Archives de catégorie : Critiques

Critique de la semaine : Martine Chifflot, Howard, mon amour

Martine Chifflot

Howard, mon amour

Saint-Genès-Champanelle, Aigle Botté (Phantasia), 2018, 92 p.

Sous-titrée Vingt-trois scènes fantasmagoriques dans la vie conjugale de Sonia Greene Davis et Howard Philips Lovecraft, cette pièce présente la singularité d’offrir une alternance de monologues dont les protagonistes ne se parlent pas vraiment, évoquant chacun de leur côté des souvenirs communs. À peine H.P. Lovecraft est-il présent : sous la forme d’un spectre, il apparaît au spectateur après sa mort, mais pas à Sonia, sa veuve qui – intuition féminine, à défaut d’avoir le rare don de voir les fantômes – ressent vaguement sa présence et, plus qu’au public, s’adresse à lui.

Dans cette étrange prosopopée, Howard, pauvre mais sincère, nous confie devant Sonia, qui ne l’entend pas, sa gêne d’avoir accepté sa générosité – sa charité déguisée – qui le réduisait au rôle d’homme entretenu, situation réprouvée par ses deux tantes qu’il vénérait, tant attachées aux convenances, mais aussi son émerveillement pour cette charmante et riche jeune femme appartenant pourtant à un milieu totalement étranger au sien, qui lui mit le grappin dessus et sans doute le déniaisa. Il exprime aussi son regret de ne pas l’avoir écoutée durant leur vie conjugale (1924-29).

Active, délurée, Sonia avoue sa fascination amoureuse pour ce jeune homme gauche et inadapté qu’elle considère comme un génie, dont elle était devenue le mécène et qui lui apportait sans doute quelque chose, peut-être un enracinement dans cette Amérique où elle avait émigré. Étrange couple, en vérité : lui, classique, introverti, agoraphobe ; elle, moderne, extravertie, mondaine. Et surtout, lui, antisémite ; elle, juive. Et pourtant, tous deux s’acceptant malgré leurs différences, du moins avant que leurs modes de vie les séparent. L’amour fait faire de ces folies…

Basée sur une documentation sérieuse – les confidences de S. Greene et les diverses études et biographies sur H.P. Lovecraft – la pièce n’évoque pourtant pratiquement pas leurs différences religieuses. Bien que croyant en Dieu, elle n’était guère pratiquante et il avait insisté pour l’épouser à l’église, lui qui se revendiquait athée tout en restant attaché aux traditions de ses ancêtres, au moins dans les formes. Curieux compromis que l’autrice aurait pu exploiter. Pour le reste, elle livre au public un éclairage émouvant et utile au chercheur comme à l’amateur sur un couple atypique.

Jean-Pierre LAIGLE

Critique de la semaine : Anthelme Hauchecorne, Journal d’un marchand de rêves

Anthelme Hauchecorne

Journal d’un marchand de rêves

Paris, French Pulps (Anticipation), 2018, 528 p.

Curieux roman que voici, basé sur l’hypothèse farfelue mais féconde qu’une minorité – dont fit jadis partie le philosophe Pascal ! – a accès à un monde onirique créé par des milliers de rêveurs et que l’auteur décrit à sa manière : « Brumaire est un songe millénaire,…/… Las, je n’ai rien de mieux à vous offrir que des hypothèses. Brumaire pourrait être le reflet d’un lieu d’autrefois. Après tant de siècles, autant supposer qu’il n’en reste rien. » Débrouillons-nous avec cela. Walter Krowley, minable scénariste d’Hollywood, se réveille soudain de l’autre côté du miroir, à Doowylloh. La majeure partie de l’histoire s’y passe ainsi qu’à Sellexurb (parodie de Bruxelles), entrecoupées de brèves séquences dans le monde de l’Éveil, opposé à celui de l’Ever.

Une question se pose : Faut-il en condamner l’accès ? Brumaire a un régime totalitaire, à la bureaucratie féroce et tatillonne disposant d’une technologie avancée, de terribles automates et de la Garde de Nuit. Il y a aussi l’inflexible Gouverneur et le mystérieux Monsieur M qui serre de près Walter. À peine éveillé dans ce rêve – situation dont le lecteur appréciera l’humour noir – qu’il partage avec des milliers d’autres, il se voit assigner un logement où il est confiné sauf pour un travail idiot, suivi par un conseiller d’orientation et affublé d’un Ça – incarnation de son inconscient torturé ? –, monstrueuse bestiole liée à lui par une chaîne dont il arrivera à grand-peine à se débarrasser. Le but avoué est d’aliéner et d’exploiter les nouveaux-venus.

Le régime a ses opposants, les Outlaws. Ils contrôlent une partie du territoire mais non sans complices dans l’ordre établi. Walter tombera chez eux et constatera qu’ils ne valent guère mieux que les exploiteurs officiels. Il y a enfin les dissidents. Ainsi, parmi ces derniers, rencontre-t-il trois femmes : Spleen, transfuge facétieuse recherchée par la police qui apparaît et disparaît sans crier gare, Poppy Lollipop, sale petite chipie trafiquante qui le considère comme un juteux investissement, et surtout Banshee, une marginale, génie en mécanique et en piratage dont la tanière est une vraie caverne d’Ali Baba. Il connaîtra avec elle un amour passablement vache avant qu’elle monte en grade et disparaisse. La moitié du roman se passe à sa recherche.

Walter la perdra définitivement, mais cela ne l’empêchera pas de retourner à Brumaire qui semble lui coller à la peau. Entre temps a éclaté une révolte des Outlaws, puis une révolution, enfin une guerre civile au terme de laquelle démissionne le Gouverneur. Walter tirera quand même son épingle du jeu. Ce roman conte ses mésaventures. « Vous tenez mon journal intime. Prenez-en soin. Ce livre pourrait devenir mon testament, » prévient-il. Le lecteur aura sans doute du mal à s’y accrocher tant il est touffu et décousu, mais si vous tenez bon, vous ne le regretterez pas. Écrit dans un style à l’emporte-pièce proche de celui de San Antonio, ce récit tragi-comique, lauréat du Prix Imaginales 2017, vous laissera un goût sanglant de cauchemar éveillé.

Jean-Pierre LAIGLE

Critique de la semaine : Franck Cassilis, Le Mantra originel

Franck Cassilis

Le Mantra originel

Saint Léonard de Noblat, Pulp Factory (Aventures Imaginaires), 2017, 188 p.

La collection Anticipation première manière, souvent décriée des puristes modernes mais longtemps pleurée par les nostalgiques d’après-guerre, surtout après les trois cents premiers numéros et l’abandon des couvertures de Brantonne, ressurgit chez un nouvel éditeur avec ce premier volume. Nul ne contestera l’influence sur la SF d’expression française de cette série de romans relativement brefs et résolument populaires. C’est son public qui semble être visé ici. Toutefois, si l’ancien métrage est respecté, la formule apparaît modernisée tant par la maquette que par l’inspiration.

Pour ce roman-ci, c’est l’influence de Star Wars qui prédomine. Le cadre est la Galaxie colonisée par l’humanité mais où les extraterrestres ont leur place et que déchire une guerre civile entre deux factions : une bonne et une moins bonne. Le héros est Serro Warfin, contrebandier d’armes qui évoque d’abord de près Han Solo : surtout intéressé par l’argent que lui rapporte le trafic d’armes, il se laissera fléchir par la détresse de rebelles. Non seulement il sera converti par eux mais leur sauvera la mise en recueillant leur héritage. En ce sens, il se rapproche alors de Luke Skywalker.

Ce n’est pas tout : il y a un équivalent de la Force. Les néo-chamanes, pratiquent un culte mystique et détiennent la Pierre de Mantra qui procure à de rares élus des pouvoirs bien matériels. Serro Warfin se révélera l’un d’eux in extremis et s’en servira pour empêcher une des factions (la mauvaise), qui l’avait infiltré chez les rebelles, de s’en emparer dans des buts inavouables. Enfin, n’oublions pas une imitation féminine (et irrésistiblement sexy) de Darth Vader, chargée de le surveiller, qu’il devra (hélas) éliminer avant de récupérer son astronef et reprendre son métier de contrebandier.

Saluons donc là une aventure épique et mouvementée, pas très originale mais bien conçue, revendiquant sans prétentions et sans complexes son héritage cinématographique (lui-même synthèse de toute une tradition du space-opera états-unien). Son personnage principal, sympathique crapule rachetée par le destin pour sauver la Galaxie, mériterait davantage de développements, ce que ne suggère guère la conclusion. L’auteur, fanatique avoué de la collection Anticipation, aurait encore beaucoup à conter dans une série où son héros reprendrait du service.

Jean-Pierre LAIGLE

Critique de la semaine : Lazare Guillemot, 115° vers l’Épouvante

Lazare Guillemot

115° vers l’Épouvante

Paris, Les Moutons Électriques (Les Saisons de l’Étrange), 2018, 202 p.

Singulier pastiche que voilà. S’y retrouvent en 1925 le Père Brown,  perspicace enquêteur papiste des récits policiers de G.K. Chesterton, l’intrépide explorateur Hareton Ironcastle sorti de L’Étonnant Voyage de Hareton Ironcastle (1922) de J.H. Rosny aîné en compagnie de sa fille Muriel, de son neveu Sidney Guthrie et d’Eyrimah, une des mimosées télépathes rencontrées dans cette précédente aventure, contre Tsathoggua, le blasphématoire crapaud géant de Clark Ashton Smith adopté par H.P. Lovecraft, réveillé de son millénaire sommeil marin pour conquérir le monde. Par-dessus le marché, interviennent ses cruels séides, leurs adversaires de la « Cohorte Indéfectible » et le sympathique orphelin Billy Babbridge. Voilà pour l’esprit du roman.

Entamée parmi les monolithes et les hypogées de la Cornouaille britannique en quête d’une série d’artefacts que redoute l’abominable entité, l’enquête progresse grâce aux bonnes volontés, comme ce vieux bouquiniste de Rhode Island, détenteur d’une copie du Nécronomicon de l’Arabe fou Abdul al-Hazred, d’une version non caviardée des Unaussprechlichen Kulten de von Junzt et de trois fragments des Manuscrits Pnakotiques. Après l’attaque dans un salon de thé par un « pustulard » à l’haleine mortelle émanée d’une théière, par des cryptogames carnivores que matérialisent les invocations d’une sorcière et par des « Voormis » psalmodiant d’ignobles répons, elle continue au Mont Saint-Michel, en Cyrénaïque, etc. Voilà pour l’ambiance du roman.

La frénétique aventure se conclue après quelques morts – pas des principaux personnages, rassurez-vous – dans l’Océan Indien d’où est vomi l’indicible crapaud, renvoyé in extremis à ses immémoriales abysses malgré le concours de ses sectateurs. Encore n’est-ce là qu’un maigre échantillon des péripéties, monstruosités et  références qui grouillent joyeusement dans cette parodie. Non sans quelques failles, comme le rattachement au légendaire celtique de Beowulf, héros anglo-saxon ou scandinave. Mais, vous l’aurez compris, ce n’est pas là un docte écrit, même si les lecteurs blanchis sous le harnais jubileront aux allusions à leurs vénérés classiques. Et les autres? Eh bien, ils auront quand même passé un bon moment. Voilà pour le sérieux du roman.

Jean-Pierre LAIGLE

Critique de la semaine : Le Nombril du monde, de Roland C. Wagner

Roland C. Wagner

Le Nombril du monde

Bordeaux, Les Moutons électriques (Les Saisons de l’étrange), 2018, 127 p.

Dans le cadre de leur nouvelle collection « Les Saisons de l’Étrange », consacrée aux enquêtes surnaturelles, les éditeurs des Moutons Électriques ont réédité la novella Le Nombril du monde de Roland C. Wagner (un auteur français, comme son nom ne l’indique pas nécessairement, décédé en 2012). Le texte, paru pour la première fois en 1997, s’inscrit dans le cycle de L’Agence Arkham, un univers partagé initié par Francis Valéry, puis poursuivit par Roland C. Wagner, François Darnaudet et Sylvie Denis. Les romans du cycle sont liés par des personnages récurrents, soit les détectives du paranormal embauchés par l’agence.

En fait de détective, Le Nombril du monde met en scène Yasmine, une jolie jeune femme d’origine arabe qui a grandi en banlieue parisienne. Imaginez Scully, mais parlant verlan. Elle est appelée en renfort par un ami d’enfance, uniquement connu sous le nom de L’Œil, qui croit avoir assisté à l’apparition d’un démon durant un concert rock. Il prétend également qu’un singe géant l’aurait attaqué tandis qu’il traînait près de la Pierre aux Moines, un petit menhir local. Tout cela semblerait plus mystérieux si L’Œil n’était pas un bon à rien et un alcoolique notoire. Cependant, Yasmine décide de profiter de l’occasion qu’il lui offre pour venir fouiner dans sa banlieue d’origine et tenter de renouer avec sa famille. La tentative menace de tourner court lorsqu’elle tombe sur son frère aîné dans un bar et constate que celui-ci réprouve toujours autant « les meufs au strobi ». Et L’Œil semble avoir disparu…

Je ne dévoilerai pas davantage l’intrigue, sur fond de rock et de satanisme, de ce petit opus. Évidemment, comme il s’agit d’une réédition, il ne renouvelle pas le genre, mais il ne se prend pas non plus au sérieux et permet de s’amuser à repérer, au fil des pages, les allusions à la culture populaire des années quatre-vingt-dix. Bref, c’est une histoire courte et légère qui accompagnera bien une journée pluvieuse ou un moment de détente à la plage.

Geneviève BLOUIN

Critique de la semaine : L’Éveil des chimères, d’Éric Amon

Éric Amon

L’Éveil des chimères

Vanves, Leha, 2017, 442 p.

Ce recueil de douze nouvelles de longueurs très inégales, dont l’une est presque un court roman, comprend aussi neuf textes intercalaires ultra-brefs où un narrateur anonyme donne le ton au volume. Le cadre est un monde innommé, vaguement médiéval, imprégné de magie, doté de deux lunes, à l’ambiance rappelant les récits de Clark Ashton Smith, avec lequel l’auteur partage le goût du crépusculaire mais pas l’abus des mots rares et désuets. C’est une planète décadente où abondent les ruines – une Terre d’un lointain futur ? – où ont ressurgi et se cachent des monstres mythiques.

Ainsi un sphinx débonnaire en proie à des chasseurs qui finissent par l’exhiber comme phénomène de foire (« Grains d’exil » et « Grains d’espoir »), une manticore qu’inquiète la prédation d’une sorte de chimère sur le territoire humain qu’elle exploite sagement (« La Morsure de la brume »), un jeune faune que convoitent des marchands de raretés (« Silence »), un enfant normal adopté puis abandonné par une famille de cyclopes (« Difforme »), un membre sympathique d’une tribu de minotaures (« Gnosse en ses méandres »), une hydre traduite devant un tribunal (« La Sentence ») et une gorgone blessée qui nous livre ses réflexions existentielles (« Au-delà presque l’Horizon »).

Il y a encore une sirène, mais plutôt dans l’acception grecque originelle désignant une créature ailée. Cendres est l’héroïne de « Notre secret », « Les Violons de Roncegorge » et « Derrière la bouche d’ombre », qui auraient pu constituer un roman complet à part. Ayant perdu ses ailes, elle se cache parmi les humains mais conserve son pouvoir vocal. Elle fait partie de la Confrérie des Effraies, société secrète qui n’hésite pas à détrousser les puissants. Sa mission dans une ville décadente cernée par une forêt maléfique la mènera à accomplir sa destinée en tant que dernière de sa race.

Quelques textes à la première personne cèdent la parole aux monstres, sphinx, sirène, manticore gorgone et sirène, façon peut-être discutable de les humaniser, même au détriment des humains. Ils entendent parfois susciter la sympathie du lecteur, sauf le récit de l’hydre condamnée, à l’humour noir, consistant presque uniquement en dialogues. Les autres sont à la troisième personne, sauf une à la deuxième. C’est dire la variété du recueil, autant par l’écriture que par le ton, ironique, compatissant ou philosophique. Ce n’est pas toujours bien convaincant, mais en général agréable à lire.

Jean-Pierre LAIGLE

Critique de la semaine : Mauvaise Note, de Max Portrieux

Max Portrieux

Mauvaise Note

Brunoy, DDk (anticipation), 2018, 180 p.

DDk est une jeune maison d’édition française avec quelques publications à son actif, dans le créneau anticipation – fiction d’entreprise. C’est un premier roman.

Le thème : imaginez une société où les réseaux sociaux sont devenus si puissants qu’ils conditionnent réellement la vie quotidienne. Des loisirs au travail en passant par les relations amoureuses et même familiales, tout passe alors par LifeBook et JobLife, où tout un chacun peut liker ses collaborateurs, ses amis, et le chef de service peut noter les prestations de ses employés. Tout est public, les gens sont connectés en permanence et règlent leurs interactions sociales quotidiennes sur ce que leur niveau de points – d’étoiles – leur permet. Chacun vise une forme de promotion sociale extrêmement normalisée et sortir du lot, c’est s’exposer à la déchéance sociale. Ludovic essaie de suivre cette norme compétitive jusqu’à ce que l’absurdité du système lui revienne, voire l’inquiète. Certains de ses amis disparaissent, un collègue est arrêté en plein milieu de travail. Ce monde-là cache ses brebis galeuses, mais où ?

Du Big Brother version réseaux du XXIe siècle. Les idées sont bonnes mais amenées sans subtilité, le lecteur voit venir la déchéance de Ludovic à la longue vue et l’intrigue sous-jacente (que deviennent les gens exclus) arrive bien trop tard. L’histoire aurait gagné à s’étoffer avec une enquête plus longue et en profondeur. Le manque d’empathie des protagonistes brosse le portrait d’une société déshumanisée qui nous est déjà familière. Reste que les personnages sont un peu trop unidimensionnels, même s’ils deviennent attachants à la longue. La résolution finale aurait pu créer un développement sur les différentes facettes de cette société dystopique s’il n’était pas arrivé si tard dans l’intrigue. Reste le problème majeur de ce texte si l’on oublie l’agencement des idées : le style est plat et manque de relief, ce qui est un obstacle majeur à la lecture. Souhaitons à l’auteur de faire mieux une prochaine fois.

Nathalie FAURE

Critique de la semaine : Les Compagnons de Roland, de François Peneaud

François Peneaud

Les Compagnons de Roland

Paris, Les Moutons Électriques (Les Saisons de l’Étrange) 2018, 176 p.

Curieuse ambiance que celle de ce roman. Dans la France de 1932 la Tour Eiffel a été reconstruite grâce à Gabriel Dacié, richissime et savant mécène – qui s’en est pour ses bonnes œuvres réservé un étage – depuis sa destruction dix ans plus tôt par un pirate aérien qui exigeait une rançon pour l’épargner. Le président Albert Lebrun vient d’être assassiné par les Compagnons de Roland. Ceux-ci préparent un coup d’état qui les rendrait maîtres du pays si le généreux donateur et ses amis ne s’en mêlaient. Steampunk ? Uchronie ? Un peu de chaque, mais sans agressivité et avec force clins d’œil du côté des pulps états-uniens et du roman populaire français d’avant-guerre.

Et surtout, dans cet univers faussement familier, agit et se déchaîne la mystérieuse « énergie mentalique », que maîtrisent également les deux adversaires. Mais pour arriver à leurs fins, les méchants doivent s’emparer – entre autres – de l’olifant et de l’épée de Roland (le paladin de Roncevaux), Durandal, et de Joyeuse, celle de Charles 1er (l’empereur à la barbe fleurie) qui se révèlent réceptacles et émetteur de ladite énergie – qualifiée en leur temps de magie. Et les « mentalistes » de chaque côté de s’affronter avec moult projections plus ou moins dangereuses, voire mortelles, sauf à leur opposer de promptes contre-mesures. Bien sûr, les bons triompheront.

Ce complot s’entremêle avec la découverte d’une pyramide dont l’inventeur ne s’est jamais remis et qui projette les personnages dans une dimension peuplée d’agressives créatures, pieuvres arboricoles et écrevisses surdimensionnées, dont ils auront du mal à se débarrasser. Le lecteur retrouvera dans ce bref roman rétro l’esprit de Jean de la Hire, Marcel Alain et Pierre Souvestre, sans compter l’équipe de la série des Doc Savage. Fantaisiste, peu explicite, assez décousu, sans prétentions autres que distraire un public d’adolescents plus ou moins attardés mais dynamique et facile à lire, il fera la joie de votre enfant après vous avoir procuré un bon moment de délassement.

Jean-Pierre LAIGLE

Critique de la semaine : Pinsonia (1500-2011), de Rodolphe Lasnes

Rodolphe Lasnes

Pinsonia (1500-2011)

Montréal, Leméac, 2018, 238 p.

Grand voyageur français établi à Montréal, Lasnes signe ici la plus exotique des uchronies québécoises. Car l’histoire divergente qu’invente l’auteur ne concerne ni le Québec ni le Canada. Le roman alterne plutôt entre les aventures de Paco Fater, un journaliste qui tombe sur un document susceptible de lui valoir une fortune, et les épisodes d’une histoire qui s’écarte progressivement de la nôtre.

Fater vit à Villa-Nova, capitale du Pinsonia, petit pays sud-américain qui n’apparaît sur aucune carte — à l’exception d’un atlas brésilien de 1873 dont l’auteur, Cândido Mendes de Almeida, reproduisait une grande province de ce nom proposée en 1853, laquelle incorporait un territoire contesté entre la France et le Brésil.

Le Pinsonia imaginé par Lasnes naît strictement de ce territoire contesté depuis le traité d’Utrecht en 1713, dont une partie acquiert (dans le roman) une existence politique propre en 1905 grâce au soutien des États-Unis de Theodore Roosevelt, au nom de la doctrine de Monroe et plus particulièrement du corollaire expansionniste défendu par Roosevelt l’année précédente. Le Pinsonia devient quelque chose comme une république bananière sans pour autant tomber sous l’emprise d’une compagnie étrangère en particulier. Le pays vit plutôt sous la coupe d’une série d’autocrates et ses habitants se résignent à des existences sans envergure. Fater lui-même rêve d’émigrer aux États-Unis pour vivre à New York. Quand un vieil ami lui lègue la preuve que l’histoire officielle est une invention qui sert la cause des dirigeants du Pinsonia, sera-t-il capable de monnayer ce cadeau explosif ?

Lasnes rend hommage à une littérature de l’exotisme tropical associée à des auteurs comme Conrad, Lowry ou Greene qui contrastaient la luxuriance du cadre naturel et la corruption morale de protagonistes d’origine européenne. Paco Fater est un inadapté qui finit par résoudre l’énigme montée par son ami défunt, mais l’ingéniosité des procédés ne sauve pas une intrigue dont l’auteur tire trop visiblement les ficelles.

Le contexte uchronique permet à Lasnes d’inventer un petit pays colonial à sa convenance, mais la révélation que son histoire a été falsifiée est une fausse bonne idée. Au lieu de faire écho au fondement uchronique, le secret éventé par Fater ne produit pas l’effet voulu puisqu’il s’agit d’une manipulation supplémentaire d’une histoire déjà malmenée par le choix de l’uchronie. Néanmoins, la lecture du livre fait découvrir l’histoire de la république auto-proclamée du Counani qui a réellement existé à la fin du XIXe siècle dans ce territoire contesté et l’ouvrage reproduit deux documents authentiques en témoignant.

Outre ce travail de recherche, le roman n’est pas dépourvu de trouvailles, langagières ou autres. Les voyages de Lasnes dans cette partie du monde contribuent sûrement à la mise en place d’ambiances glauques et de personnages qui vivent d’expédients au même titre que l’État-mouchoir du titre. Tout comme son expérience de la vie culturelle québécoise nourrit peut-être des parallèles pinsoniens… mais on finit surtout par se demander ce qu’en penserait son public le plus évident, en Guyane française.

Jean-Louis TRUDEL

Critique de la semaine : Le Guide de la SF et de la Fantasy, de Karine Gobled

Karine Gobled

Le Guide de la SF et de la Fantasy

Chambéry, ActuSF (Les Trois souhaits), 2017, 339 p.

D’entrée de jeu, Le Guide de la SF et de la Fantasy avoue s’adresser aux néophytes, désire présenter un portrait d’ensemble des littératures de l’imaginaire aux curieux qui souhaitent explorer ces genres. Par conséquent, le livre couvre un panorama assez vaste, de la science-fiction aux conventions, en passant par le fantastique, les vampires et les collections dédiées des bibliothèques de Paris.

Le livre débute par une déconstruction des principaux préjugés sur les littératures de l’imaginaire et donne le ton – assez léger – que prendra le reste du texte. Cependant, de ressasser les idées reçues pour en prouver l’inexactitude est un exercice ici un peu raté car, en plus de nommer à nouveau ces préjugés, les argumentaires contre et les conclusions ne sont pas toujours bien construits. De plus, si nous nous permettons un saut vers la fin du livre, l’auteure utilise à profusion le terme « mauvais genres » dans la section sur les littératures de l’imaginaire et les autres médias, perpétuant maladroitement la connotation négative associée à ces-dites littératures, ce qui devient contreproductif au but avoué de son ouvrage.

Suivent les chapitres qui divisent les littératures de l’imaginaire : science-fiction, fantasy, fantastique. Si les deux premiers sont subdivisés en sous-genres, le troisième, très court, est suivi de chapitres complets sur certains « monstres typiques » du fantastique. Et c’est à partir de ce moment que les choix de chapitres commencent à agacer : quarante-quatre pages pour traiter de la science-fiction… et trente pour le vampire ? Pourquoi un chapitre sur l’uchronie, sous-genre de la science-fiction, alors que dans le chapitre sur le genre, certains sous-genres sont à peine effleurés (cinq lignes pour la hard SF). On ne peut que déduire que l’auteure s’est sentie plus à l’aise dans certains domaines que d’autres et a développé en conséquence, mais une telle pratique ne sert pas la fonction du livre. Ainsi, l’uchronie et le steampunk ont leur chapitre, alors même qu’un guide complet leur est déjà consacré chez le même éditeur.

Pour chaque chapitre, douze œuvres sont suggérées et commentées, de façon inégale, soit, mais en mélangeant classiques et œuvres récentes, productions anglophones et francophones. Au travers du texte, la description des sous-genres est bonifiée de multiples suggestions, mais l’intégration dans le texte alourdit la lecture et ne facilite pas le retour au livre pour référence. La formule d’une annexe en fin de volume aurait été plus conviviale et aurait permis d’alléger les références dans le corps du texte. Ça aurait aussi permis de grossir une bibliographie plutôt mince.

Au bout du compte, le livre peut constituer une introduction intéressante pour le néophyte, avec ses multiples suggestions de lectures et son panorama tout de même complet qui inclut les prix, les éditeurs, les revues. Son format cause par contre des répétitions dans la façon de présenter les choses et on se surprend à lire en diagonal. Dans les derniers chapitres, l’ajout d’entretiens rafraîchit et permet de pousser un peu plus loin certains éléments. On en vient à se demander si un second auteur, qui aurait complémenté Gobled, aurait pu être bénéfique. Tout comme une plus grande direction littéraire pour le découpage de l’œuvre. Il demeure une impression de débalancement entre trop en mettre (aurait-on pu faire un guide pour la SF, puis un sur la fantasy, et un sur le fantastique) et pas assez (on a développé en profondeur seulement quelques éléments aléatoires, pourquoi le traitement de faveur ?).

Donc : à mettre entre les mains de personnes curieuses, en leur suggérant de lire le tout avec un grain de sel. Pour les connaisseurs, peu de nouvelles notions à acquérir et certaines interprétations, ou encore raccourcis, peuvent agacer.

Josée LEPIRE