze à vingt ans, ne trompe pas : ce n’est PAS un roman pour « jeune adulte ». Et nombre d’adultes en trouveront les contenus extrêmement durs à lire. Si l’on a déjà rencontré Rivers Solomon, (par exemple Les Abysses, que j’ai commenté ici, ou encore L’Incivilité des fantômes) on sait à quelles problématiques s’attendre : race, genre, sexualité, identité, neurodivergence, marginalités, le couple maudit patriarchie/misogynie, métamorphose, (plus ou moins « monstrueuse » comme dans Les Abysses), et enfin la mémoire, hantise et devoir à la fois collectif et individuel. Le tout dans le cadre de l’expérience séculaire des Afro-Américains : l’esclavage, les abus horrifiques qui en étaient le quotidien, ses retombées modernes et la complicité des establishements politique et religieux pour le maintenir sous diverses formes. Et il y a une physicalité du texte qui peut être parfois perturbante, en particulier tout le début dans la forêt, où Vern devient tout animal et instinct, comme la façon dont elle vit sa propre physicalité (ses problèmes visuels, son albinisme, son poids… et la douleur croissante de sa métamorphose). Sa voix est dure aussi à entendre, parfois. Intelligente, audacieuse, patiente, courageuse, Vern est farouchement dévouée à ses enfants sauvages (et brillants comme elle, mais dans un autre registre, sans le fardeau des traumas qui pèse sur leur mère ; leur présence constitue souvent un heureux contraste avec la sienne…), et elle les élève du mieux qu’elle peut dans un respect de la nature dépourvu de sentimentalité. Cependant, elle est aussi très abrasive, avec un côté masochiste, constamment agressive, elle se méfie de tout le monde et rejette aisément la main tendue (quand elle ne la mord pas) – mais c’est ce qui lui permet de survivre aux traumas de Caïnland, puis dans la forêt et dans le monde « normal » (!). Et puis c’est Rivers Solomon qui la fait parler, et cette voix-là – cette écriture tour à tour violente, lyrique ou incisive –, c’est ce qui m’a emportée tout du long sans jamais me lâcher. Même lorsqu’on passe aux explications pas vraiment inattendues mais malgré tout nécessaires, ici et là, et même à la résolution de l’intrigue, qui mérite au roman une de ses étiquettes, « science-fiction gothique » – même si Solomon semble un peu plus à l’aise dans l’ici et maintenant (décalé) que dans le fantastique ou la SF traditionnelle, il semble toujours y avoir un léger problème avec ses dénouements d’intrigue, ai-je l’impression, après la lecture de trois romans. Mais le dénouement d’une intrigue n’est pas nécessairement la fin d’un texte, et la finale, ici, m’a satisfaite – Vern, Gogo et les enfants dans la forêt : « J’aime la forêt, dit-elle. Dans la forêt, les possibilités ont l’air infinies. La forêt, c’est là que vivent les choses sauvages, et j’aime bien penser que le sauvage gagne toujours. Dans la forêt, ça n’a pas d’importance s’il n’y a pas une seule parcelle de terre qui n’a pas connu les os, le sang, la pourriture. Ça la nourrit. Ça fait pousser les arbres. Les champignons. Ça transforme les peines en fleurs. » Elles s’assirent ensemble, en sueur, bras entrelacés. Elles restèrent ainsi jusqu’à ce qu’elles puissent entendre les cris nocturnes de mille choses vivantes qui hurlaient leur existence, prouvant au monde qu’elles survivaient. Vern lança son propre cri en retour. » (Ma traduction.)

Élisabeth VONARBURG

N.B. : Ce roman sera bientôt publié en traduction aux éditions Aux forges de Vulcain.

Fabrice Papillon, Alienés (SF)

Fabrice Papillon

Alienés

Paris, Plon, 2022, 512 p.

À Lyon, un cadavre est retrouvé dans une série de tunnels datant de l’Antiquité. Détail troublant, il aurait vraisemblablement explosé de l’intérieur. Au même moment, un autre individu est mort de la même manière… à bord de la Station spatiale internationale. Louise Vernay, commissaire stagiaire à la police de Lyon, est chargée de l’enquête sur le premier meurtre mais, dans son esprit, rapidement, des liens se tissent autour de l’autre décès. Opiniâtre, n’ayant pas la langue dans sa poche et prête à tout pour découvrir la vérité cachée derrière ces deux morts inexplicables, Louise va foncer et croiser en route un astronaute, Ethan Miller, qui fera équipe avec elle pour tenter de comprendre l’incompréhensible.

Ce livre est avant tout un thriller avec des éléments de science-fiction, mais attention, ici, on penche plus du côté science que du côté fiction. En bonne partie parce que l’intrigue a lieu aujourd’hui, dans un monde post-covid, et se déroule en mai-juin 2022. Ce qui m’a donné l’étrange privilège de lire le roman presque en temps réel ! Tous les éléments de l’intrigue qui se raccrochent au côté scientifique sont certes plausibles, mais entremêlés dans une intrigue qui part tellement dans tous les sens que l’on finit par vraiment se demander où ça va finir. Les théories du complot côtoient les écrits bibliques, Elon Musk et Raël font une apparition et les GAFAM ont une place autant que la monarchie britannique… Bref, un joyeux mélange pas toujours réaliste, mais qui trace un bilan des travers de notre société.

Louise Vernay est un personnage féminin atypique, et c’est plaisant à voir. Sans manière au point d’être rustre, décidée à rester sur le plancher des vaches à courir les criminels plutôt que derrière un bureau, fumeuse de cannabis invétérée, accro aux séries criminelles et peu soucieuse de son apparence, elle n’est pas une flic archétypale. Certes, elle traîne des pensées noires dans son placard, mais ça fait partie de son personnage et de ce qu’elle est. Élément que j’ai apprécié, elle est tout du long beaucoup plus décrite par sa personnalité que par son physique. À un certain moment, ses comportements semblent incohérents avec son caractère, mais vers la fin du livre on comprend pourquoi, et ces comportements sont alors totalement justifiés par l’intrigue. Disons que l’absence d’accent sur le deuxième e du titre n’est pas anodine.

L’autre protagoniste, Ethan Miller, est un personnage aux multiples couches, qu’on ne peut pas vraiment comprendre avant la toute fin. Au départ présenté comme un astronaute carriériste ultra-compétent, son image se trouble au fil de l’intrigue alors que se dévoilent des pans entiers de sa vie et qu’une tout autre vision nous apparaît de lui. À l’image de son grand-oncle Henry Miller (rien de moins !), il s’avère bien plus complexe et, ce faisant, insaisissable. Le simple fait que sa route croise celle de Louise Vernay est en soi tiré par les cheveux, mais les aventures dans lesquelles ils s’embarquent flirtent bien souvent avec le totalement invraisemblable. Sauf que… la fin de l’intrigue justifie totalement ces retournements. Et qu’au final, ça marche.

L’auteur a montré une grande maîtrise dans sa façon de mener son intrigue tambour battant. On est ici dans un thriller à la Da Vinci Code, sans temps mort, où bien des éléments symboliques, voire carrément du domaine de l’ésotérique, viennent se mêler à d’autres qui eux sont tout à fait réalistes et même normaux de notre époque. Tout ceci dans une intrigue où l’on écarquille parfois les yeux devant les événements, mais qu’on est incapable de lâcher.

Bref, un livre à placer dans les mains des amateurs de thriller et qui tient de la science-fiction un peu par la peur, mais qui dans son genre principal remplit parfaitement son mandat : nous faire tourner les pages sans arrêt parce qu’on veut savoir comment ça va finir !

Mariane CAYER

Guillaume Chamanadjian, La Tour de Garde, Capitale du Sud 1 et 2 (Fa)

Guillaume Chamanadjian

Le Sang de la Cité (La Tour de Garde, Capitale du Sud -1)

Trois Lucioles (La Tour de Garde, Capitale du Sud -2)

Bussy-Saint-Martin, Aux Forges de Vulcain, 2022, 394 et 394 p.

Gémina est une ville immense et un port, bien défendue par ses doubles murailles et fière de son titre de Capitale du Sud. Elle tient son nom de son mythe de fondation qui raconte comment des sœurs jumelles se sont métamorphosées en oliviers sous les yeux des premiers ducs. Dans ses veines coule un excellent vin, mais aussi du sang : divers clans, ou Maisons, gèrent les diverses fonctions de la ville. Par exemple, la Maison de la Recluse veille jalousement aux constructions et réparations grâce à ses ouvriers qui peuvent modeler la pierre à mains nues. On s’affronte aussi plus ou moins ouvertement dans d’incessants jeux de pouvoirs : ainsi le duc de la Cahouane, Servaint, a autrefois annihilé une Maison entière pour venger sa sœur. Ce faisant il a découvert dans les souterrains du fort conquis deux enfants, un garçon et une fille, qu’il a recueillis et éduqués, Nohamux, dit Nox, et sa sœur Daphné. Nox, le narrateur, travaille maintenant comme commis chez un épicier ; il connaît ainsi très bien la ville et ses habitants, un savoir que Servaint va essayer d’utiliser à ses propres fins. Le duc veut en effet faire creuser un canal qui court-circuiterait la médiation lucrative des familles de Massif, au centre de la ville, par qui passent toutes les marchandises venues du port. Propulsé au milieu de ces intrigues, Nox échappe à un assassinat et fait la connaissance d’un maçon clandestin particulièrement doué, Symètre, qui devient son ami. Également amateur de poésie, Nox a reçu en cadeau un livre où il découvre l’existence d’une sorte de double de la ville, appelé « le Nihilo » (le rien…), un miroir obscur hanté par une brume meurtrière, et qui semble lié à l’histoire de la ville. Il découvre aussi qu’il est capable de passer à volonté de Gémina au Nihilo et d’y survivre. Entre-temps, la situation s’envenime : pour servir ses desseins, Servaint veut épouser la fille du duc de l’Hirondelle, elle est empoisonnée le jour des noces, et la bataille qui s’ensuit tourne à une guerre civile prolongée, au cours de laquelle l’olivier mythique survivant est détruit par la sœur de Nox – qu’il considère comme une perverse sadique et avec qui il entretient une relation extrêmement antagoniste. Las d’être un pion, Nox rompt avec Servaint et se jure de ne jamais revenir à la Cahouane ; il retourne à son épicerie tout en essayant de démêler les mystères du Nihilo.

Et ceci n’est que le premier volume. Dans le deuxième, le champ de vision s’élargit : la Capitale du Sud voit arriver un bateau de réfugiés d’une guerre qui a lieu ailleurs et dont on annonce qu’elle finira par arriver à Gémina. Une épidémie se déclare parmi les réfugiés, qu’on laisse mourir les uns après les autres sur le bateau ancré dans la baie. Il y a une survivante, Adelis, dont Nox finit par faire la connaissance et dont il tombe amoureux. Tandis qu’une partie des énigmes posées dans le premier tome est éclaircie (qui a commandité l’assassinat manqué de Nox ? Qui a empoisonné la jeune épousée de Servaint ? Qui sont réellement Nox et Daphné, ces enfants trouvés enchaînés dans les souterrains d’une Maison détruite ?), les circonstances finissent par faire en partie de Nox ce que Servaint voulait qu’il fût : un espion, un négociateur mais aussi un assassin hyperdoué. Tandis que les convulsions de la guerre civile perdurent, Adélis la survivante va essayer d’obliger Gémina à ouvrir les yeux sur le sort des réfugiés qui se pressent aussi par voie de terre à ses portes. L’issue ambivalente de sa tentative va pousser Nox hors de la ville, enfin, avec son ami Symètre.

Dire que j’attends le troisième volume avec impatience serait une litote. J’ai été séduite dès le début du premier volume et mon plaisir ne s’est pas démenti tout au long du deuxième. Que ce soit les noms des Maisons (Jubarte, Cahouane, Recluse, mais aussi Tapir, Hirondelle, Chien, Lapin, Mergule), ou les noms des personnages eux-mêmes (Nohamux, Guenaillie, Aussilia, Tyssant, Guarin…) ou encore la présence discrète de la magie, d’abord mythique (les deux oliviers fondateurs), puis qui vous surprend, bien « réelle » au détour d’une phrase (la première fois qu’on voit les maçons de la Recluse réparer un bâtiment), pour ensuite vous sauter à la face avec le Nihilo et ses manifestations, ou que ce soit la voix des personnages telle que rendue par Nox (par Chamanadjian – enfin un écrivain français qui sait écrire un récit au passé simple première personne du singulier – et qui réussit même à me faire supporter les -âmes, -ûmes et -îmes de la première personne pluriel !), tout est inattendu et tout sonne juste. J’ai pensé par moment à Gene Wolfe (Le Livre du Second Soleil), par exemple pour les manipulations retorses des uns et des autres, le caractère de certains personnages et le traitement de leurs affects, ou la progressive prise de conscience de Nox et ses conséquences, mais je ne crois pas (il faudrait que je relise) que l’écriture de Wolfe soit aussi sensorielle et pittoresque ; on sent la ville, on la voit, on la touche, on l’entend et on la goûte – délicieux passages sur les expériences culinaires de Nox, fin cuisinier et tastevin (et puis, un héros commis d’épicier !). Enfin, il y a la place accordée à la poésie, au mythe, au verbe. Bref, il me semble qu’avec Chamanadjian une autre voix originale est née dans la fantasy française, après l’excellent roman de Claire Duvivier (Un long Voyage). Rappelons pour mémoire que Duvivier écrit de son côté, dans le même univers, une série intitulée Capitale du Nord (Dehaven, la rivale de Gémina) ; il ne s’agit pas de romans à quatre mains mais bien de dérives très personnelles, chacun de son côté, d’une écrivaine et d’un écrivain qui partagent un univers élaboré en commun au cours d’une rencontre. C’est bien sympathique comme genèse – et surtout le résultat, pour ce que j’en ai lu du côté Chamanadjian, est sans conteste une réussite.

Élisabeth VONARBURG

K. S. Covert, The Petting Zoos (SF)

K. S. Covert

The Petting Zoos

Dundurn Press, 2022, 356 pages.

La pandémie a fait de certains d’entre nous des connaisseurs en matière de masques, gels hydroalcooliques et statistiques médicales. Même ceux qui aspirent plus que tout à un retour à la normale retiendront peut-être de l’épidémie quelques réflexes et inconforts qui se manifesteront à contretemps dans les transports en commun ou les rencontres de groupe. Et c’est justement le sujet du premier roman de l’ancienne journaliste d’Ottawa, K. S. Covert.

Dans The Petting Zoos, l’autrice a imaginé une pandémie de grippe H9N9 bien plus meurtrière que la Covid-19 et elle a commencé à rédiger l’histoire d’une survivante traumatisée, Lily King, dès 2009. Dans le monde post-apocalyptique du roman, il a fallu dix ans pour que la situation se stabilise et les mesures sanitaires ont laissé des traces. Lily a vécu dans le plus grand isolement après avoir été infectée. Elle n’a embrassé personne, n’a été touchée par personne et a même évité le plus possible les contacts avec son propre corps. En retournant au travail, elle obtient des séances de thérapie tactile (pas tout à fait des massages) afin de combler ce manque. Cette longue privation du premier des sens en affecte d’autres, qui ne se contentent pas des séances subventionnées d’attouchements thérapeutiques et qui fréquentent des « petting zoos » clandestins.

En anglais, ce terme désigne un zoo pour enfants, qui présente des animaux susceptibles d’être câlinés et flattés par de jeunes visiteurs. Au sens propre, il pourrait se traduire par « zoo de câlinage », avec tout ce que cela suggère de doux et tendres préliminaires. Dans le roman, le terme s’étend à toute une gamme de lieux clandestins où il est possible de se faire toucher et de toucher les autres, dans le noir parfois ou avec des bandeaux sur les yeux, avec ou sans pièces de vêtements, en allant jusqu’aux relations les plus intimes – en public.

L’héroïne de Covert ne recherche pas seulement les contacts humains. L’épidémie de H9N9 a aussi entraîné le bannissement des tapis et de nombreux textiles, sous prétexte que le virus se niche dans les fibres. La privation sensorielle est devenue une torture multi-dimensionnelle, mais la solitude de Lily reflète aussi la disparition de 90 % de la population planétaire. Malgré ce contexte post-apocalyptique, il serait plus juste de parler d’une ambiance d’après-guerre puisqu’il n’y a pas eu d’effondrement en tant que tel. Le retour à la vie de Lily reflète par conséquent le retour à la normale d’une société ravagée, mais encore debout. Des expériences routinières, comme rendre visite à un salon de coiffure, ne sont plus si ordinaires pour Lily après dix ans de quasi-enfermement.

Covert signe donc l’exploration psychologique d’une situation et d’un contexte qui auraient été à peine concevables il y a dix ans, mais qui toucheront nettement plus les lecteurs actuels. Après la découverte initiale des « petting zoos » par Lily, l’intrigue ralentit et se délaie dans les conversations, avant d’être relancée par l’histoire d’amour qui se développe et qui se terminera de manière un peu inattendue sur la possibilité pleinement assumée d’un ménage à trois.

En nous transportant dans un autre univers post-pandémique, le roman de Covert nous révèle nos propres expériences sous un nouveau jour. C’est tout l’intérêt du cadeau que nous fait la science-fiction en imaginant des versions distinctes de la réalité, susceptibles de servir de pierre de touche pour nous rassurer ou nous inquiéter. L’ouvrage a ceci de rafraîchissant qu’il évite de s’attarder sur la pandémie en tant que telle, l’effondrement social ou la reconstruction de toute une société. Covert les relègue à l’arrière-plan pour se concentrer sur la reconstruction d’une femme, de sa personnalité et de sa sexualité, en racontant le tout d’une manière extrêmement abordable et non dénuée de profondeur.

Jean-Louis TRUDEL

Mélanie Launay, 669 Peony Street (F)

Mélanie Launay

669 Peony Street

Neuilly-sur-Seine, Michel Lafon (Roman), 2022, 240 p.

Le roman s’ouvre alors que Simeon Lake, plus loin surnommé Mr. Cat ou L’Étranger, monte à bord d’un train quittant Sleepy Hawthorn pour se rendre au 669 Peony Street, où il doit retrouver une femme mystérieuse qui exerce sur lui une attirance particulière. Le récit fait apparaître de nombreux personnages qui se meuvent dans le même train, avant d’effectuer un bond en arrière dans le temps permettant au lecteur d’en apprendre davantage sur chacun d’entre eux. L’histoire se poursuit, entremêlant quelques chapitres de la trame du présent et des analepses qui donnent bien vite un ton au roman.

Peu à peu, le lecteur découvre l’ensemble des citoyens de cette ville d’Angleterre. Par le passé, entre autres, Simeon Lake et le Docteur Breathman se sont querellés à propos de cette mystérieuse femme mentionnée précédemment. Ce conflit a donné naissance à une foule de commérages à propos de cette curieuse Miss D., qui se fait aussi appeler Peony (entre autres !). Si Mr. Cat en est fasciné, Mr. Shush voit le mal en elle. Plus tard, en raison d’une confusion, une erreur se produit dans la livraison de deux carnets du Docteur Breathman dont les destinataires sont intervertis. Or, l’un de ces carnets contient des notes concernant des recherches importantes et deviendra l’objet d’une quête pour certains personnages, qui désirent à tout prix mettre la main dessus. En somme, 669 Peony Street raconte l’histoire d’une petite ville, d’une femme mystérieuse et d’un carnet précieux qui se promène de mains en mains, convoité par des gens aux intentions diverses.

Dans cet univers particulier d’époque victorienne, le lecteur a toutefois le grand plaisir de rencontrer des personnages très intéressants. Si le récit se déroule dans une époque appartenant au passé, il met néanmoins de l’avant certains protagonistes forts, dont les croyances, le caractère et l’orientation sexuelle, entre autres, sont plus « modernes ».

669 Peony Street se lit comme on tente de résoudre un casse-tête. Chaque chapitre apporte un nouvel élément à l’histoire, se concentrant sur un ensemble de personnages, dépeignant un moment du passé, les actions des habitants de Sleepy Hawthorn et leurs opinions sur leur voisinage et sur la mystérieuse Miss D. Chaque personnage a aussi la particularité d’hériter, en plus de son nom, d’un surnom amusant donné par Scarlett Hope, celle qui se fait appeler Petite Miss. Si le lecteur, après avoir aperçu la couverture du roman, croit avoir affaire à une lecture simple et légère, il sera déçu, puisqu’il devra se démêler entre les habitants de la petite ville tout en se mesurant à quelques autres défis, néanmoins plus plaisants.

La trame narrative du récit, en effet, présente une construction singulière. La trame temporelle qui se déroule au présent, soit celle où Simeon Lake prend le train vers le 669 Peony Street, est entrecoupée de plusieurs analepses abordant des temporalités différentes de l’histoire des gens de Sleepy Hawthorn. Les retours en arrière varient de quelques années à plus de dix ans afin de découvrir les relations qui relient chaque protagoniste, mais aussi tout le chemin parcouru par cet intrigant carnet de notes, semble-t-il, plein de secrets. L’ultime quête du lecteur : comprendre qui est cette fameuse Miss D. dont tous les habitants de la ville parlent et quel est son rôle.

Le lecteur verra finalement toutes les trames narratives se rejoindre en une seule, qui lui permettra de lever le voile sur une grande part des derniers mystères du roman. Une grande part mais non l’entièreté, puisque la conclusion reste énigmatique et requiert une interprétation non négligeable. 669 Peony Street demande un certain effort pour bien le déchiffrer, mais se laisse apprécier en raison des idées modernes qu’il met de l’avant. Une lecture un peu ardue qui, néanmoins, divertit.

Émanuelle PELLETIER-GUAY

Ariel Kyrou (dir.), Nos futurs solidaires (SF)

Ariel Kyrou (dir.)

Nos Futurs solidaires

Chambéry : ActuSF, (Les Trois Souhaits) 2022, 500 p.

En 2020 ActuSF nous offrait No(s) Futur(s), une anthologie sur le développement durable, basée sur le dernier rapport du GIEC. Dans la même lignée, Nos futurs solidaires propose des textes qui évoquent des sociétés plus ouvertement solidaires qu’aujourd’hui. Comment ? Par le mélange de genres : science-fiction et débats. Utiliser la fiction pour imaginer l’avenir « un peu moins noir » et sortir de la dystopie, offrir d’autres avenues, c’est le pari réussi de cette magnifique anthologie.

Quatorze nouvelles au sommaire dont dix écrites pour la revue Visions Solidaires de la Fondation Cognacq-Jay, moteur d’innovation dans le domaine du soin et de l’aide sociale en France depuis plus de cent ans. Les fictions sont séparées par quatre conversations sur les thèmes de l’altérité, de la solidarité dans les récits, de la société de demain et, pour finir, des utopies solidaires. Ces débats montrent l’impact de la fiction pour imaginer nos sociétés et, pourquoi pas, les changer.

Li Cam ouvre le bal avec une superbe « Map d’Iris », un univers où le handicap social est compensé par la technologie. Dans un éco-bâtiment proche des Coopératives d’habitation québécoises, les familles se partagent les tâches. Même ceux qui ne pensaient pas être utiles à d’autres trouvent leur place. Un univers et des personnages attachants et une fin riche en émotions.

Régis Antoine Jaulin offre avec « L’Affection » un univers où l’empathie s’est répandue partout comme une épidémie, ce qui crée des situations cocasses et touchantes tout à la fois. L’écriture à la première personne nous immerge rapidement dans un monde où l’autre n’est plus tout à fait un étranger. Coup de cœur.

Audrey Pleynet nous propose d’« Entrer en résonance ».Valentina fait partie d’un cercle de solidarité dont les membres doivent se rencontrer périodiquement pour favoriser l’entraide et les échanges entre personnes de milieux différents. Dans ce monde, chacun voit des doubles de soi-même en plus d’interagir avec les autres. Un texte incroyablement fort, autant dans le fond que la forme, qui rappelle de loin Sense8.

Chloé Chevalier nous présente le parcours de six à sept jeunes en service civique social ou militaire obligatoire à la sortie du baccalauréat. Nous suivons « Les Déroutés » sur plusieurs années au fil de leurs échanges alors que leurs vies prennent des cours différents. Attachant.

« L’Enfant de thérapie » de Vincent Borel met l’accent sur nos sociétés inégalitaires et leurs dérives qui privent la majorité de soins de pointe. Pierre Monroe, pilote expérimenté, transporte un trésor médical. De bonnes prémices mais semble inachevée.

« Bootz change de mode », Catherine Dufour met en scène une vedette de la mode en réalité virtuelle qui découvre les bas-fonds de la banlieue parisienne, peuplée de réfugiés climatiques. Choc culturel et style rapide.

Anne-Sophie Devriese rappelle le temps où la vie d’une « Auxi’ »était proche du servage. Les temps ont changé. Témoignage.

« Baobab City » de Philippe Curval. Quand les cinq premiers astronautes terriens mettent le pied sur Acébé, ils ne s’attendent pas à trouver un monde si radicalement différent qu’il va littéralement les changer à jamais. Radicalement dépaysant et une belle illustration de l’altérité.

Dans « Les Vies de Man Pitak »Michael Roch nous entraîne dans un cyber bidonville très original où la magie et le vaudou se mélangent à la technologie numérique. Le souvenir des êtres chers se paie, crée des inégalités que Man Pitak essaie de dépasser en récupérant des données dans le réseau. Coup de cœur pour l’originalité et la force des émotions évoquées.

La jeune Perle écoute les souvenirs de Stéphanie comme nous écouterions un conte des mille et une nuits, fascinée, en y croyant à moitié. En désignant ses possessions, Stéphanie dit à Perle : « Un jour, tout ceci sera à toi ». Douce rêverie d’une femme qui refuse une réalité où tous les biens sont partagés selon les besoins. Ses histoires, c’est ce qui fera véritablement de Perle son héritière. Très beau texte de Léo Henry.

Norbert Merjagnan nous écrit que « De nos corps inveillés viendra la vie éternelle ». Sur fond d’enquête policière dans une société très surveillée qui fouille autant les corps que les esprits, une intrigue touffue et la nouvelle la plus longue du recueil, un peu trop bavarde à mon goût.

« Reliance » de Sabrina Calvo présente un huis clos à l’ambiance sombre. Tirésias est interrogé sur sa guérison miraculeuse et cela prend juste assez de temps à ses gardiens pour réaliser que ce qui l’a guéri s’est infiltré partout. Le monde va changer. Glaçant et efficace.

Léa voit passer une annonce pour animer une communauté « Éligibles », elle fouille et trouve les règles, s’inscrit et cherche des personnes différentes pour faire partie de son groupe. Motivée par la récompense annoncée, elle va découvrir quelque chose qui n’a pas de prix. Texte superbe et magique de Sylvie Lainé.

Ketty Steward clôt le recueil avec l’histoire d’une monade de six personnes, un groupe basé sur les profils MBTI pour valider leur compatibilité. « Six faces d’un même cube » nous plonge au cœur de leurs interactions et pose au passage la question du statut d’une intelligence artificielle dans un futur pas si lointain. Vivant et un des meilleurs textes du recueil.

En conclusion voici une anthologie de grande qualité et vraiment indispensable qui ravive l’envie d’être solidaires sans en cacher les difficultés. C’est un bol d’air et aussi une stimulation pour agir. Merci aux auteurices de proposer enfin des histoires qui donnent à lire et vivre d’autres futurs que la dystopie ambiante : ça fait du bien.

Nathalie FAURE

Stéphane Beauverger, Collisions par temps calme (SF)

Stéphane Beauverger

Collisions par temps calme

Clamart, La Volte (Eutopia), 2021, 120 p.

Stéphane Beauverger est un auteur qui a marqué à juste raison les littératures de l’imaginaire avec le roman Déchronologue paru en 2009 (prix Utopiales européen, Prix Bob Morane, Grand prix de l’imaginaire…). Ce tour de force littéraire mélange aventures maritimes et voyages dans le temps en suivant une trame tout à la fois incomparablement complexe et accessible (Solaris 171, volet en ligne). Je vous laisse le soin d’aller voir la critique de l’époque, cela vous donnera une idée de mon enthousiasme. C’est donc avec une certaine fébrilité que j’ai appris l’existence de ce court roman paru dans la toute nouvelle collection Eutopia de la Volte. Disons-le tout de suite : mes attentes n’ont pas été déçues. Eutopia propose des textes qui mettent en scène une société idéale. Stéphane Beauverger nous présente une société apparemment parfaite. Le monde est beau et paisible, ne connaît pas nos problèmes environnementaux, la pauvreté, la famine et la guerre n’existent plus… tout cela grâce à une intelligence artificielle créée par un génie. Cette utopie réussie repose sur Simri, cette IA qui prend soin de l’humanité depuis 50 ans au moment de l’intrigue. Dans ce monde, la paix règne, il est possible de vivre ses différences et ses passions. Chacun peut contribuer à sa bonne marche comme il l’entend. Sylas est un analyste qui travaille sur les algorithmes de Simri et aime aussi concevoir des bateaux. Il vit sur une île, dans une maison superbe, tout près de son compagnon et de leur fille. Cette vie idyllique serait parfaite si la sœur de Sylas, Calie, ne voulait pas s’extraire de ce monde. Elle ne veut plus vivre dans cette société idéale qui convient à la majorité de la population mondiale. Simri veut le bien de tous et cela inclut la possibilité pour les humains qui le souhaitent de vivre hors de son giron. L’IA les perd alors de vue et nul ne sait ce qu’ils deviennent sur Terre. Calie a décidé de quitter l’utopie et vient rendre visite à Sylas sur son île avant de partir.

Le temps ralentit à la lecture de cet ouvrage car il met le lecteur à son rythme, le rythme lent de la mer toute proche, crée des ambiances qui font ressentir la vie dans ce monde pacifié. La décision de Calie, son arrivée dans l’univers de Sylas pour une dernière rencontre, créent des remous comme une pierre jetée dans l’eau. Sylas aime sa sœur et se désole de son choix. Cette dernière rencontre les fera évoluer tous les deux, tout en dévoilant au passage un retournement inattendu.

Stéphane Beauverger a le sens de l’intrigue et utilise une écriture précise et faussement simple pour nous faire réfléchir avec brio à la capacité humaine à vivre heureux. Ce roman court est donc un nouveau tour de force : l’évocation d’un univers entier et un questionnement humain et philosophique en 120 pages. Le choix d’écrire en alternant deux points de vue principaux ajoute encore de la profondeur à cette histoire touchante et inspirante tout à la fois. Espérons que Stéphane Beauverger ne mettra pas une autre dizaine d’années pour écrire un autre texte long.

Nathalie FAURE

Rémy Gallart et Roland C. Wagner, Le Pacte des esclavagistes (SF)

Rémy Gallart et Roland C. Wagner

Le Pacte des esclavagistes

Bordeaux, Les moutons électriques, 2021, 304 p.

2067, un siècle exactement après le célèbre Summer of love, apogée du mouvement hippie, se répand un nouveau courant largement inspiré de ce dernier. Ses adeptes, les « Mysthiques », adoptent les vêtements en tissus naturels, l’amour libre et vivent en communauté. Même la drogue fait son retour, mais sous une forme différente, l’Expandeur, dont les effets sont inconnus étant donné que pas une seule autorité légitime n’a pu mettre la main sur un échantillon. D’ailleurs, les gouvernements démocratiques ne sont plus que l’ombre d’eux-mêmes, démolis de l’intérieur par la corruption. De sa tour d’ivoire new-yorkaise, Anton Dvorak, richissime homme d’affaires narcissique, tire les ficelles à l’aide de ses Kontrats, assassins surentraînés qui ne manquent jamais leur cible. De plus, il contrôle en sous-main certaines des plus puissantes sectes parmi celles qui pullulent sur les cendres des anciennes religions. Avec une planète qui sombre dans le désastre écologique et des millions d’êtres humains qui vivent dans des conditions épouvantables, est-ce que l’idée d’une Ultime communion comme le plaident les Mysthiques pourrait être la solution ?

Il n’y a pas à dire, ce roman a l’art d’accrocher le lecteur. L’histoire débute par une présentation du mouvement Mysthique par un sociologue, Yalmiz le ridicule (à cause de son physique) et l’on pourrait penser dès ce moment que l’intrigue sera un peu docte, mais non, un collègue du professeur de la Sorbonne est assassiné en pleine rue par un Kontrat, juste après leur discussion sur le courant néo-hippie. Cet événement mettra le sociologue en contact avec un inspecteur condamné aux affaires sans importance à cause de son refus de se laisser corrompre et dont l’enquête mènera à rencontrer une galerie de personnages, de tous les milieux et de toutes les origines.

Tous, chacun à leur tour deviennent le narrateur de l’intrigue. Et c’est là à mon avis que le bât blesse : ce livre est une réécriture d’une œuvre parue au début des années 2000, sauf que des incohérences, parfois petites (personnage dont on a dit qu’il était boutonné jusqu’au cou se retrouve avec un décolleté plongeant deux pages plus loin, personne qui s’assoit et qui est debout deux paragraphes après), ou plus grandes (détails du passé des personnages et de leurs motivations), se contredisent d’un segment à l’autre du livre. Cela peut être voulu, parce que les narrateurs ne seraient pas fiables, mais j’en doute. D’autant plus que la quatrième de couverture mentionne que seules les parties de Rémy Gallart ont été réécrites, Roland C. Wagner étant décédé en 2012.

Les personnages ont tous de la profondeur, même si le roman en compte une bonne demi-douzaine. Par contre, il est regrettable de voir les personnages féminins être constamment ramenés à leur physique et à leur potentiel érotique. C’est flagrant quand on compare la longueur des descriptions entre les hommes et les femmes et les détails de leur anatomie sur lesquels les auteurs passent le plus de temps. Cela dit, cela n’a pas un grand impact sur l’intrigue comme telle, parce qu’elles sont toutes douées d’agentivité et ont leurs propres buts.

Le mélange entre le Summer of love et le courant hippie avec un texte de science-fiction tient la route, mais on a surtout retenu les apparences plus que la philosophie du mouvement. Disons que l’amour libre prend plus de place que la critique du capitalisme. Ce qui est regrettable par contre, c’est que l’arrière-monde est plus évoqué que développé. On devine les conditions de vie terribles qu’affrontent certains habitants des pays moins fortunés, tandis que d’autres, bien protégés dans leurs tours d’ivoire, tirent les ficelles du monde. C’est cliché, mais ça ne sonne pas faux pour autant.

Une bonne lecture, dont les pages se laissent facilement tourner, malgré quelques faiblesses et incohérences. Je doute par contre que le livre passe à l’histoire, contrairement au Summer of love.

Mariane CAYER

Jean-Guillaume Lanuque (dir.), À l’assaut du ciel, anthologie d’imaginaire communard (SF)

Jean-Guillaume Lanuque (dir.)

À l’assaut du ciel, anthologie d’imaginaire communard

Dijon, La Clef d’argent, 2021, 370 p.

La Commune de Paris est un événement marquant du XIXe siècle : pendant quelques semaines, au printemps 1871, le peuple a pris le contrôle de la ville et a voulu se gouverner par lui-même. Révolte écrasée dans le sang dès la fin de mai, elle a par contre laissé des traces dans l’histoire et dans la psyché collective. Dans ce recueil, publié à l’occasion du 150e anniversaire des événements, des auteurs des genres de l’imaginaire s’amusent avec la Commune, ses deux mois riches en Histoire, ses personnages célèbres, ses élans patriotiques et son inexorable fin que l’on connaît aujourd’hui sous le nom de Semaine sanglante.

Qui dit Anthologie dit forcément que les textes sont inégaux et ce recueil ne fait pas exception. Par contre, on peut saluer les choix faits par Jean-Guillaume Lanuque : toutes les nouvelles explorent la Commune, autant son histoire et ses événements que l’esprit qui l’habitait, soit celle du peuple qui prend le pouvoir pour lui-même. Certains personnages plus célèbres, comme Louise Michel et Auguste Blanqui, reviennent dans plusieurs des textes, mais on y fait des pas de côtés pour retrouver d’autres personnalités qui étaient vivantes à l’époque de la Commune.

Le recueil explore tous les genres de l’imaginaire, même si la science-fiction domine. Ainsi les barricades de la Commune peuvent être autant le décor de voyages temporels que des luttes épiques entre clans de magiciens rivaux. Chaque nouvelle trouve un moyen de se réapproprier un angle inédit de l’histoire, même si leur sujet commun finit par donner une impression de redite à la longue. La plongée dans le XIXe siècle, avec tous ses codes particuliers de classe, est d’ailleurs pleinement assumée par la plupart des auteurs. Leur imagination réinvente chaque fois un aspect de cette sombre page du passé en lui ajoutant des éléments clairement décalés.

Parmi les autres nouvelles qui se démarquent, celle de Maël Garnotel, qui avec « Un crachat rouge et noir » invente un futur où les idéaux de la Commune sont devenus une forme de dictature dans un univers où les rarissimes ressources obligent la plupart des humains restants à passer leur vie en stase, ne sortant que pour des votes pratiquement décidés d’avance. Une autre, celle de Céline Maltère, « Pipistrelle commune », joue avec une touche d’onirisme sur le thème de l’amour entre deux personnes de classes sociales opposées dans le contexte oppressant du siège prussien qui a précédé la Commune, mais aussi au courant de celle-ci.

La très amusante nouvelle « Chapitre 46 » de Pierre Gévart prétend être un chapitre perdu du Voyage au centre de la Terre de Jules Verne, où se mêlent joyeusement quelques personnages issus de l’imaginaire vernien, mais en lançant des perches vers d’autres personnages plus contemporains. Dont un certain M. Spielberg prenant des notes sur des créatures préhistoriques survolant Paris en se disant que l’un de ses descendants y trouverait sans doute l’inspiration un jour…

Seule contribution de notre côté de l’Atlantique, la nouvelle de Jean-Louis Trudel « Les feux du futur » présente le personnage de Simon Newcomb, un astronome plus préoccupé de science que des progrès de l’armée versaillaise. C’est l’une des nouvelles très réussie du recueil, tant par son mélange entre la Commune et les genres de l’imaginaire que par l’angle adopté.

L’héritage de la Commune de Paris de 1871 a marqué les imaginaires et a su triompher de l’oubli malgré son échec. Utiliser la créativité des auteurs pour garder sa mémoire vivante est une idée brillante et le recueil de nouvelles, une bonne façon de se rappeler que l’Histoire aurait pu s’écrire autrement.

Mariane CAYER