Jacques Brossard, L’Oiseau de feu 2B Le Grand Projet (SF)

Jacques Brossard

L’Oiseau de feu -2B. Le Grand Projet

Montréal, Leméac, 1993, 434 p.

Voici donc la troisième pierre qui vient s’ajouter au monument littéraire que représente désormais L’Oiseau de feu. Deux volumes encore et la série brossardienne sera enfin close. À mesure que l’on avance dans la pentalogie se font jour la cohérence et l’ampleur d’une entreprise dont l’originalité et la qualité, saisissantes dès l’abord, ne se sont toujours pas démenties. Entreprise certes ambitieuse, mais fort bien mûrie, menée de main de maître, faite avec intelligence et sensibilité. Et surtout profondément centrée sur notre réalité tant politique que spirituelle en cette fin de siècle.

Ne soyons toutefois pas étonnés si certains y trouvent à redire. J’entends d’ici leurs réserves : dialogues qui n’en finissent pas, passages pâteux et raisonneurs qui alourdissent le fil de la lecture, propos humanistes lassants, et patati, et patata !

Certes l’univers brossardien en est un où les longues conversations et les échanges de vues ne nous sont pas épargnés (à preuve, le dialogue qui ouvre le roman s’étend sur plus de cent pages !). S’y accumulent les parenthèses métaphysiques (on fait allusion à Nietzsche, à Jung, à Platon, au Dieu cosmique et au devenir qui conduit à l’être, ou l’inverse) et les hypothèses scientifiques (les savants de la Centrale, au contraire des nôtres, n’hésitent pas à puiser leur inspiration dans la littérature d’« essef »). Sans compter enfin les « pouvoirs » du vieux Syrius qui apportent au roman sa dimension ésotérique.

Il faut apprécier la place dominante que ces réflexions cèdent au doute. Aucune affirmation à l’emporte-pièce ; même les paroles les plus sages, celles du vieux Syrius notamment, sont marquées au coin de l’incertitude. S’il est impossible de s’approcher au plus près d’une conviction inébranlable, n’est-ce pas parce que, pour reprendre la formule de Jung chère à Brossard, toute vérité n’est qu’une avant-dernière vérité ?

L’action, si elle ne se précipite pas autant que certains le souhaiteraient, si elle connaît quelques fléchissements (rares quant à moi), demeure tendue tout au long de la narration. Ici, l’action réside tant dans la pensée que dans le geste. Une aventure ne vaut qu’on s’y engage que si elle reçoit un sens. Aussi l’impatient Adakhan se débat-il contre sa propre violence et son goût de la conquête, ce qui le rend imprévisible et sujet à quelques coups de tête et dérapages (dont le lecteur est le premier à se réjouir).

Le premier volume montrait Adakhan aux prises avec les lois oppressives de la cité de Manokhsor le second le projetait au milieu de la Centrale, lui donnant accès à ses secrets. Dans le volume 2B, le vieux Syrius lui dévoile enfin les deux volets du fameux projet Phénix auquel lui et son équipe travaillent avec une patience du diable. Ici s’organise en fait toute la trame que nous suivrons dorénavant d’ici la fin du cycle brossardien. Il semble que l’histoire soit en voie de se ramifier en deux branches distinctes. Mais à voir le rythme auquel nous fait avancer Brossard, c’est à se demander comment les deux prochains romans parviendront à clore le cycle, et on se surprend à rêver d’une « hexalogie » ou même d’une « heptalogie ». Or le plan de la chronologie des cinq volumes semble bien indiquer que toute cette aventure sera menée à terme dans l’espace prévu.

Les prochaines aventures consisteront à évacuer une fois pour toutes la Centrale. L’équipe du Vieux y est contrainte pour deux raisons, d’une part, un cataclysme naturel aux conséquences, sinon fatales, du moins incertaines, est prévu par MO, le Dieu électronique sous la loi duquel vivent tous les Centraliens (son emplacement, comme l’identité des programmeurs, demeure un mystère pour tous). D’autre part, les chances apparaissent de plus en plus minces d’arracher à leur conditionnement les Périphériens de Manokhsor et les habitants de la Centrale : Lockfer, homme à poigne, chef de l’équipe rivale, étend petit à petit sa domination, à coups de chantage, d’espionnage et de tripotages électroniques. Son mot d’ordre : trouver MO et le détruire.

Ainsi ne reste-t-il plus à l’équipe du Vieux d’autre voie que celle d’organiser un départ, la seule qui détienne le pouvoir de restituer une nouvelle liberté, aussi bien matérielle que spirituelle, à des hommes et des femmes, la seule en somme qui puisse leur donner la chance de concrétiser un fantasme vieux comme le monde : le recommencement à neuf. En vérité, c’est à ce rêve que le moteur de L’Oiseau de feu emprunte toute son énergie.

Et puisqu’il faut bien recommencer quelque part, le projet Phénix comporte deux volets correspondant chacun à une destination distincte.

Le premier volet consiste à gagner l’autre extrémité de la Terre dont on ne sait rien. Est-elle seulement habitée et habitable ?

Mais c’est le projet Oiseau de Feu qui retiendra certainement le plus d’attention : une équipe de neuf personnes, sous la direction d’Adakhan, entreprendra un voyage interstellaire pour Ashmev, la planète la plus proche qui réunisse toutes les conditions propices à la vie. Une fois installés là-bas, ces pionniers ne pourront-ils pas poser les premiers jalons d’un rapprochement entre l’Homme et sa destinée profonde ? « Planète où la fraternité, la création et la liberté remplaceront la cupidité, la domination, la violence stérile et tous les dessèchements de l’âme. Planète fertile où l’affirmation et la vie remplaceront nos processus dégénérateurs » (p. 120). Comme on le voit, beaucoup d’espoirs sont placés en ce projet.

Utopie ? Je ne crois pas que Brossard le voie ainsi, pas plus que je ne crois que le mot « impossible » fasse partie de son vocabulaire.

Il fait plaisir de rencontrer une telle foi en l’Homme. Le véritable sujet de L’Oiseau de feu est la lente métamorphose d’une condition humaine sans issue, prisonnière d’un mécanisme coercitif et obscur (appelons ça le conditionnement social et psychologique), en l’élan unanime et chaleureux de l’humanité vers son accomplissement, vers sa véritable nature. Prenant avec ferveur la défense d’un humanisme exigeant et non complaisant, Brossard montre à quelle enseigne spirituelle il loge et ce, non sans honnêteté et courage.

Fabien MÉNARD

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