Archives de catégorie : Critiques

Critique de la semaine : Le Songe d’une nuit d’octobre, de Roger Zelazny

Roger Zelazny

Le Songe d’une nuit d’octobre

Chambéry, ActuSF (Perles d’épice), 2018, 284 p.

Le nom de Roger Zelazny est bien connu des amateurs de science-fiction et de fantasy. Il a écrit plusieurs classiques dans ses genres qui sont régulièrement réédités. Personnellement, je l’ai découvert avec le cycle des Princes d’Ambre lorsque j’étais adolescent (Ah ! les couvertures de Florence Magnin !). Une relecture il y a deux ans m’a confirmé que le premier tome de la série est un pur chef d’œuvre.

Mort trop jeune (à 58 ans) en 1995, Roger Zelazny laisse derrière lui une bibliographie éclectique. Plusieurs de ses romans et nouvelles marquantes ont été publiés entre le milieu des années 1960 et la fin des années 1980. Il a d’ailleurs reçu plusieurs distinctions dont le prix Hugo du meilleur roman en 1966 pour Toi l’immortel qui partageait l’honneur avec Dune de Frank Herbert (rien de moins).

Dans les années 1990, il a surtout écrit en collaboration, particulièrement des romans humoristiques. Le Songe d’une nuit d’octobre est un des derniers (sinon le dernier) romans signés de sa seule plume. Et ce roman s’inscrit dans la veine plus légère de l’auteur. À noter que la (très belle) édition de ActuSF n’est pas la première parution de ce livre en français. Il a été publié en 1995 (soit deux ans après sa sortie en langue anglaise) chez J’ai lu.

Si je devais résumer le livre en un seul mot, ce serait : fun ! L’auteur ne dit jamais réellement où et quand se situe l’histoire, mais on comprend que l’action se déroule à Londres à la fin du XIXe siècle. D’ailleurs, je n’aurais pas détesté un peu plus de repères géographiques ou, du moins, un peu plus de descriptions des lieux. Un grand jeu met en opposition les ouvreurs et les fermeurs. Les premiers veulent ouvrir un portail pour permettre aux Grands Anciens de venir sur Terre, alors que les autres veulent les en empêcher. Pour compliquer les choses, les joueurs ignorent jusqu’à la fin (ou presque) dans quel clan se situent les autres. Parmi les participants, on retrouve : Jack l’éventreur, Dracula, Raspoutine, Frankenstein, un loup-garou, une sorcière et un druide. Et plusieurs curieux, dont le célèbre Sherlock Holmes flanqué de son inséparable Watson, viennent s’en mêler. Pour ajouter une touche de folie supplémentaire, chaque joueur est accompagné d’un familier. C’est d’ailleurs Snuff, le chien qui accompagne Jack, qui assume la narration du récit. Ici, les personnages principaux, les animaux, sont très bien rendus. Grâce à la plume alerte de l’auteur, on s’attache rapidement à ses petites bêtes à poil, à plume ou à écailles.

On s’entend, Le Songe d’une nuit d’octobre n’a pas le souffle ou l’ambition des grands romans de l’auteur. Par contre, l’amateur de roman (et de cinéma) horrifique y trouvera assurément son compte. Ce livre est pratiquement une lettre d’amour au genre. On y trouve trop de clins d’œil pour tous les nommer : à Lovecraft, mais surtout au cinéma d’horreur de la belle époque de la Hammer. Les chapitres, très courts, sont captivants. L’auteur nous amène tout de suite dans l’action et dans ce jeu dont nous découvrons les règles au fur et à mesure. Au-delà des hommages, il y a plusieurs belles trouvailles et une touche d’humour intéressante.

L’éditeur présente ce livre comme un roman steampunk. Personnellement, je ne suis pas convaincu qu’il s’inscrit dans ce courant. C’est, par bien des aspects de la fantasy animalière et c’est assurément du fantastique… Mais bon, ça ne sert à rien de chipoter sur les étiquettes. Ne boudez pas votre plaisir. Il s’agit d’un roman drôle et ingénieux qui vous fera passer un bon moment.

Pierre-Luc LAFRANCE

Critique de la semaine : Dévorés, de Charles-Étienne Ferland

Charles-Étienne Ferland

Dévorés

Ottawa, L’Interligne (Vertiges), 2018, 211 p.

Les succès des Walking Dead (série de bande dessinée devenue série télé) et Hunger Games (romans devenus films) n’ont pas fini de marquer la littérature de genre. Les dystopies fleurissent et nous rappellent, de manière plus ou moins sanglantes, que l’humain est une bête résistante, capable de s’adapter et de survivre dans les pires situations… à condition qu’il ne rencontre pas d’autres humains. Homo homini lupus est, disait Plaute : « l’homme est un loup pour l’homme ». Le roman Dévorés, de Charles-Étienne Ferland, est un descendant direct de cette vision pessimiste.

Cependant, dans Dévorés, il n’est pas question de zombies, de fléau nucléaire ou de strictes divisions sociales. Non, ce qui va ravager le monde connu et éteindre brusquement la civilisation, c’est plutôt l’apparition de guêpes géantes et voraces, qui commencent par dévorer toutes les cultures alimentaires, avant de changer de diète et de s’en prendre aux humains. En quelques jours, la majorité de la population meurt sous les dards et les mandibules de ces guêpes tueuses. Les survivants, forcés de se terrer le jour et de ne sortir que la nuit, lorsque les insectes dorment, sont réduits à fouiller les maisons pour trouver de la nourriture. Jusqu’à ce que l’hiver leur offre un répit… des guêpes. Car les bandes de survivants violents choisiront ce moment pour attaquer.

Dans le genre « quelques moments dans la vie d’un survivant », Dévorés est intéressant. En fait, si le livre avait été vendu en tant que roman pour jeunes adultes, j’aurais trouvé qu’il s’agissait d’une introduction pertinente au genre dystopique, pouvant même déboucher sur des discussions philosophiques. Cependant, mes recherches, sommaires il est vrai, semblent indiquer qu’on le présente plutôt comme un roman pour adulte. Et là, le bât blesse.

Le roman nous est raconté par le biais de Jack, un jeune homme au début de la vingtaine. Nous le voyons d’abord avec ses trois colocataires, puis en compagnie de diverses bandes de survivants, jusqu’à ce que la dureté de son univers l’atteigne, le change profondément et l’isole à jamais. L’arc psychologique de Jack est bien rendu, on y croit… Cependant, c’est l’arc psychologique d’un jeune adulte naïf, qui a peu vécu, qui manque de souvenirs positifs auxquels se raccrocher, de compas moral pour le guider. Bref, exactement le genre d’histoire qui pourrait susciter de belles discussions avec des adolescents, mais qui risque d’ennuyer un peu le lecteur adulte.

Surtout que, à la naïveté du personnage, s’ajoute quelques maladresses de jeune auteur : des dialogues où les protagonistes s’épanchent un peu trop, une narration qui oublie parfois les personnages le temps de nous informer sur leur monde, ainsi que des ressorts d’intrigue qui ne surprendront pas le lecteur aguerri. Pour vous donner un exemple de ce dernier point, au début de ma lecture, j’ai pensé, à propos d’un personnage : « Ah tiens, celui-là, à part son nom, me semble qu’il n’y a pas grand-chose pour le définir. C’est sûr que c’est le premier à mourir. » Ma prédiction a mis trois pages à se réaliser. De plus, je crois qu’il y a dans le texte soit une erreur de révision, soit un bris de continuité, soit une phrase salement embrouillée, car vers le premier tiers du récit, Jack écrit, dans son journal, qu’il reverra un personnage dans deux jours, mais en fait il ne le reverra pas. Le détail échappera sans doute au lecteur peu attentif, mais il m’a dérangée pendant tout le reste du bouquin !

Cela dit, l’originalité du fléau imaginé dans Dévorés, de Ferland, est en lui-même un vent de fraîcheur et mérite d’être salué. Le roman plaira aux jeunes adultes qui n’ont pas encore lu leur content de dystopie, ainsi qu’aux lecteurs aguerris qui ne semblent jamais en avoir assez ! Toutefois avis à ceux qui, comme moi, n’aiment pas particulièrement les insectes, surtout s’ils piquent : ce bouquin vous enlèvera l’envie d’aller lire dehors !

Geneviève BLOUIN