Archives de catégorie : Critiques

Avez-vous peur des vampires?

Norbert Spehner vous parle de deux livres sur ces créatures de la nuit!

Jacques Finné & Jean Marigny (dir.)

Histoires de femmes vampires

Dinan, Terre de Brume (Terres fantastiques), 2019, 224 pages.

Alain Pozzuoli

Les 100 Films cultes de vampires

Dinan, Terre de brume (Essai), 2019, 318 pages.

Après un premier recueil intitulé Femmes vampires (José Corti, 2010) sur le même thème, Jacques Finné et Jean Marigny, spécialistes français des études sur le fantastique et les récits de vampires récidivent avec une nouvelle anthologie, Histoires de femmes vampires. Dans son texte d’introduction « Les Femmes vampires », Jean Marigny souligne le fait que n’ayant pas la force physique de son homologue masculin, « la femme vampire doit presque nécessairement recourir à la séduction pour parvenir à ses fins. C’est la raison pour laquelle les mortes-vivantes, que l’on rencontre dans la littérature en prose, sont en général d’une très grande beauté ». Luelle Miller, la vampire de la nouvelle de Mary E. Wilkins-Freeman « avait un genre de beauté tout à fait inhabituel en Nouvelle-Angleterre ». Mais la beauté ravageuse de ces créatures n’est souvent qu’un leurre, comme va le constater avec terreur Conrad, le protagoniste de la nouvelle « Les Derniers Seigneurs de Gardonal », de William Gilbert : « L’horreur le pétrifia. À la lueur de la lampe qui se balançait doucement au-dessus de leurs têtes, il ne découvrit plus les traits angéliques de Teresa, mais le crâne hideux d’un cadavre depuis longtemps enterré et dont le seul signe de vie se limitait à une horrible lueur phosphorescente qui émanait des orbites vides ». Dans « La Malédiction de Blackwick », nouvelle écrite par Alice et Claude Askew (une aventure du détective de l’étrange Aylmer Vance) Zaïda, une inconnue venue de contrées lointaines est décrite comme « une femme d’une incroyable beauté, avec une lourde chevelure rousse et un teint d’ivoire », avant de se transformer en « une femme blême, vêtue de blanc, voletant à proximité des cottages, la nuit ». Croiser la route d’une de ses créatures maléfiques n’engendre que déception, douleur et mort !

Pour ce recueil qui compte huit nouvelles du domaine anglo-saxon, les auteurs ont porté leur choix sur des femmes vampires plus traditionnelles. Les textes, dont certains sont antérieurs à Dracula(1897) ont été publiés entre 1888 et 1914. Ce sont des classiques du genre, peu connus, à l’exception de « La Chambre dans la tour » d’Edward Frederick Benson, ou de « Le Vieux Portrait » de Hume Nisbet repris dans plusieurs anthologies. Les autres auteurs sélectionnés sont William Gilbert, Julian Hawthorne, Dick Donovan, Frederick George Loring, Marye E. Wilkins-Freeman, Alice & Claude Askew, qui proposent des variations originales sur le thème classique. Toutes ces créatures ne sont pas nécessairement avides de sang. La belle dame du portrait (Nisbet) ou Luella Miller, véritable vampire psychique (Wilkins-Freeman) absorbent l’énergie vitale de leur victime. Mais l’intention est toujours la même : s’approprier la vie d’autrui pour une éventuelle résurrection.

La postface, dans laquelle Jacques Finné présente chacun des auteurs (vie et œuvre) complète ce recueil qui devrait séduire tous les amateurs de bonne littérature fantastique classique.

J’ai « découvert » les histoires de vampires, au début des années soixante en lisant le Dracula, de Bram Stoker, aux éditions Marabout, avec l’éclairante l’introduction de Tony Faivre. Coup de foudre immédiat pour toute la légende et la mythologie de cette créature mystérieuse et terrifiante. Le hasard faisant bien les choses, cette année-là, quelques semaines après la lecture du roman de Stoker, mon cinéma de quartier a eu la bonne idée de projeterLe Cauchemar de Dracula, de Terence Fisher,film-culte qui reste pour moi l’archétype, et la quintessence des meilleurs films de vampire. Christopher Lee (mon Dracula préféré, tout comme Sean Connery est mon James Bond préféré) m’avait impressionné. Mon intérêt pour les romans et les films de vampire a décliné quand on a voulu « l’humaniser » et en faire à peu près tout et n’importe quoi. Mais ça, c’est une autre histoire…

Les 100 Films cultes de vampires, d’Alain Pozzuoli est un passionnant répertoire, partiellement illustré, des meilleurs films du genre. L’ouvrage commence avec « Il était une fois trois vampires », une préface de l’érudit Jacques Finné, grand spécialiste du fantastique en général et du vampire en particulier qui, avec son style parfois très pince-sans-rire, rappelle quelques éléments de base de la mythologie du vampire. Vient ensuite « Les vampires au cinéma de George Méliès à Jim Jarmush », une introduction historique foisonnante signée par l’auteur.

D’Abraham Lincoln, chasseur de vampires (Timur Bekmanbetov, 2012) àZoltan, le chien de Dracula (Albert Band, 1977), les films sont présentés par ordre alphabétique plutôt que chronologique. Chaque notice (2 à 3 pages, en moyenne) commence par une brève capsule résumant le scénario, capsule suivie par une analyse du film et complétée par les crédits de production. En général, en ce qui concerne les œuvres que j’ai pu voir, je suis assez d’accord avec les appréciations et les commentaires de Pozzuoli, sauf dans le cas d’un film que j’ai royalement détesté, soit le Dracula, de Francis Ford Coppola, lourdingue fable gothique boursouflée sur le sida, et dont le scénario pseudo-romantique trahit dans les grandes largeurs l’œuvre sombre, perverse et tragique de Stoker.

Ouvrage à la fois technique, historique et anecdotique, ce panorama du film de vampires est digne de figurer en bonne place dans la bibliothèque des mordus.

Norbert SPEHNER

Critique de la semaine : 5 romans de la collection Menvatts

Kim Messier

Menvatts : Uncia

Pierre H. Charron

Menvatts : Origines – La Lignée Centuri (R)

Guy Bergeron

Menvatts : Valse macabre (R)

Michèle Laframboise

Menvatts : L’Écologie d’Odi (R)

Michel J. Lévesque

Menvatts : Concertos pour Odi-Menvatts (R)

Varennes, Ada (Corbeau), 2019, 226 p., 261 p., 204 p., 267 p. et 210 p.

Dans un futur dystopique, le Gouvernement Légitime sert ses propres intérêts, au détriment de sa population. Sur le cinquième continent, la pauvreté est endémique et les Arcurides, forces policières de l’État font régner la terreur dans les rues de la Quadri-Métropole. Face à eux, les Odi-Menvatts, des « Clowns Vengeurs », qui permettent au commun des mortels d’exiger vengeance contre une somme d’argent. Au cœur de la Cité Blanche, ils forment le Gouvernement Illégitime et s’opposent aux Arcurides, par tous les moyens, y compris la violence.

Cinq nouveaux romans viennent s’ajouter à la collection Menvatts, dont nous avons déjà parlé dans le précédent numéro, mais seulement quatre d’entre eux constituent une réédition d’une œuvre initialement parue chez Porte-Bonheur.

En effet, Uncia est un inédit, et Kim Messier rejoint ainsi la famille « originale » des Menvatts, avec un succès indéniable. Son roman met en scène Uncia, un hybride mi-homme mi-panthère des neiges, fruit d’une union entre une humaine et une Anomalie, descendante d’humains ayant subi des mutations génétiques. Élevé par les moniales qui vénèrent Odi en secret, Uncia se considère comme un menvatt, et il exécute des mandats de vengeance selon les ordres de ses supérieures. Pourtant, lors de l’une de ses missions, il entre en contact avec une scientifique qui pourrait non seulement changer sa vie et celle des autres Anomalies, mais peut-être même faire basculer le combat qui oppose le Gouvernement Légitime aux forces rebelles en faveur de ces dernières. Il va donc chercher à la protéger au péril de sa propre vie.

Saluons d’emblée l’ajout d’une auteure à un groupe majoritairement masculin. Le roman de Messier contient un sous-texte féministe omniprésent et fort pertinent dans l’univers violent, et ouvertement machiste (l’arrière-monde justifie cette misogynie et n’est en aucun cas le fait des auteurs de la série, il est important de le préciser !), d’autant plus qu’il met en lumière l’existence d’un gouvernement féministe qui a depuis laissé sa place au système de castes patriarcales des Arcurides et de leurs alliés.

La plume alerte de l’auteure, des personnages à la psychologie bien développée et aux motivations parfois contradictoires et une intrigue rondement menée font de Uncia un très bon roman. On note quelques coquilles et quelques scories oubliées par la direction littéraire, ainsi que l’utilisation toujours aussi importante de novums science-fictionnels qui n’apportent pas toujours grand-chose. Par contre, l’auteure a eu la bonne idée d’expliquer certains termes et quelques notions de l’univers de Mirage à l’aide de notes de bas de page.

Ironiquement, on en vient à regretter le fait que le directeur de la collection n’ait pas étendu cette manière de faire à l’ensemble des Menvatts, ce qui faciliterait l’immersion du lecteur dans cet univers complexe et très développé. Mais encore une fois, ne boudons pas notre plaisir, puisqu’il s’agit d’une série forte, qui mérite amplement de trouver son public.

Guy Bergeron, de son côté, nous propose une histoire de tueur en série, sur fond de conflit entre Menvatts et Arcurides, dans sa Valse macabre. Jordan Gacy (qui n’est pas sans rappeler le véritable tueur en série John Wayne Gacy, d’ailleurs surnommé le « clown tueur ») est l’une des recrues les plus prometteuses de l’ordre Menvatt. Sauf qu’il a l’habitude de torturer ses victimes avant de les tuer, ce qui est contraire aux enseignements d’Odi, le dieu de la vengeance vénéré par les clowns vengeurs.

En parallèle des meurtres de Gacy, le Gouvernement Légitime a chargé le professeur Jaro de développer une nouvelle arme dans son arsenal de la lutte contre les Menvatts. Et un mouvement eugéniste gagne en importance au sein des Arcurides, dont certains voudraient débarrasser les « impurs », ceux qui n’ont pas l’ADN du prince Arcure, de leurs rangs.

Cette triple intrigue est bien exploitée par Bergeron, qui nous convie à assister aux meurtres de Gacy de son propre point de vue, excitant le côté voyeur du lecteur. Le changement de narrateur selon la trame exploitée permet de ne jamais perdre le fil et de bien comprendre les enjeux narratifs. L’auteur a une écriture accrocheuse et même si on se doute de la manière dont les choses vont se terminer, il nous réserve quand même une ou deux surprises pour la finale. Un autre ajout pertinent, et captivant, à la série, donc !

Pierre H. Charron a plutôt choisi de nous entraîner, comme le titre de son roman l’indique, aux origines de la Quadri-Métropole, mais aussi à la naissance du Prince Arcure et de l’ordre des Odi-Menvatts. Origines – La Lignée Centuri vient expliquer plusieurs des éléments qui composent l’univers de la série Menvatts. On comprend comment, et dans quel but, a été construite Mirage, qui est le prince Arcure dont les Arcurides se réclament à travers son ADN, d’où vient le nom des légiokhans, mais aussi comment a été fondé l’ordre des clowns vengeurs.

Disons-le d’emblée, c’était un mandat casse-gueule de présenter les bases d’un univers aussi vaste, mais Charron relève le défi avec brio. Avec un redoutable talent de conteur, l’auteur nous entraîne dans les coulisses de la rivalité entre les Arcurides et les Menvatts. Dans un style plus bourru que ses comparses écrivains, l’auteur capture l’attention du lecteur dès les premières pages et tisse sa toile jusqu’à la conclusion explosive. Tout au long du roman, on a l’impression d’écouter Charron nous raconter l’histoire, comme si on était en train de prendre une bière avec lui. Même si sa plume plus familière tranche avec le style parfois plus soutenu d’autres auteurs de la série, on s’attache au narrateur et on apprécie grandement l’authenticité de l’auteur. Notons que ce roman constitue, selon nous, la porte d’entrée idéale pour l’univers des clowns vengeurs.

Avec Allégeances, d’Isabelle Lauzon et Nadine Bertholet, L’Écologie d’Odi, de Michèle Laframboise, fait partie des derniers romans de la série des Clowns vengeurs publiés chez Porte Bonheur avant la faillite de l’éditeur. C’est donc avec plaisir qu’on en retrouve la réédition dans la collection Menvatts. Arran Noor est une recrue qui vient tout juste d’obtenir sa canne de bronze. Malgré l’échec de sa première mission à titre de menvatt, l’Ordre lui a donné une seconde chance. Le soir où il exécute cette nouvelle requête, il voit le S.P.E.E.K. de son accompagnateur à canne d’argent s’écraser. Lorsque d’autres accidents impliquant ces jets se produisent, Noor décide de mener l’enquête pour découvrir ce qui se cache sous cette série d’écrasements. Malheureusement pour lui, de puissantes forces sont à l’œuvre, et même l’Ordre Menvatt pourrait échouer à le protéger dans sa recherche de la vérité.

Comme son titre l’indique, le roman de Laframboise a un sous-texte résolument écologique. C’est intéressant de voir comment l’auteure se sert de l’univers des Menvatts pour y apporter sa propre expérience et ses thèmes fétiches. Ceux-ci sont d’autant plus pertinents que l’intrigue se déroule dans un monde futuriste, technologiquement avancé, où l’environnement en prend pour son rhume. Les romans les plus intéressants de la série sont ceux où leurs auteurs se sont servis du monde créé par Michel J. Lévesque pour y raconter une histoire qui leur est propre, et L’Écologie d’Odi est l’un de ceux-là. Soulignons aussi le fait que c’est la première fois qu’on met en scène un clown vengeur recrue, ce qui permet de mieux comprendre leur processus de recrutement et leur formation.

Par contre, l’enquête proprement dite traîne un peu en longueur et le récit aurait gagné à être resserré pour maintenir l’intérêt du lecteur et la tension dramatique tout au long du roman. Comme il s’agit d’une réédition, il apparaît étrange, voire frustrant, qu’une nouvelle ronde de direction littéraire n’ait pas pallié ce problème de rythme. Malgré tout, le roman de Michèle Laframboise demeure un ajout pertinent et intéressant à la collection.

Michel J. Lévesque est le créateur de l’univers des clowns vengeurs, comme on l’a expliqué en introduction de la première critique de la réédition des Menvatts. Avec son Concertos pour Odi-Menvatt, il met en scène John Lithargo, un maître menvatt accompli, mais aussi le chef d’une rébellion contre le Gouvernement Légitime. Alors que le chef du gouvernement et ses ministres intensifient leur lutte contre les clowns vengeurs, Lithargo, de son côté, souhaite le rétablissement d’un gouvernement illégitime, malgré l’opposition de certains des moines de la Cité blanche. Lorsque son plus grand secret est éventé, Lithargo devra se fier à sa formation de clown vengeur pour protéger ce qu’il a de plus précieux.

Lévesque nous offre ici une intrigue résolument politique, alors qu’on assiste aux balbutiements du gouvernement illégitime mis en place par les Menvatts et qu’on retrouve dans certains autres romans de la série. Le problème avec ce roman est l’absence de repères temporels et sociopolitiques dans le paratexte. C’est l’un des ouvrages de la série qui souffre le plus de ces ajouts éditoriaux qu’on souhaitait déjà dans la première critique des Menvatts chez Ada. Lévesque mentionne l’existence d’un premier gouvernement illégitime, mais le lecteur doit se débrouiller avec les maigres informations données à ce sujet. De même, le personnage de Lithargo est aussi présent dans le roman de Guy Bergeron, mais impossible de savoir lequel vient en premier d’un point de vue chronologique.

C’est dommage, parce que Lévesque nous donne envie de plonger davantage dans son univers, de nous intéresser de plus près à la lutte entre les Menvatts et les Arcurides, mais sans repères pour s’accrocher, le lecteur ressort de sa lecture désemparé et un peu déçu. Soulignons également le fait que ni la direction littéraire ni la révision linguistique n’ont remarqué l’absence de nombreux tirets dans les dialogues, ce qui constitue un oubli inacceptable, compte tenu qu’il s’agit d’une réédition.

De plus, certains éléments de l’intrigue n’ont aucune résolution, et le lecteur en est quitte à se demander s’il y aura un autre roman de Lévesque qui viendra boucher les trous. En l’absence d’un paratexte éditorial expliquant et bonifiant l’univers des Menvatts, cette situation s’avère extrêmement frustrante. Ironiquement, on doit donc conclure que même si c’est le roman de l’instigateur de la série, c’est le plus faible de cette nouvelle fournée.

De manière générale, et à l’exception du roman de Michel J. Lévesque, on note une nette amélioration de la révision linguistique, ce qui est bienvenue, malgré la présence de quelques coquilles, d’informations contradictoires (un personnage du roman de Guy Bergeron a les yeux bruns à une page et ils deviennent verts à la page suivante) et autres erreurs syntaxiques.

Quant à l’intérêt de la série, il se maintient avec trois romans de très bonne tenue et un autre qui aurait pu être plus intéressant avec davantage d’accompagnement éditorial. On attend donc les prochains tomes avec impatience, ce qui est un excellent signe. Et le roman de Kim Messier démontre avec brio la pertinence d’ajouter du sang neuf pour bonifier les rééditions, ce qui permet à de nouveaux auteurs de faire leur marque dans cet univers complexe et fascinant.

Pierre-Alexandre BONIN

Critique de la semaine : Démesure (Inaccessibles -3), de Katharine McGee

Katharine McGee

Démesure (Inaccessibles -3)

Neuilly-sur-Seine, Michel Lafon, 2019, 340 p.

Nous connaissions déjà, entre autres, les romans La Maison aux mille étages (1928) de Jan Weiss, La Tour de verre (1970) et la série de nouvelles Les Monades urbaines (1970-71) de Robert Silverberg. Voici le gratte-ciel de mille étages qui se dresse en 2118 à Manhattan, cadre de la trilogie de Katharine McGee dont c’est la conclusion. La Tour s’effile sur quatre kilomètres jusqu’à sa pointe comprenant un seul appartement, propriété d’une famille ultra-riche. C’est une ville complète avec des rues, un système d’ascenseurs, des commerces, des hôtels, des places, des musées, des parcs, des restaurants, des lieux de rencontre et de culte, des salles de spectacles, des locaux scolaires et universitaires, des hôpitaux, des commissariats de police, etc. Un monde en soi dont les drames et les injustices sont ici exposés.

Ce volume final est inséparable des précédents et il serait impensable d’en parler séparément. Ils constituent un seul et même roman dont les intrigues sont (con)centrées sur la Tour. Elle se compose de matériaux composites de carbone ultra résistant usinés en apesanteur, mais quelles sont ses dimensions à sa base ? Et surtout, l’extérieur est vague. Quel type de société l’a produite ? Capitaliste, certes, sans doute ultralibérale, mais encore ? À peine des événements passés et l’actualité sont-ils mentionnés, comme s’ils n’avaient aucun intérêt : le réchauffement climatique a été maîtrisé, la monarchie anglaise abolie, la majeure partie de l’Islande engloutie. Çà et là surnagent épars des éléments super-scientifiques : la Lune et Mars sont colonisés – mais jusqu’à quel point ? –, la météorologie est en partie contrôlé, etc.

Nous apprenons encore qu’un personnage s’est fait illégalement greffer pour l’assister dans son ascension sociale une intelligence artificielle qu’il finira par rejeter, qu’un autre est le produit d’une coûteuse manipulation des gènes de ses richissimes parents pour lui conférer une beauté presque surhumaine qui ne fera que lui nuire. Néanmoins, leur caractère exceptionnel n’apporte rien de véritablement déterminant dans ce pur prolongement de la société ultralibérale du XXI° siècle où ils évoluent avec d’autres plus ordinaires, plus attachants ou plus détestables. Mais tous sont adolescents et non moins aliénés par cette Tour, véritable thermomètre social dont les graduations trahissent le niveau économique des habitants : les riches vivent en haut, les pauvres en bas. C’est un des drames qui irriguent la trilogie. Cet empilement est le seul vrai changement.

Ce n’est pourtant qu’accessoirement de la SF sociologique. Si la Tour demeure le cadre immanent, il n’est guère développé, comme si K. McGee ne s’y intéressait que pour décortiquer – non sans adresse, il est vrai – de banales et souvent mesquines intrigues et des états d’âme d’adolescents. Ceux-ci, à cause de leurs pulsions amoureuses ou autres, jouent avec le feu au point, pour plusieurs, d’y perdre la vie, à l’image de séries télévisées à succès (il est d’ailleurs question d’une telle adaptation). Aliénée par son propre univers, l’autrice se limite à prolonger la peinture de la jet-set actuelle aux secrets inavouables qui font chuter certains et où s’immiscent des arrivistes plébéiens. Et surtout elle s’adresse aux jeunes comme s’ils n’étaient pas concernés par l’avenir architectural de l’humanité. D’où l’adroite mais immense superficialité de la trilogie.

Jean-Pierre LAIGLE

Critique de la semaine : La Forêt des araignées tristes, de Colin Heine

Colin Heine

La Forêt des araignées tristes

Chambéry, ActuSF (Les Trois Souhaits), 2019, 488 p.

J’ai une confession à faire : je lis rarement de mauvais livres. Pourquoi ? Parce que chaque fois que j’aborde un nouveau livre, j’ai une raison de le faire. Soit je connais l’auteur, soit on me l’a conseillé, soit la thématique me rejoint… Lorsque j’ai reçu La Forêt des araignées tristes, j’ai d’abord pensé qu’il s’agissait d’une erreur. Avant d’écrire au coordonnateur de Solaris pour le lui faire remarquer, je suis allé voir mes courriels envoyés. Et, oui, j’avais bien demandé ce livre. Pourtant, encore maintenant, je n’en ai aucun souvenir. Est-ce le titre poétique qui m’a intrigué ? La superbe couverture ? La thématique steampunk ? Aucune idée.

Cela dit, je vous rappelle que j’ai dit d’entrée de jeu que je lis rarement de mauvais livres… et le roman de Colin Heine ne fait pas exception.

Ce roman, le premier de l’auteur Colin Heine, fait partie des pépites de l’Imaginaire 2019 avec Chevauche-brumes de Thibaud Latil-Nicola (Mnémos) et Opérations Jabberwock de Nicolas Texier (Moutons Électriques).

L’auteur, un Français qui vit maintenant en Autriche où il enseigne l’allemand, provient du jeu de rôle et cela paraît dans ce premier roman. En effet, on voit le souci du détail dans la création de cet univers riche. L’action se déroule dans un monde englouti par la vape, un brouillard mystérieux aux propriétés presque magiques, à la fois source d’ennuis et de pouvoirs. Des créatures étranges y prennent naissance, la plupart non répertoriée. L’humanité est confinée dans des poches protégées de la vape. La période est propice aux grandes aventures puisque la tension monte entre deux grandes puissances : la Germanie et la Gallande.

Le personnage principal, Bastien, est paléontologue. Il se spécialise dans l’étude des créatures étranges. Issu d’une famille riche, il a un caractère un peu naïf et s’abandonne souvent à l’oisiveté. Seulement, lorsqu’il survit à un attentat qui a les apparences d’un accident, il se retrouve pris dans les engrenages d’une affaire d’espionnage qui le dépasse. Cela l’amène à croiser une société secrète d’Assassins, une agence de détectives aux méthodes douteuses et des créatures cauchemardesques. Le tout dans un monde où le merveilleux fait partie du quotidien avec des machines volantes gigantesques et des gargouilles qui jouent le rôle de taxi.

Il sera appuyé par Ernest, un explorateur, qui effectue des expéditions dans les Vaineterres, des zones perdues dans un océan de vape. Parmi ses alliés, il faut aussi compter sur Agathe, sa domestique et, plus tard, sur Angela, une jeune femme qui a dû quitter la Germanie.

Le livre est séparé en trois sections de longueur similaire. Dans un premier temps, on pose les personnages, on découvre l’univers, on met en place l’intrigue. Cette section regorge de belles trouvailles et de bonnes idées. Par contre, elle pèche par un manque de rythme et par un personnage principal trop mollasson. Heureusement, ses acolytes sont nettement plus actifs et intéressants.

La deuxième partie, clairement la plus intéressante du livre, nous plonge dans l’action. Les nombreux rebondissements tiennent le lecteur en haleine. La motivation de certains personnages (surtout du côté des méchants) est à peine esquissée, pourtant le rythme du récit parvient à faire oublier les quelques défauts de cette section.

Puis arrive la conclusion. Ici, le bât blesse. On a un huis clôt sur le Gigantique, un dirigeable format géant qui est presque une ville en soi. Les retournements de situation sont un peu répétitifs et en deviennent prévisibles et on termine le livre avec beaucoup trop de questions en suspens.

L’auteur a du souffle et de l’ambition. D’ailleurs, c’est peut-être cette ambition qui a un peu plombé ce premier roman. À trop vouloir en faire, il part dans toutes les directions. Il aurait gagné à resserrer son intrigue et à mieux développer ses personnages. Cela dit, j’ai beaucoup aimé ma lecture, car l’auteur a un style fort agréable et efficace avec une dose bienvenue d’humour.

De plus, c’est un univers que j’aimerais revisiter. Il y a plusieurs histoires esquissées – comme la révolte des ouvriers et les conflits politiques – qui pourraient être développées dans une autre œuvre. Il y a aussi les Vaineterres qui mériteraient une exploration plus approfondie.

Au final, si La Forêt des araignées tristes n’est pas un livre parfait – il y en a si peu de toute façon – j’ai pu y découvrir un auteur qui a une voix que j’ai bien hâte de voir s’affiner au fil du temps.

Pierre-Luc LAFRANCE

Critique de la semaine : Les Noces de la renarde, de Floriane Soulas

Floriane Soulas

Les Noces de la renarde

Paris, Scrineo, 2019, 588 p.

1467, forêt d’Izumi. Hikari nourrit un intérêt clandestin pour les villageois qui ont élu domicile au pied de la montagne sacrée. Appartenant à un clan de kitsunes, déesses-renards du folklore japonais, Hikari est assujettie à des traditions millénaires qui prohibent toutes formes de relations entre les êtres humains et les divinités. Sa curiosité importune laissera lentement place à une passion tragique lorsque son chemin croisera celui de Jun, un jeune bûcheron. 2016, ville de Tokyo. Mina, lycéenne, s’isole de ses pairs à cause de son don de double vue. À côté de notre réalité, elle en distingue une autre, peuplée de yokais, esprits et créatures fantastiques qui hantent les rues de la mégalopole et les âmes de ses habitants. Lors d’une sortie scolaire au Fushimi Inari Taisha, sanctuaire shinto, Mina s’éloignera de son groupe et apercevra un être étrange dans le sous-bois : un renard « au sourire sardonique » et aux « cinq appendices agités ».

Toute la spécificité des Noces de la renarde repose sur cette narration croisée, qui glisse à travers deux espaces-temps distincts. Quels fils peuvent bien réunir le destin de ces deux femmes séparées par des siècles de distance ? Le lecteur est hameçonné ; cherche les indices ténus qui se dissimulent à la frontière des deux récits. Sa quête se transformera rapidement en un troublant jeu de miroirs, dont la forme n’est pas sans rappeler Kafka sur le rivage, du célèbre écrivain japonais Haruki Murakami. Comme Kafka et Nakata, dont les actes et les pensées deviendront indissociables, les vies d’Hikari et de Mina se font écho. La même solitude repose en elles, la même recherche de liberté. Malgré son amour pour elles, Hikari est seule au milieu de ses sœurs. Portée par un esprit de modernité, elle veut croire que le mur érigé entre le monde des hommes et des yokais n’est pas indestructible. Malgré Ino, la hargneuse cheffe du clan qui n’attend qu’une erreur de sa part pour la mettre à mort, malgré le poids des lois ancestrales et de la famille, Hikari vivra parmi les mortels. Elle rejettera son passé et son identité pour pouvoir connaître leurs labeurs, leurs corps, leur amour et leur mort. Mina, elle, est seule parmi les êtres humains et les esprits. Un pied dans chaque monde, elle n’appartient à aucun des deux. Elle se tient à l’écart de ses camarades de peur de ce que son don pourrait lui révéler, et rejette le moindre contact des yokais pour tenter de s’ancrer dans un semblant de normalité. Mina a construit sa propre cage et en assure la surveillance constante. Pourtant, sa sensibilité et sa volonté d’émancipation auront raison de sa résistance. Elle répondra à l’appel à l’aide de Natsume, une autre élève, et la suivra dans sa traque d’un tueur en série de yokais. Alors qu’Hikari, des siècles plus tôt, délaisse l’existence magique des kitsunes et apprend les us et coutumes de simples villageois, Mina pénètre délibérément dans l’univers terrifiant des spectres, dissimulés dans la pénombre de Tokyo, et de son cœur.

Ce chassé-croisé, entre présent et passé, enfermement et émancipation serait une totale réussite sans quelques maladresses stylistiques. Si le souci de Floriane Soulas à décrire la forêt d’Izumi ou le temple shinto au début du roman participe d’une volonté poétique d’en magnifier le caractère sacré, les descriptions des personnages secondaires tendent à sombrer dans le cliché ou le convenu. Eri, une médium qui viendra en aide à Mina, est présentée comme « irradiant littéralement de beauté » et « [rayonnant] comme un soleil ». Les vampires larmoyants de Twilight, brillants comme des diamants sous le soleil, ne semblent pas bien loin… Beaucoup d’analogies apparaissent comme des prétextes pour combler un vide descriptif et ne servent finalement qu’à encastrer certaines figures dans une imagerie archétypale. Une femme des neiges est ainsi habillée d’« un long kimono blanc », qui dissimule « sa peau transparente et le réseau de veines bleues palpitant en dessous ». Comme si à la neige, on ne pouvait associer que la blancheur spectrale et un froid bleuté. Dans cette œuvre dont le nœud est la complexité des deux protagonistes et des liens qui les unissent, la pauvreté du style, parfois, en décrédibilise le contenu et nuit à sa richesse thématique.

À travers ce deuxième roman, l’auteure semble donc encore à la recherche de ses propres images originales. Aux descriptions convenues, s’opposent cependant ses atmosphères angoissantes. La lune, « rictus narquois » du ciel nocturne, prend ainsi vie, suivant Mina des yeux, « prête à la dévorer ». Elle incarne la métaphore d’une présence visqueuse qui poursuit la protagoniste sans relâche. Le jour, les lieux et les objets se couvrent d’une inquiétante étrangeté ; les rues et les trottoirs alimentent un terrible sentiment d’oppression ; sortir de chez soi devient un acte dangereux. Hantée, Mina éprouvera de plus en plus de difficulté à distinguer les esprits des êtres de chair. Un gros chat de ruelle risque ainsi à tout instant d’afficher « un sourire plein de crocs pointus » et de se métamorphoser en bakeneko, félin de ses cauchemars, déformé, gigantesque, prêt à aspirer son âme au travers de ses promesses fallacieuses.

C’est donc à une véritable odyssée dans le Japon des légendes que nous convie Floriane Soulas, entre poésie douce-amère et cruauté raffinée. Là-bas, les créatures improbables fleurissent – kitsunes et bakeneko n’en sont que de minces exemples – et rien n’est jamais tel qu’il paraît être.

Attention, lecteur : les simples mortels ne sont pas autorisés à assister aux Noces de la renarde. Dissimule-toi dans la végétation dense de la forêt d’Izumi pour ne pas être vu des kamis. Contemple la procession nuptiale, la douce fourrure de la renarde, ses yeux profonds comme des abîmes, éperdus d’amour. Sous un ciel d’azur sans nuage, la pluie se mettra à tomber. Kitsune no yomeiri.

Anaïs PAQUIN

Critique de la semaine : L’Homme griffonné (Les Enfants de D’Hara -1), de Terry Goodkind

Terry Goodkind

L’Homme griffonné (Les Enfants de D’Hara -1)

Paris, Bragelonne, 2019, 119 p.

Terry Goodkind est reconnu pour son cycle de plusieurs volumes L’Épée de vérité, mais pas toujours pour la qualité de sa prose et la profondeur de ses personnages. Après quelques incursions dans le roman d’espionnage et une série « spin-off » sur l’un des personnages les plus adulés de son « magnum opus », voilà que l’auteur revient aux deux principaux protagonistes de L’Épée de vérité, Richard et Kahlan, dans une série de novellas, Les Enfants de D’Hara, dont L’Homme griffonné constitue le premier volume. Bien que les quelques œuvres que j’aie lues de cet auteur ne m’aient pas emballé outre mesure, j’étais curieux de connaître ses capacités dans le format court. Ce dernier permet-il de gommer les défauts des précédentes œuvres de Goodkind en allant à l’essentiel ? Réponse : plus ça change, plus c’est pareil.

À la fin de Le Cœur de la guerre, Richard et Kahlan ont réussi à instaurer la paix dans l’empire de D’Hara. S’efforçant d’accomplir au mieux leurs fonctions respectives de Sourcier et de Mère inquisitrice, les deux protagonistes tiennent dorénavant une assemblée quotidienne dans leur salle du trône pour écouter les demandes de leur peuple. Un jour, un homme appelé Nolodondri se présente à eux et affirme que la Déesse d’or détruira leur monde s’ils refusent de capituler. Kahlan décide de prendre l’homme à part pour l’interroger, mais se fait attaquer par une créature qu’elle surnomme l’homme griffonné. Entre temps, Shale, une magicienne-voyante, indique à Richard que sa douce moitié est en danger et qu’il n’y a qu’elle qui puisse la sauver. Le mystère s’épaissit, tandis que la violence se déchaîne dans le château. Bien vite, le couple apprend qu’il est voué à mourir en même temps que son monde, car le Sourcier et la Mère Inquisitrice n’ont aucune descendance.

Rendons d’abord à César ce qui est à César : en dépit de tous les défauts que l’on puisse trouver au style de Goodkind, celui-ci s’avère relativement fluide. L’Homme griffonné, comme toutes les autres œuvres de l’auteur, se lit aisément. L’univers dans lequel évoluent Richard et Kahlan est riche et donne envie aux lecteurs de poursuivre leur lecture pour en découvrir davantage. Goodkind s’essaie même au huis clôt, sans trop de heurts puisque le format court s’y prête bien.

Malheureusement, là s’arrêtent les points positifs de cette novella. Les personnages, bien qu’ils soient décrits avec moult détails, ne possèdent pas de personnalité propre. Ils ne s’avèrent que des archétypes, parfois même des stéréotypes, au service de l’intrigue. Le lecteur attentif apercevra les ficelles plutôt lâches de l’intrigue, dans laquelle l’auteur confond grandeur avec grand-guignolesque. Le texte semble d’ailleurs avoir déjà mal vieilli, comme si Goodkind l’avait écrit dans les années 1990, à ses débuts : le héros utilise la force pour sauver sa demoiselle en détresse, les discussions des personnages féminins tournent pour la plupart autour de l’amour qu’éprouve Kahlan pour Richard, les femmes ne sont bien souvent que des faire-valoir de Richard, etc. L’auteur affirme mettre en scène des femmes fortes, mais rappelons qu’il ne suffit pas de le dire et d’avoir une femme comme personnage principal pour que ce soit le cas. Les Mord-Sith, quant à elles, ne sont que de vulgaires potiches qui auraient très bien pu être supprimées de l’intrigue tant elles n’y apportent rien. Le format bref ne se prêtait donc pas à une pléthore de personnages, peu développés d’autant plus.

L’univers, pour sa part, aurait mérité d’être davantage exploité. Avec l’homme griffonné, l’auteur aborde le thème des peurs d’enfance, sans aller plus loin que d’indiquer que cette créature se cache sous le lit des enfants. Nous savons que le monde de Richard et Kahlan est magique, au contraire d’autres mondes (celui dans lequel nous vivons, où Richard a, par le passé, envoyé certaines personnes qui ne voulaient plus avoir affaires à la magie), mais le transfert d’un monde à l’autre est un concept qui n’est jamais véritablement expliqué.

En ce qui concerne le style, il abonde de points de suspension inutiles en plus d’être verbeux. Quant aux dialogues, très nombreux, ils sont plaqués et ne servent qu’à véhiculer l’information aux lecteurs. L’auteur s’évertue à dire plutôt qu’à montrer, à croire qu’il n’ait rien appris de ses erreurs, même avec plus d’une vingtaine d’œuvres à son actif.

En somme, L’Homme griffonné est une novella qui s’oublie aussi vite qu’elle se lit. À réserver aux inconditionnels de l’auteur.

Mathieu ARÈS

Critique de la semaine : Bios, de Robert Charles Wilson

Robert Charles Wilson

Bios

Chambéry, ActuSF (Perles d’épice), 2019, 301 p.

Ceux qui ont lu Deathworld (tr. Les Trois Solutions ou Le Monde de la mort, 1960) de Harry Harrison trouveront une certaine parenté avec Bios. Il y est en effet question d’une planète dont la vie autochtone est violemment hostile à la présence humaine et s’oppose par tous les moyens biologiques à son enracinement. Au point qu’Isis est le personnage principal et immanent – dans le sens propre comme quasi-mystique du terme – de ce roman qui conte la dernière tentative de colonisation à sa surface et son échec total. C’est le récit d’une lutte inexpiable.

Le second personnage – procédé narratif nécessaire pour expliciter l’action bien qu’elle soit à la troisième personne – est Zoé Fisher, dernier atout pour imposer la présence terrienne à ce monde qui refuse si obstinément d’être exploité : ses bases doivent être isolées hermétiquement de l’environnement extérieur pour empêcher le moindre germe – ils sont tous mortels – de s’y infiltrer et d’en contaminer les habitants. En plus de l’équipement extérieur, son corps a en effet été traité pour y résister : des organes et des glandes synthétiques lui ont été implantés.

Mais, quoique Zoé se sente d’abord en communion avec cette planète mortelle à laquelle elle a été artificiellement adaptée et avec qui elle se révèle à la fin capable de communiquer mentalement, elle y est foncièrement étrangère. Alors que la vie terrestre s’est développée sous la forme d’individualités, la biosphère isidienne – comme dans le reste de la Galaxie – constitue une entité planétaire unitaire. Malgré son désir de s’y fondre, la jeune femme demeure l’expression d’un système biologique anormal et incompatible et elle en mourra.

Un autre antagonisme véhiculé par le roman est le cadre que tentent d’importer les colonisateurs. Ils sont le produit d’une société où l’ultra-libéralisme l’a emporté et s’impose par l’intermédiaire de familles ploutocratiques qui traitent une humanité souffrante en outils gouvernés et modelés cyniquement selon leurs besoins dans tout le Système Solaire. Zoé elle-même en est la victime. Une justification de plus du rejet par Isis. Le lecteur approuvera ou non ces appréciations sur la culture et de la biologie terrestres mais y trouvera un passionnant sujet de réflexion.

Jean-Pierre LAIGLE

Critique de la semaine : Réjouissez-vous, de Steven Erikson

Steven Erikson

Réjouissez-vous

Nantes, L’Atalante (La Dentelle du cygne), 2019, 506 p.

Réjouissez-vous ! Toutes nos souffrances tirent à leur fin. Les coupes à blanc dans l’Amazonie viennent d’être stoppées net. Les poissons passent au travers des filets des pêcheurs industriels. Les troupeaux de bisons, élevés pour leur viande musquée, ont recouvré leur liberté et reconquièrent les plaines américaines. Les armes à feu font autant de dommage que des fusils jouets. Les femmes battues peuvent quitter leurs bourreaux sans craindre d’y laisser la vie. Les coups, les meurtres, les viols ressemblent chaque jour davantage à des cauchemars dont nous nous sommes enfin réveillés. Le sang sera bientôt un lointain souvenir. La paix vient d’arriver sur Terre.

Serait-ce une utopie que nous propose Steven Erikson ? L’espoir d’un avenir heureux pour l’humanité qui s’entre-déchire et notre planète au bord de l’implosion ? Pourtant, ce futur idéal n’est point né de la volonté d’un gouvernement élitiste comme l’écrivait Platon dans sa Républiqueet ne concerne pas seulement un pan privilégié de la race humaine. Dans Réjouissez-vous, l’utopie tombe sur l’ensemble des Terriens sans qu’ils s’y attendent, comme quelque catastrophe naturelle impossible. Du jour au lendemain, les forêts, les jungles et les océans se voient protéger d’un champ de force qui empêche l’exploitation des ressources. Non content de réprimer l’industrie, ce champ de force, que l’on ne peut que qualifier d’intelligent, annihile toutes formes de violence entre les êtres humains. Notre colère, notre haine, notre brutalité se retrouvent ainsi privées d’un de leurs principaux exutoires : l’agression.

Pour Erikson, l’utopie, la paix universelle qu’elle apporte ne peut qu’être imposée à l’humanité. Et certainement pas par d’autres humains, et encore moins par un gouvernement. L’optimisme que l’on ressent initialement en découvrant les populations du globe lentement tirées vers la lumière cache une vérité beaucoup plus sombre. Sans l’intervention d’une main céleste, presque divine, nous sommes condamnés. Ici, ce sont trois civilisations extraterrestres, possédant un savoir et une technologie incommensurables, qui se proposent de sauver la Terre et, accessoirement, notre espèce. La plupart des personnages se méfient de l’ingérence d’E.T. Certains la perçoivent comme une atteinte fondamentale à leur libre arbitre. D’autres cherchent des manières d’en tirer profit. Les instances de pouvoir se retrouvent paralysées. Incapables d’avancer dans un monde où le capitalisme fait naufrage.

L’humain ne serait ainsi qu’un enfant turbulent, condamné au suicide s’il n’est pas dirigé par une main de fer et surveillé par un œil omnipotent. Si ce constat semble vraisemblable en regard de la folie de nos politiciens et des catastrophes écologiques, toujours plus nombreuses et dévastatrices, sa mise en texte souffre de certaines longueurs et incohérences. En tentant de dresser le portrait d’une multitude de personnages, Erikson reste à la surface de leur psyché : nous n’avons pas accès à leurs véritables émotions, celles qui les rendraient vraiment vivants, qui nous feraient momentanément oublier qu’ils ne sont que des êtres de papier. La majorité des protagonistes connaissent une évolution psychologique similaire, passant par l’incrédulité première, l’incompréhension et un profond sentiment d’impuissance. Vient le regret du passé, voire une froide colère devant ce nouveau monde. Ne trouvant pas de défouloir, la rage se transforme en ennui, l’homme ne sachant pas comment vivre s’il n’a pas à travailler pour gagner son pain. S’ensuit un éveil spirituel, qui permettra même aux batteurs de femme et aux meurtriers de trouver la paix intérieure, d’apaiser l’enfant en larmes qu’ils portent en eux. La lecture devient rapidement lourde, comme si on lisait dix fois la même histoire.

Luttant déjà contre l’ennui qui nous envahit au fil des pages, nous peinerons parfois à nous immerger pleinement dans le monde construit par Erikson. Si, dans le pacte de lecture que nous passons avec l’auteur, nous acceptons de bonne foi l’intrusion des extraterrestres dans nos existences, il est parfois difficile de croire entièrement à leur omniscience. Devant les champs de force, l’intelligence artificielle quantique et la génération spontanée de bâtiments gigantesques, les explications données restent bien sommaires. En essayant de décrire l’ampleur de la transformation vécue par l’espèce humaine, l’auteur confond à certains moments la quantité d’informations avec la qualité. C’est un futur bien prometteur que celui dans lequel la famine a été vaincue et dans lequel les maladies disparaissent, mais sans vraisemblance, nous ne pouvons que le qualifier d’utopiste.

Avec ses nombreuses références intertextuelles, Réjouissez-vousn’est cependant pas sans nous arracher un sourire, à nous, fans de science-fiction. K. Dick, Asimov, Le Guin et les autres ne semblent pas bien loin derrière des auteurs fictifs comme Samantha August et Ronald Carpenter. Les bons vieux space operas ne sont pas oubliés, avec Star Trek à l’avant-plan. Mais Erikson ne se contente pas de rendre hommage à la SF ; il l’érige sur un piédestal. Tout au long du roman, les auteurs de SF apparaissent comme les esprits les plus éclairés ; les sages vers lesquels se tourner pour comprendre les projets d’E.T. et comment s’adapter à l’Éden qui nous a été offert. Ce n’est d’ailleurs pas un astronaute, un médecin ou un président que les extraterrestres ont choisi comme porte-parole. Non, c’est une écrivaine canadienne de science-fiction sociale, féministe qui plus est.

Et ça, ça mérite qu’on se réjouisse.

Anaïs PAQUIN

Critique de la semaine : La Disparition d’Annie Thorne, de C. J. Tudor

C. J. Tudor

La Disparition d’Annie Thorne

Montréal, Flammarion Québec, 2019, 400 p.

C. J. Tudor avait attiré l’attention avec son premier livre, L’Homme craie, dont la version française est parue l’an dernier aux éditions Flammarion Québec. Avec La Disparition d’Annie Thorne l’auteure de Nottingham en Angleterre frappe un grand coup.

Dès le début, l’auteure donne le ton : personne ne sera épargné… surtout pas le lecteur. Les policiers arrivent dans une maison et voient dans le salon le corps d’une femme en décomposition. À l’étage, ils découvrent son fils, qu’elle a assassiné. Sur le mur, en lettres de sang, elle a écrit que ce n’était pas son enfant. Cette maison jouera un rôle crucial dans le livre puisque c’est là que le héros, Jo Thorne, va aller vivre.

Ce dernier est un enseignant endetté jusqu’au cou qui cherche à fuir ses créanciers. Il retourne dans son village natal, situé dans l’Angleterre profonde. Il réussit à se faire engager dans l’école locale avec de fausses références. Il va y enseigner l’anglais. En effet, la dernière titulaire est la femme retrouvée morte au début du livre.

Jo a un plan pour se refaire une santé financière tout en se vengeant de vieux ennemis. Il espère aussi comprendre ce qui est arrivé à sa sœur Annie. En effet, un mystérieux correspondant lui dit savoir ce qui est arrivé à cette dernière. Elle a disparu une vingtaine d’années plus tôt quand Jo était adolescent et il traîne sa culpabilité depuis. Cela dit, la vraie horreur a commencé quand elle est revenue… De retour en ville, Jo va déranger bien des gens. Il retrouve de vieux amis ou des ennemis. La différence entre les deux n’est pas si claire.

Disons-le d’emblée, malgré plusieurs défauts, ce roman de C J. Tudor est diablement efficace. C’est un véritable page turner. Le style est prenant, l’écriture nerveuse et la fin de chacun des chapitres est haletante. C’est tout un défi de s’arrêter sans commencer le chapitre suivant.

Cela dit, on a aussi les défauts propres à plusieurs thrillers grands publics où l’action va à toute vitesse : l’histoire est grosse par moment et on tourne souvent les coins ronds. On peut aussi noter que la psychologie des personnages secondaires manque de profondeurs et que les motivations de chacun ne sont pas claires. La finale a aussi quelque chose de frustrant. Après tout le mystère distillé au fil des pages (on raconte le passé mystérieux à dose homéopathique), il y a quelque chose de précipité dans la conclusion.

Le personnage principal n’est pas sympathique aux premiers abords. C’est un antihéros dévoré par la culpabilité et gagné par ses démons personnels. Pourtant, on s’attache à ce narrateur un peu frondeur au ton délicieusement sarcastique. En fait, ce ton, servir par la plume simple et efficace de l’auteur, y est pour beaucoup dans l’efficacité du livre. Parce que malgré les défauts notés plus tôt, la mécanique roule parfaitement. La Disparition d’Annie Thorne est un polar fantastique qui se dévore d’une traite et où il n’y a aucune place pour l’ennui. L’ambiance est sombre à souhait, il y a du mystère, des rebondissements et des scènes d’horreur fort efficaces.

Pierre-Luc LAFRANCE

Critique de la semaine : Martine Chifflot, Howard, mon amour

Martine Chifflot

Howard, mon amour

Saint-Genès-Champanelle, Aigle Botté (Phantasia), 2018, 92 p.

Sous-titrée Vingt-trois scènes fantasmagoriques dans la vie conjugale de Sonia Greene Davis et Howard Philips Lovecraft, cette pièce présente la singularité d’offrir une alternance de monologues dont les protagonistes ne se parlent pas vraiment, évoquant chacun de leur côté des souvenirs communs. À peine H.P. Lovecraft est-il présent : sous la forme d’un spectre, il apparaît au spectateur après sa mort, mais pas à Sonia, sa veuve qui – intuition féminine, à défaut d’avoir le rare don de voir les fantômes – ressent vaguement sa présence et, plus qu’au public, s’adresse à lui.

Dans cette étrange prosopopée, Howard, pauvre mais sincère, nous confie devant Sonia, qui ne l’entend pas, sa gêne d’avoir accepté sa générosité – sa charité déguisée – qui le réduisait au rôle d’homme entretenu, situation réprouvée par ses deux tantes qu’il vénérait, tant attachées aux convenances, mais aussi son émerveillement pour cette charmante et riche jeune femme appartenant pourtant à un milieu totalement étranger au sien, qui lui mit le grappin dessus et sans doute le déniaisa. Il exprime aussi son regret de ne pas l’avoir écoutée durant leur vie conjugale (1924-29).

Active, délurée, Sonia avoue sa fascination amoureuse pour ce jeune homme gauche et inadapté qu’elle considère comme un génie, dont elle était devenue le mécène et qui lui apportait sans doute quelque chose, peut-être un enracinement dans cette Amérique où elle avait émigré. Étrange couple, en vérité : lui, classique, introverti, agoraphobe ; elle, moderne, extravertie, mondaine. Et surtout, lui, antisémite ; elle, juive. Et pourtant, tous deux s’acceptant malgré leurs différences, du moins avant que leurs modes de vie les séparent. L’amour fait faire de ces folies…

Basée sur une documentation sérieuse – les confidences de S. Greene et les diverses études et biographies sur H.P. Lovecraft – la pièce n’évoque pourtant pratiquement pas leurs différences religieuses. Bien que croyant en Dieu, elle n’était guère pratiquante et il avait insisté pour l’épouser à l’église, lui qui se revendiquait athée tout en restant attaché aux traditions de ses ancêtres, au moins dans les formes. Curieux compromis que l’autrice aurait pu exploiter. Pour le reste, elle livre au public un éclairage émouvant et utile au chercheur comme à l’amateur sur un couple atypique.

Jean-Pierre LAIGLE