Archives de catégorie : Critiques

Walter S. Tevis, L’Homme tombé du ciel (SF)

Walter S. Tevis

L’Homme tombé du ciel

Paris, Éditions Gallmeister, 2022, 274 p.

L’Homme tombé du ciel, publié pour la première fois peu après la crise des missiles de Cuba et dans un contexte de Guerre froide, est un roman mélancolique et pessimiste qui aborde des thèmes comme la solitude et l’anéantissement de l’espèce humaine, rien de moins. Son auteur, américain, est notamment connu pour son roman noir L’Arnaqueur.

Le texte, revu pour cette édition, raconte l’arrivée sur Terre, à bord d’un petit vaisseau, d’un « homme » particulier nommé pour l’occasion Thomas Jerome Newton. Le rapide plongeon dans l’univers du livre donne une orientation claire des événements à venir. En un seul chapitre, le lecteur apprend que Newton a une mission précise, que les richesses qu’il possède ne lui sont d’aucune utilité (il se sert de bagues en or pour obtenir des liquidités en vue de la prochaine étape de son plan!) et qu’il n’est pas tout à fait humain. L’attention est captée en à peine quelques pages.

Alors que les projets de Newton vont bon train et lui permettent de rapidement s’enrichir en vue de progresser dans la réalisation de sa quête, deux autres personnages plutôt importants font leur apparition. D’abord, Nathan Bryce, scientifique las qui découvre un peu par hasard l’une des inventions de Newton sur le marché et qui, atteint d’une vive curiosité, cherche à tout prix à comprendre cette nouvelle technologie qu’il affirme si complexe et si avancée qu’elle provient sans doute d’une autre planète. Et le lecteur le sait, cet intelligent personnage n’est pas du tout loin de la vérité! Vient ensuite Betty Jo, une femme pleine d’une humanité bien modeste qui se retrouve simplement au bon endroit au bon moment et qui a un sérieux penchant pour l’alcool.

Les récits de ces trois protagonistes s’entremêlent tout au long du roman ou empruntent des chemins parallèles. Leur plus grand point commun, cependant, réside dans la solitude qui les habite. La narration, dans une alternance inégale, raconte l’histoire de chacun et permet de plonger au cœur de ce sentiment qui les définit… bien qu’un tout petit peu moins lorsqu’ils sont temporairement réunis. Leur solitude est omniprésente et, même s’il leur arrive parfois de ressentir de la curiosité pour autrui, elle les empêche de créer de véritables liens. En ce qui concerne Newton, elle revêt un caractère existentiel en plus de l’aspect physique.

Mis à part la solitude, plusieurs autres éléments sont « écrasants » pour Thomas Jerome Newton et contribuent à le garder reclus. La gravité terrestre rend tous ses mouvements plus difficiles et limite ses sorties, tandis que son apparence, si particulière et unique, devient le sujet de problèmes. Le projet qu’il doit réaliser, si essentiel pour ceux qui l’ont envoyé sur Terre, se transforme également en une autre source de questionnements et un poids supplémentaire sur ses épaules.  

En plus du titre du roman, L’Homme tombé du ciel, l’intitulé explicite de deux des trois parties mentionne Icare, figure de la mythologie grecque, ce qui ne laisse aucun doute quant au destin du personnage principal, et ce avant même que la narration ne commence. Si le protagoniste demeure mystérieux sur certains points, sa fin, elle, est annoncée. Il ne reste plus au lecteur qu’à apprendre comment Newton va dégringoler peu à peu.

Le thème de la chute se retrouve également, en moindres proportions, dans la vision de l’espèce humaine que dépeint l’auteur. Dès lors que le lecteur découvre les réels dessins derrière le projet de Newton et que ce dernier extrapole sur la civilisation de la Terre, il se rend compte que le livre traite aussi de l’anéantissement difficilement évitable de l’humain, notamment en raison de décisions écologiques et politiques (la peur et l’angoisse qu’inspire la guerre au moment de la première parution du roman ne sont d’ailleurs pas étrangères à cette finalité à venir).

Au bout de toutes ces chutes, Thomas Jerome Newton apparaît, en fin de compte, comme le personnage le plus humain du roman. Ses sentiments, ses émotions, ses interrogations et ses intentions sont empreints d’une sincérité toute simple et viennent toucher le lecteur lors de la conclusion du récit.

Émanuelle PELLETIER-GUAY

Étienne Barillier et Cécile Duquenne, Les Brigades du Steam (SF)

Étienne Barillier et Cécile Duquenne

Les Brigades du Steam

Chambéry, ActuSF, 2022, 307 p.

Aix-en-Provence, 1910. Solange Chardon du Tonnerre, membre des Brigades Mobiles et ancienne espionne, se réveille dans un lit d’hôpital. Elle est en état de choc, sa mémoire lui fait défaut au cours des premiers jours, puis elle se souvient : l’attentat au Quai d’Orsay, son partenaire, Pierre, tué sous ses yeux… Et surtout, son bras gauche. Alors qu’elle était inconsciente, on lui a greffé un bras mécanique, sans la prévenir.

De son côté, Auguste Genovesi est un enfant du coin qui rentre au bercail après son entraînement à Paris. Désireux de faire ses preuves, atteint du syndrome de l’imposteur, il n’a qu’un désir : devenir un mobilard exemplaire. Cependant, pour sa première mission, on lui demande de prendre soin d’une autre mobilarde récemment blessée, une certaine Mademoiselle Chardon.

Un steampunk planté en pleine Belle époque, se passant dans le milieu des mythiques Brigades mobiles françaises ? Que oui ! L’époque et le contexte s’y prêtent bien. C’est donc dans un univers où la vapeur fait rouler les voitures et où les zeppelins occupent la place des avions. Mais pour le reste, on joue sur la politique et la géopolitique de l’époque : les Prussiens sont les éternels ennemis, le grand-banditisme n’est pas loin et on sent les joutes de pouvoir ayant lieu à Paris avoir un fort impact sur la vie quotidienne. D’autant plus que les auteurs ont pris la peine de faire leurs devoirs et de fournir un cadre historique solide à leur histoire : Clémenceau, homme politique à l’origine des Brigades mobiles, y apparaît et on y croise même une certaine mademoiselle Chanel ! L’intrigue se déroule à Aix-en-Provence, loin de la capitale, mais c’est justement un contrepoids intéressant aux clichés et permet aux auteurs de livrer un chant d’amour à cette ville qu’ils aiment visiblement beaucoup.

Les deux personnages principaux, Solange et Auguste, sont les archétypes du mentor au caractère parfois exécrable et de l’ingénu nouvellement arrivé. Mais ça fonctionne parfaitement bien dans le cadre de l’intrigue. Solange est une ancienne espionne passée mobilarde, qui connaît tous les trucs et toutes les astuces du métier. Elle est la combattante du duo, mais aussi celle qui comprend qu’elle doit faire l’éducation de celui qu’on lui a imposé comme nouveau partenaire. Auguste de son côté est encore naïf, croit qu’il a tout appris à l’école et n’a pas encore l’instinct qui vient avec le métier. Il n’est pas pour autant dépourvu de talents : c’est pratique que votre partenaire s’y connaisse en boulons et en écrous quand vous avez un bras mécanique… Le fait qu’il y a une inversion des genres traditionnels (ici, c’est Solange qui est plus âgée et plus expérimentée) ajoute au sentiment de dépaysement. Mais surtout, ce sont deux personnalités finement dessinées. On croit à ces deux personnages tellement ils sont bien campés. Donc, quand arrivent les éléments plus steampunk de l’intrigue, il n’y a pas de dissonance, car pour Solange et Auguste, ce sont des éléments de la vie quotidienne.

L’intrigue est bien menée. Il y a quelques facilités dans la troisième partie qui m’ont fait sourciller, mais rien de sérieux. Les scènes de combat sont nombreuses, mais pas toutes heureuses dans leurs descriptions. Le style de l’écriture est fluide et va droit au but, comme Solange, personnage qui ne fait pas dans la dentelle. Ce qui convient parfaitement au récit que les auteurs écrivent, qui avance à un rythme rapide, aussi rapide que leurs voitures à vapeur. Un très bon steampunk, situé dans un contexte peu exploré et qui laisse des portes ouvertes vers de nouvelles aventures. Une très bonne excursion dans le genre !

Mariane CAYER

Laurent Genefort, Opexx (SF)

Laurent Genefort

Opexx

Moret-Loing et Orvanne, Le Bélial’ (Une heure lumière), 2022, 114 p.

On ne présente plus Laurent Genefort. Chef de file de la science-fiction française depuis plusieurs années, il compte à son actif plus de 40 romans en un peu plus de trente ans. Créateur d’univers, il nous entraîne aujourd’hui dans un court roman dense et écrit à la première personne.

Ce texte condensé, trapu et solide est un peu à l’image de son protagoniste principal, un soldat de l’Opexx dont nous ne connaîtrons que les aventures et pas le nom. Être anonyme ne le rend pas moins attachant, au contraire.

L’Opexx est né après le débarquement d’aliens au conseil de l’ONU, vingt ans plus tôt. Cette force spéciale dérivée des casques bleus a pour but de pacifier des mondes étrangers membres du Blend, cette communauté immense de mondes extraterrestres. Le contrat passé entre les Terriens et le Blend est simple : un paiement en technologies et avancées médicales contre l’envoi de troupes pour pacifier, maintenir la paix et l’ordre entre des factions. Car le Blend ne sait plus faire la guerre, n’a plus besoin d’économie monétaire. Le Blend a dépassé depuis longtemps tout cela. Il pratique donc l’échange – la rétribution – et la Terre gagne de grands bénéfices, tout en réalisant du même coup que l’homme n’est plus au sommet de la chaîne de l’évolution. Le narrateur est un soldat atteint du syndrome de Restorff, une forme de dissociation qui l’empêche de ressentir de l’empathie. Il reste curieux et avide d’aventures, ce qui l’incite à s’engager. Ses missions nous plongent rapidement dans des mondes profondément étrangers, souvent à peine effleurés (les missions dépassent rarement une quinzaine de jours) mais dont l’étrangeté reste en mémoire car nous plongeons avec lui, sans préparation, dans des conflits armés sur des planètes étrangères. L’émerveillement peut toucher le lecteur alors même que le soldat ne le ressent pas. Il est d’ailleurs suivi de près par des médecins et des psychologues, comme tous ses camarades. Après tout, c’est la première fois que des Terriens vont faire la guerre hors planète. Dès la première mission, il commence à rêver de ces mondes étranges.

Opexx est un roman foisonnant et qui plaira à tout amateur de space opera. Il nous fait voyager loin en seulement quelques pages. Une histoire de premier contact et d’intégration de l’humanité à un groupe alien bien plus évolué simplement évoquée à travers les yeux d’un soldat qui donne envie de découvrir ces mondes et cet univers encore davantage. C’est un tour de force de voyager autant en à peine plus de 100 pages, avec une réflexion sur la place de l’humanité dans l’univers en prime. Laissez-vous embarquer. Vous ne le regretterez pas !

Nathalie FAURE

Drew Hayden Taylor, Nous voulons voir votre chef! (SF)

Drew Hayden Taylor

Nous voulons voir votre chef !

Alire, Lévis (GF 109), 2022, 284 p.

Trad. de l’anglais par Sylvie Bérard et Suzanne Grenier

La science-fiction a longtemps été l’apanage de l’Occidental, dans ses déclinaisons européenne et nord-américaine (avec un petit tour par l’Australie), le vecteur et statistiquement le principal bénéficiaire de l’idée de progrès. Puis d’autres voix ont commencé à s’élever pour réclamer à leur tour le droit d’imaginer de meilleurs possibles pour leurs propriétaires – les femmes, puis les « invisibles » minorités LGBTQ. Aujourd’hui c’est au tour des voix africaines et asiatiques de se faire entendre, moins pour défendre et illustrer l’idée occidentale de progrès que pour construire d’autres perspectives sur l’avenir avec d’autres points de vue, un autre imaginaire, et, par ce détour, comme toute bonne science-fiction, pour questionner un présent nourri d’un tout autre passé que celui des explorateurs, exploiteurs et autres colonisateurs passés et présents. Il reste une ultime frontière, peut-être plus difficile à atteindre et à franchir parce que c’est celle des explorés, exploités et colonisés : les indigènes, aborigènes et autres autochtones dont les identités singulières ont été effacées par ces termes dans le même mouvement qui les dépossédait de leurs cultures, et parfois, pour de vastes pans de leurs populations, de leur existence même. Ce sujet ne semblera peut-être pas immédiatement pertinent pour un lectorat européen, sauf peut-être en Espagne et au Portugal qui ont sévi surtout en Amérique du Sud, le reste de l’Europe ayant réservé sa construction d’empire au continent africain et, avec moins de succès, asiatique (on s’y heurtait à des empires autrement plus anciens…). Mais il est extrêmement d’actualité aujourd’hui en Nord-Amérique – États-Unis et Canada et, pour les francophones, au Québec. Un intérêt marqué pour les cultures autochtones semble commencer à s’y faire jour, et il faut espérer qu’il ne s’agit pas d’une simple crise d’exotisme. De nombreux ouvrages ont été publiés depuis quelques années, essais et fictions, mais le domaine de la SF semble moins exploré (on peut néanmoins citer le collectif Wapke, « demain » en langue atikamekw, sous la direction de Michel Jean, chez Stanké). Le passé pèse très lourd dans l’imaginaire des opprimés et, comme le remarque Drew Hayden Taylor dans l’avant-propos à son recueil, la littérature autochtone semble trop se limiter « aux problèmes sociaux négatifs et aux récits de victimes » – tout comme les littératures féministes ou LGBTQ se sont longtemps concentrées sur deux registres, la colère et la souffrance. C’est très légitime, dit-il, mais pourquoi ne pas aussi élargir l’horizon ? D. H. Taylor (un Ojibway de l’Ontario, écrivain à plusieurs facettes – essayiste, dramaturge, romancier), propose donc autre chose : un « futurisme autochtone », pour imiter l’expression « afro-futurisme ».

Les neuf nouvelles présentées ici sont donc résolument de la science-fiction, une SF très classique dans ses thèmes, mais toujours avec le biais supplémentaire d’être filtrées à travers le point de vue de personnages autochtones bien ancrés dans leur réalité – réserves, territoires, situation sociale et politique, Histoire, références à la culture, etc. Par exemple, dans la nouvelle qui ouvre le recueil, l’humanité est plus ou moins détruite par des extraterrestres paranoïaques prévenus de son dangereux développement technoscientifique via les ondes de nos radios voyageant dans l’espace depuis plus d’un siècle – mais il s’agit ici d’une radio implantée avec obstination dans une réserve par ses occupants et de la transmission spécifique d’un ancien chant autochtone, perdu et retrouvé ; et le titre de la nouvelle, « Une apocalypse culturellement inappropriée », indique bien dans quel registre va se situer la lecture de tout le recueil : on rit, mais les dents ne sont jamais loin. Est-il nécessaire de préciser que pour des non-autochtones, le rire est celui du mordu et non du mordant ? Non sans de subtils retournements, du reste, car D. H. T. porte aussi un regard critique sur ses congénères – le recueil ne se veut résolument pas « politiquement correct ». Ainsi, dans la nouvelle éponyme qui clôt le recueil, « Nous voulons voir votre chef », ce sont trois autochtones grands buveurs de bière qui assistent à l’arrivée d’extraterrestres à tentacules dans leur réserve et sont ensuite portés volontaires comme représentants de la Terre par le chef du conseil de bande, politique prudent qui veut protéger ses arrières. Entre ces deux sujets classiques se déploient d’autres thèmes familiers : émergence de la conscience chez une IA d’abord ravie d’apprendre que dans d’autres cultures que l’occidentale tout a une âme, mais cruellement déçue ensuite par l’Histoire de l’humanité (« Je suis… Suis-je… ») ; un astronaute anishinabe apprend inopinément la mort de son grand-père mais peut le pleurer de la bonne manière, à des « millions de millions de kilomètres », parce qu’il a emporté le tambour fabriqué par celui-ci et peut en jouer (« Perdu dans l’espace »). Dans « Des rêves de catastrophe », les capteurs de rêve – ces objets traditionnels devenus le summum de la pacotille touristique… –, trafiqués par le Gouvernement, servent à rendre les autochtones mollement pacifiques, à leur insu. « Monsieur Machin-truc » explore de nouveau le motif de « tout est vivant », avec des jouets qui viennent (sévèrement) empêcher un ado de se suicider – le thème est sombre en soi, mais pour les autochtones, il l’est doublement : le suicide est endémique dans les réserves. « La Voie des Pétroglyphes » a pour toile de fond l’alcool, la drogue et la petite criminalité endémiques aussi chez les jeunes autochtones, mais le motif principal allie la culture ancienne (les pétroglyphes) et le voyage dans le temps, avec un twist final particulièrement noir. « Les étoiles » rassemble trois jeunes séparés par le temps et l’espace (le passé encore intact, une réserve d’aujourd’hui, une colonie spatiale) et qui contemplent chacun à sa façon l’immensité du ciel nocturne. « Superdéçu » met en scène un superhéros ojibway – et j’en dirai seulement qu’elle me semble résumer de manière particulièrement pointue toute la situation des autochtones.

En conclusion, un recueil à la lecture plaisante dans sa narration au ton familier mais très traditionnelle – au sens occidental du terme, littérairement, ce qui m’a fait buter sur certains choix de temps de verbes (des passés composés là où l’on attendrait des passés simples pour traduire le prétérit anglais, sauf dans les textes narrés au JE). Une lecture souvent amusante, touchante aussi… et avec toutes ces petites aspérités de différence qui retiennent et modifient le regard, surtout pour des non-autochtones (essentiellement vous et moi, n’est-ce pas ?). Et il faut saluer la préface des deux traductrices, Sylvie Bérard et Suzanne Grenier, qui trace un portrait nécessaire de la présente situation littéraire des fictions autochtones, tout en expliquant bien par ailleurs les problèmes qui peuvent se présenter lorsqu’on aborde la traduction de ces textes, en ce qui concerne l’exactitude et le respect, aussi bien au plan du vocabulaire que des données culturelles.

Élisabeth VONARBURG

Léafar Izen, Le Courage de l’arbre (SF)

Léafar Izen

Le Courage de l’arbre

Paris, Albin Michel (Imaginaire), 408 p.

Thyra est une chercheuse auprès d’un peuple non-égrégorien. En d’autres termes, elle étudie des êtres humains qui ne sont pas reliés à l’Égrégor, réseau reliant l’ensemble de l’humanité qui a essaimé à travers la galaxie. Tout va bien pour elle jusqu’au jour où on lui ordonne de tuer, justement, l’un de ces êtres humains. En refusant de commettre cet acte, elle devient à la fois une cible et un grain de sable dans l’engrenage. Pourquoi voulait-on qu’elle tue quelqu’un ? Mais surtout, pourquoi cet être en particulier ?

Le grand problème de ce roman, c’est le fait que son arrière-monde n’est pas fouillé. Dans cet univers, il existe un arbre, les Phytoïdes de Kartz, qui s’implante un peu partout et, comme par magie, terraforme les planètes pour qu’elles soient adaptées aux besoins des êtres humains. Dès le début de la lecture, on se dit que ce mystère fort alléchant sera la clé de l’énigme, mais non. On aura droit à trois ou quatre autres possibilités avant de tendre vers une finale qui mélange un peu tout. Et ce n’est pas à l’avantage du roman.

Le personnage principal, Thyra, a le même problème : elle apparaît dans l’histoire avec un passé réduit au strict minimum pour nous expliquer où elle est et ce qu’elle fait. Et par la suite, on ne saura rien de plus. Qui est-elle, qu’est-ce qui la motive, pourquoi agit-elle comme elle le fait ? A-t-elle des passions, des goûts, des dégoûts, des doutes, des ambitions ? Le peu que le roman distille n’est pas suffisant pour nous donner une personne en chair et en os que l’on aurait envie de suivre dans ses aventures. Comme elle est surfaite, on peine à entrer dans le reste de l’intrigue.

Cela dit, elle reste quand même mieux définie que l’autre protagoniste du roman, Roonis, un être réduit à son désir pour Thyra et à son univers de jeux vidéo. Il y a une agression sexuelle dans le roman, mais c’est présenté comme étant l’expression du désir de Roonis pour Thyra. Bref, beaucoup de grincements de dents au niveau de la relation de ces deux-là.

Comme il n’y a pas de bons personnages, les détours de l’histoire ne réussissent pas à atteindre le lecteur. Thyra vit un immense changement de paradigme par rapport à l’univers dans lequel elle vit ? Ça passe en un claquement de doigts. À peine un paragraphe pour nous dire qu’elle trouve ça étrange et elle s’adapte, point. On passe à l’étape suivante qui ne laissera pas une marque plus profonde sur elle. Et ainsi de suite.

Pourtant l’auteur avait des idées et du bon matériel sous la main. La simple idée des Phytoïdes de Kartz et leur impact à long terme sur l’humanité, l’expansion humaine à travers la galaxie, l’émanation, un concept à la Carbone modifié mais sans toute la réflexion sur le lien corps/esprit qui rendait cette œuvre fascinante, l’Égrégore et les artéfacts (quel nom mal choisi) qui permettent de relier l’ensemble de l’humanité de façon instantanée… Ce qui manque, c’est l’exploration de ces idées, de leurs implications et de leurs conséquences. Le roman nous balance une nouveauté, l’utilise à peine et passe à la suivante.

Le style de l’auteur n’est pas mauvais, mais gagnerait à lâcher le tell, qui accapare une partie du récit. Sans être agaçant, il est évident que de longues explications sont nécessaires pour présenter chaque nouveauté, alors qu’il aurait été plus simple et plus efficace de nous les faire découvrir dans l’action. D’autant plus que ça contribue au sentiment de déconnexion des personnages que l’on éprouve à plusieurs occasions.

La lecture m’a laissé l’impression d’un premier jet qui aurait eu besoin d’une bonne taloche pour donner son plein potentiel, parce que du potentiel dans les idées, il y en a. Ce travail n’a pas été fait, visiblement. Dommage.

Mariane Cayer

Waubgeshig Rice, Neige des lunes brisées (SF)

Waubgeshig Rice

Neige des lunes brisées

Montréal, Mémoire d’encrier, 2022, 304 p.

Trad. de l’anglais par Yara El Ghadban

Evan Whitesky vit dans une réserve isolée mais, comme tous les parents, il espère une vie meilleure pour ses enfants. Il y travaille activement, tout comme à la revitalisation de sa culture anishinaabe. Depuis quelques années, ils ont enfin l’électricité, le réseau cellulaire et même l’internet ! L’avenir s’annonce beau pour sa communauté. Un jour qu’il rentre de la chasse, l’internet ne fonctionne pas. Quelques jours plus tard, c’est l’électricité qui fait défaut. Aucune nouvelle du Sud, alors que l’hiver, lui, approche. Après quelques jours d’angoisse, quelques adolescents qui étudient dans une ville au sud retrouvent le chemin de la réserve. Et disent que partout, dans le monde des blancs, règne le même chaos.

Habituellement, dans un post-apo, tout tourne autour de la raison de l’effondrement. Ici, il n’en est rien. Justement parce que les protagonistes de l’histoire ne le savent pas. Ils vivent dans une région isolée, certes reliée au reste du monde, mais tout de même très à l’écart. C’est cet isolement qui fera leur grande chance, parce que lorsque tout s’effondre, ils sont peu nombreux et habitués de faire face aux défis en tant que communauté. La culture et la tradition anishinaabe, le sens de vivre de la terre où ils habitent, toutes les habiletés transmises de génération en génération, tout prend un nouveau sens face à l’épreuve.

C’est l’arrivée de blancs provenant du sud qui bouleverse le plus la communauté, dont un survivaliste qui distille sa vision menaçante du monde à ceux qui tombent sous sa coupe. Bien plus que le manque, l’isolement et la peur, c’est le venin du repli sur soi qui est présenté ici comme l’ennemi. Car la culture des anishinaabe est présentée comme une culture de solidarité, par opposition au chacun pour soi des blancs. D’ailleurs, l’importance des rêves traverse tout le roman et donne souvent des clés de lecture intéressante, entre autres celui où le wendigo apparaît sous les traits d’un des protagonistes. Les personnages sont guidés par leurs rêves. Ceux-ci font littéralement partie de la trame du roman.

Même s’il y a peu d’action comme telle, la plume de l’auteur rend à merveille l’anxiété qui finit par remplir chacune des pensées des habitants de cette communauté isolée. Quand on lâche le livre, même après avoir lu quelques pages, on a de la difficulté à se débarrasser de ce malaise persistant. Une par une, toutes les composantes de la vie moderne auxquelles ils sont habitués disparaissent et à chaque fois, quelque chose qu’ils pensaient acquis se perd. L’avenir disparaît, ne reste que le moment présent et l’angoisse. Les personnalités profondes de tout le monde se révèlent : certains cèdent à la peur, d’autres se suicident, d’autres, comme Evan, se tournent de plus en plus vers les traditions pour survivre.

L’écriture est inconstante, malheureusement, et c’est le grand défaut du livre. Si certaines scènes se révèlent puissantes en termes de sens, même en peu de mots, d’autres tombent complètement à plat. La moyenne est juste, mais ces petits écarts donnent une impression de crissements d’ongles sur un tableau. De plus, la manie de l’auteur de commencer certaines scènes en plein milieu de l’action brise la sensation d’écoulement du temps, parce que l’on peut être aussi bien une journée ou quelques semaines plus tard.

Un roman au rythme lent, anxiogène, mais qui pose une question importante : si au moment de l’apocalypse, justement, on ne savait rien de ce qui l’a causé, comment réagirait-on ? Et pour une communauté qui, comme le dit avec justesse une aînée, a connu deux fois l’apocalypse (chassée de ses terres et privée de ses enfants), comment ce brutal retour aux sources la transforme-t-il ? L’auteur apporte des réponses, certes, mais laisse aussi des pans ouverts. C’est là toute l’intelligence de ce roman.

Mariane CAYER

Abubakar Adam Ibrahim, Les Arbres qui murmurent (Hy)

Abubakar Adam Ibrahim

Les Arbres qui murmurent

Bordeaux, Les Moutons électriques (Collection Courant alternatif), 2022, 240 p.

La littérature africaine de genre peine à percer, c’est pourquoi j’ai été immédiatement attirée par ce recueil de nouvelles, recommandé par un site de sff français. Première déception : ce ne sont pas toutes les nouvelles qui appartiennent à la littérature de l’imaginaire. Pas que les nouvelles soient mauvaises en soi : au contraire, le recueil au complet vaut la lecture. L’auteur a une plume vive et agile et ses thématiques valent le détour. On prend un grand plaisir à se faire raconter ces histoires se passant dans une réalité si éloignée de celle de la littérature occidentale classique. Mais ne vous attendez pas à ce que toutes les nouvelles aient leur touche de fantastique ou de réalisme magique. Par contre, pour les quelques textes qui plantent leurs pieds dans les genres de l’imaginaire, une autre vision du monde, une autre façon d’appréhender l’univers leur donne une saveur différente et tout à fait exquise.

Une mère qui se réincarne pour dire à son fils qu’elle approuve le choix de sa fiancée. Un homme qui, devenu aveugle, développe une seconde vue qui lui permet de parler aux morts. Une femme qui manipule les hommes et les terrorise avec des visions de son cruel défunt mari. Une sorcière dont les réponses en énigmes peuvent sauver la vie des habitants d’un village, contrairement aux médecins formés à l’occidentale. Dans ces nouvelles, le réel côtoie l’impossible, la réalité n’est jamais qu’à l’épaisseur d’un ongle d’une autre, plongée dans l’onirisme et le mysticisme. La conviction des uns et la peur des autres transforment le monde dans lequel les personnages vivent.

C’est de la société nigériane dont l’auteur parle. Ce n’est mentionné nulle part, mais les traditions et les coutumes sont celles d’un pays musulman. Sans que cela berce toutes les histoires, cette vision du monde, très loin de celle des auteurs occidentaux, donne une saveur différente aux nouvelles. Tout cela sur un fond préislamique qui transpire dans certains rituels, certaines réactions des protagonistes, certaines facettes des histoires. La rationalité dispute le haut du pavé à l’irrationalité, à la magie, au surnaturel.

La nouvelle la plus aboutie au niveau des littératures de l’imaginaire est également celle qui donne son titre au recueil, « Les Arbres qui murmurent ». Ici, le mélange des inspirations est assumé ainsi que l’arc narratif du personnage, qui passe de futur médecin rationnel à aveugle capable de faire le lien entre les morts et les vivants par le biais d’une nouvelle vue. Le surnaturel suit la courbe de l’évolution du personnage. D’abord la colère, ensuite la tristesse, le désir de mourir et cette seconde vie, dont il n’attendait rien, qui le révélera à lui-même. Sceptique au départ, il embrassera sa destinée par petites gouttes, dans un bosquet d’arbres où l’un de ses amis est mort, enfant. Comme un rappel de l’importance de préserver la nature, car elle récèle des mystères auxquels seuls ceux qui sont attentifs ont accès.

La critique sociale est importante tout au long du récit, des abus des uns et du pouvoir de roitelet des autres. Ce n’est en rien pamphlétaire, mais c’est présent, en filigrane, y compris dans les nouvelles plus ancrées dans le genre de l’imaginaire. Ainsi, la sorcellerie peut être à la fois victime et bourreau dans un cycle de traditions trouvant sa source dans des temps immémoriaux. L’important n’est pas ce qu’elle est en elle-même, mais ce qu’elle représente : occasion de richesse facile pour les uns, connaissances empiriques perdues, mais primordiales pour les autres. Entre les deux, l’Occident et sa pensée logique, rationnelle, qui imprègne les esprits mais ne peut répondre à toutes les questions.

Malgré le fait que l’imaginaire n’occupe que le tiers du recueil, la lecture en reste très intéressante, de par les thèmes qu’il aborde et de par la plume de son auteur, qui vaut vraiment le détour.

Mariane Cayer

Yannick Chazareng, Le Guide Stephen King

Yanick Chazareng

Le Guide Stephen King

Chambéry, ActuSF, 2022, 293 p.

Contrairement à Robert Sheckley, auquel je consacre une critique ailleurs dans ce même numéro de Solaris, on ne présente plus Stephen King, le Maître de l’horreur américain. Celui qui a suscité une renaissance de l’épouvante et du fantastique au tournant des années 1970-1980 ; celui dont les histoires rôdent toujours au seuil de l’inconscient collectif ; celui qui ne laisse personne indifférent tant pour l’épaisseur variable de ses pavés, pondus à une vitesse folle, que leur contenu. Très peu de gens n’ont pas frissonné à la lecture ou au visionnement de Shining, ou été terrifiés par les apparitions du clown Pennywise ou les colères d’Annie Wilkes, splendidement interprétée par l’incomparable Kathy Bates… Rendre compte de l’œuvre de Stephen King, avec tous ses thèmes, ses cycles, ses périodes, est pour le moins hasardeux : si l’on peut accomplir une tâche semblable pour Alfred Hitchcock avec de volumineux ouvrages de 600 pages (par exemple le splendide Hitchcock : la Totale), il en va autrement pour King, dont l’œuvre est plus abondante et toujours en production. Un ouvrage exhaustif sur Stephen King irait forcément dans les 1000 pages… et serait périmé dans l’année !

C’est avec ces considérations en tête que je me suis attaqué au Guide Stephen King proposé récemment chez ActuSF, dont j’avais bien apprécié le Guide Alan Moore. Verdict : c’est un petit ouvrage bien fait, mais je crois qu’il s’adresse à un autre type de lecteur que moi.

Je m’explique : j’ai eu mon déclic pour Stephen King en lisant ses romans, mais aussi par d’autres ouvrages comme Stephen King de A à Z, Stephen King : 30 ans de terreur ou Stephen King, Clive Barker : les Maîtres de la terreur. Si je suis à des années-lumière d’être un expert, je n’ai pas eu l’impression d’apprendre grand-chose de nouveau dans ce Guide Stephen King, en dehors de la description de romans et de recueils récents que je n’ai pas lus. Le lectorat néophyte y trouvera plus son compte : comme je l’ai dit, c’est un petit ouvrage bien fait. Il présente clairement et succinctement les œuvres phares de King, sans négliger les liens de ce dernier avec d’autres médias tels le cinéma, les séries… Les cycles majeurs de King sont bien décrits et identifiés (que ce soit le cycle de la Tour Sombre, ou la « trilogie féministe » – Jessie, Dolores Claiborne et Rose Madder). Il y a aussi une intéressante analyse des thèmes récurrents de l’écrivain et une biographie étoffée. Mais j’ai personnellement eu la sensation de rester sur ma faim : ce Guide Stephen King repose essentiellement sur d’autres ouvrages publiés, que j’ai lus pour la plupart, et il m’arrivait parfois de me rappeler où j’avais déjà vu telle ou telle information.

En fait, l’originalité du Guide Stephen King repose sur les nombreuses interviews avec des traducteurs et des traductrices, des fans, des érudits, des webmestres, des auteurs et des auteures, et d’autres personnalités françaises qui nous parlent de leur travail en lien avec l’œuvre de King, ou de l’influence de celui-ci sur eux. S’il s’agit incontestablement d’un matériau inédit et riche en informations (chapeau à l’auteur pour le travail qu’impliquent la collecte et la mise en forme de ces propos), elles ont moins suscité mon intérêt puisque je lisais avant tout le guide pour en apprendre sur Stephen King lui-même, et non sur la relation entre lui et d’autres (cela dit, j’ai trouvé fascinantes les interviews avec Jean-Daniel Brèque et Marie de Prémonville). Encore là, j’estime ne pas être le lecteur ciblé : à mon sens, le Guide Stephen King s’adresse avant tout à un public français intéressé par la relation entre King et leur pays, un angle d’attaque qui pourrait moins rejoindre le lecteur nord-américain.

Le lecteur chevronné appréciera sûrement la bibliographie, la filmographie et les ressources qui complètent l’ouvrage, et qui en justifieront la possession pour consultations ultérieures. Le Guide Stephen King n’est donc certes pas une lecture que je regrette : je crois juste qu’il s’adresse en priorité au public néophyte et au lectorat français, et qu’il faut avoir ce biais à l’esprit au moment de l’entamer.

Philippe-Aubert CÔTÉ

Robert Sheckley, Le Temps des retrouvailles (SF)

Robert Sheckley

Le Temps des retrouvailles

Rennes, Argyll (Hors collection), 2022, 416 p.

Trad. de l’anglais par Marcel Battin, Michel Deutsch, Jean-Pierre Pugi, Arlette Rosenblum et Lionel Évrard

Le nom de Robert Sheckley (1928-2005) risque de vous être inconnu. Les rayons des librairies francophones offrent rarement (voire jamais) ses œuvres, et je n’en aurais jamais entendu parler si Élisabeth Vonarburg n’y avait fait allusion dans un atelier d’écriture, alors qu’elle voulait donner un exemple de science-fiction humoristique autre que celle de Fredric Brown (Martiens, go home !). Pourtant, nombre d’idées issues des œuvres de Sheckley ont percolé au cinéma dès les années 1960, notamment avec La Dixième Victime (1965, avec Marcello Mastroianni et Ursula Andress), Le Prix du danger (1983, avec Michel Picolli) et Freejack (1992, avec Mick Jager, Emilio Estevez et Anthony Hopkins) – sans oublier quelques échos dans La Purge. Des films plutôt sérieux pour un auteur comique. Cependant, comme l’explique John Clute dans son Encyclopédie illustrée de la science-fiction, l’humour privilégié par Sheckley n’a rien d’amusant. En effet, ce dernier a débuté dans les années 1950, époque où la science-fiction américaine se limitait à présenter naïvement le futur comme une version positive et technologiquement magnifiée du mode de vie américain. Au moyen de l’humour, Sheckley n’a pas hésité à secouer cette vision idéale de la société pour en souligner les travers. Il en a résulté une œuvre tantôt drôle, certes, mais aussi grinçante et ironique, où personne n’est épargné. En cette année 2022, où la droite et la gauche versent dans l’extrémisme au point de se confondre, et où des curés autoproclamés s’intéressent plus à la vertu des autres qu’à la leur, l’humour de Sheckley reste terriblement d’actualité. L’initiative des Éditions Argyll de nous redonner accès aux œuvres de cet auteur via le recueil Le Temps des retrouvailles tombe à point nommé.

Rappel habituel : commenter les recueils de nouvelles est toujours un exercice ingrat. Il faut les envisager non pas comme un tout à apprécier dans son entièreté, mais comme un ensemble de fenêtres sur l’œuvre d’un auteur ou sur un thème. À ce titre, Le Temps des retrouvailles nous permet d’apprécier comment Sheckley pouvait aussi bien réussir dans le récit humoristique grinçant, le récit humoristique tout court et le récit sans arrière-pensées, destiné à susciter un pur sense of wonder. Du côté grinçant, j’ai retenu notamment « Le prix du danger » (publiée en 1958), qui anticipe la téléréalité contemporaine en présentant un jeu télévisé où un jeune homme doit échapper à une bande de malfrats, le public pouvant intervenir pour favoriser l’une ou l’autre des parties (outre l’adaptation de 1983 mentionnée plus haut, on pensera à Hunger games et Running man). « Race de guerriers » et « La Suprême Récompense » nous montrent des terriens aux prises avec des extraterrestres aux mœurs rendues déconcertantes par leur relation à la mort et au sacrifice – une manière de souligner le relativisme moral des sociétés humaines, et les incompatibilités qui peuvent en résulter. La palme du cynisme revient toutefois à « Un billet pour Tranaï » : un militant idéaliste débordant de vertu découvre sur une planète lointaine l’utopie qu’il a voulu instaurer sur Terre. Mais cette utopie repose sur des règles cachées déconcertantes, contraires à ses idéaux… Déçu et pourchassé, il revient sur Terre, plus réactionnaire que jamais ! Pour parodier une certaine boutade biblique, « Un billet pour Tranaï » est une fable cruelle qui rappelle aux objecteurs de conscience, si prompts à sermonner les autres, qu’ils risquent toujours de recevoir une poutre dans l’œil !

Pour les récits comiques et moins grinçants (quoique…), « Les morts de Ben Baxter » nous propose une variation originale sur la manipulation du temps, où un groupe de savants essaient de greffer des trames temporelles alternatives à leur propre continuum pour corriger leur futur… mais rien ne marche comme prévu ! Je retiens aussi « N’y touchez pas », où un équipage terrien veut s’échapper d’une planète en dérobant le vaisseau d’un extraterrestre sympathique et inoffensif… pour constater que le véhicule, adapté pour son hôte non humain, n’est rien d’autre qu’une redoutable machine à tuer !

Mon principal coup de cœur illustre la dernière catégorie, celle du pur sense of wonder : « Les Spécialisés » nous narre l’aventure d’un vaisseau constitué de plusieurs extraterrestres agglomérés ensemble, chacun remplissant une fonction précise. Entièrement racontée du point de vue des extraterrestres, cette nouvelle n’a pour but que de nous émerveiller face à l’étrangeté – et de nous montrer qu’un Américain (ou n’importe quel humain) peut trouver sa plénitude ailleurs, parmi d’autres espèces (remplacez espèces par ethnies ou cultures, et vous verrez comment cette nouvelle a un côté hérétique pour l’époque – et même aujourd’hui, malheureusement).

Le Temps des retrouvailles est un recueil que je recommande sans réserve, mon seul bémol concernant la postface qui, au lieu d’offrir un dossier sur Sheckley, ses thèmes et son œuvre, nous propose une autre analyse littéraire qui prête des intentions aux auteurs et auteures (je dois confesser, en tant qu’auteur, être agacé par cette approche psychanalytique de la littérature, mais si vous êtes amateur du genre, vous serez comblés). Je recommande ce recueil, donc, au lectorat de science-fiction curieux de découvrir un nouvel auteur, et même au lectorat généraliste désemparé par l’absurdité du monde actuel. Sheckley est le genre de diablotin qui critique et secoue les extrêmes, n’épargnant personne. En cette époque où un certain courant de pensée veut policer la science-fiction et la restreindre à un message convenu, politiquement correct, cela fait du bien !

Philippe-Aubert CÔTÉ

Robert Marinier, Un conte de l’apocalypse (SF)

Robert Marinier

Un Conte de l’apocalypse

Sudbury, Prise de parole (Théâtre), 2021, 155 p.

Dramaturge et acteur franco-ontarien, Robert Marinier a obtenu en 2022 le Prix Trillium de l’Ontario pour cette pièce de théâtre campée dans un futur proche. Ce prix récompense autant la pièce qu’une carrière dramaturgique de plus de quarante ans. Dans le récit de Marinier, l’aggravation des changements climatiques (la montée des océans, les grandes villes inondées, les sécheresses qui déclenchent des famines) entraîne des conséquences politiques pour le Canada : une faction radicale du parti Vert s’empare du pouvoir et organise la liquidation de tous les coupables, à commencer bien sûr par les militants verts jugés trop tièdes. Parmi ceux-ci, il y a Denis Coudonc, qui anime la résistance au nouveau régime.

Sur scène, l’éclairage révèle le père du rebelle, Guy Coudonc, en train de se demander ce qu’il doit dire puisqu’on attend sans doute de lui un monologue. Conscient qu’il évolue dans une pièce de théâtre, Guy hésite sur son rôle exact : est-il le personnage principal ou n’est-il qu’un personnage secondaire au service de son fils, le chef des rebelles ? Capturé par les sbires du nouveau régime, Guy échappe de peu à la mort grâce à l’intervention des rebelles, ce qui va convaincre ses compagnons miraculés que Guy est le personnage principal qui ne peut pas mourir avant la fin.

Cette démarche quelque peu pirandellienne permet à Guy de jouer avec le quatrième mur et renouvelle l’action de ce qui serait sans cela une pièce de politique-fiction futuriste assez conventionnelle. La conviction naïve de Guy d’être le personnage principal lui attire des disciples et la légende du « personnage principal » contre qui le gouvernement est impuissant se propage dans la population. Il sera même l’objet d’une ultime tentative de récupération par le nouveau pouvoir, assailli par le mécontentement des masses.

La pièce est éminemment politique. Sous le couvert de la fable, l’auteur épingle les manipulations, tractations et tromperies qui accompagnent aussi bien les révolutions que les restaurations. De ce point de vue, le récit fonctionne : il amuse tout en offrant des aperçus caustiques de ces jeux politiques. Par contre, la pièce de Marinier est moins rigoureuse du point de vue de la science-fiction que la pièce Manipuler avec soin de Carolanne Foucher : ici, l’apocalypse climatique est surtout un prétexte. Il n’en est plus question, par exemple, quand Guy Coudonc et ses ouailles créent un hameau agricole florissant dans le Nord canadien, et la référence finale à la catastrophe climatique tient plutôt de la pirouette ironique. Néanmoins, l’ensemble témoigne d’une ambition certaine, qui nous rappelle nos responsabilités à la fois environnementales et citoyennes.

Jean-Louis TRUDEL