Maurice Émond, Anthologie de la nouvelle et du conte fantastiques québécois au XXe siècle (Fa)

Maurice Émond

Anthologie de la nouvelle et du conte fantastiques québécois au XXe siècle

Montréal, Fidès (Bibliothèque québécoise), 1987, 280 p.

Les éditions Fidès viennent de publier deux anthologies de textes fantastiques québécois : la première, dont nous rendions compte dans un numéro précédent, nous proposait des écrits du XIXe, la seconde, elle, nous invite à lire une sélection de textes du XXe siècle. Dans cette anthologie de récits courts fantastiques1, Maurice Émond a recueilli une vingtaine de contes ou nouvelles de douze auteurs québécois jugés les plus représentatifs du genre.

Les quelques pages qu’il propose en introduction brossent à grands traits l’histoire du fantastique dans notre province : émergence vers 1940 avec Yves Thériault, développement dans les années soixante, l’essor venant surtout à partir de 1970. Ce (trop) rapide survol ne permet guère de se faire une idée très nette de ce qu’entend Émond lorsqu’il évoque le monde qui séparerait Yves Thériault d’André Berthiaume, ou en quoi consiste la notion de modernité dans le fantastique (à propos du « fantastique plus moderne » d’Andrée Maillet, Claude Mathieu, Roch Carrier et Michel Tremblay). De quoi s’agit-il au juste, sur le plan de l’écriture ? Des motifs, de la spatialisation, des schémas narratifs ? Aucune précision à ce propos. Cela tient-il au seul fait que l’ouvrage serait destiné au « grand public » (dixit Émond) ? En admettant même que le lecteur ait une certaine idée de la « modernité » dans ce genre de textes, comment réagira-t-il en découvrant la légende de Daniel Sernine intitulée « Belphéron » ? Date-t-elle des années quarante (ou d’avant), avec la mise en place des puissances les plus désuettes du Mal (Diable, sorcellerie et bague magique) ? Non, puisqu’elle ne remonte qu’à 1979. C’est qu’il aurait fallu signaler dans le fantastique contemporain la pérennité (tout à fait défendable) d’un fantastique traditionnel, et ce, parallèlement à un renouvellement des motifs et des stratégies d’écriture.

Il en est de même, toujours dans l’introduction, des réflexions un peu rapides sur le genre en question. L’auteur reprend les propos quelque peu dépassés de Louis Vax pour qui le fantastique était avant tout jeu avec la peur (et non pas avec l’intelligence). Tout en reconnaissant la part déterminante du ludique dans cette écriture, il paraît difficile de ne pas y voir aussi (et heureusement) une réflexion sur le savoir, sur le pouvoir cognitif et sur le rapport problématique à l’objet. Le fantastique est avant tout la figure du questionnement.

Si Émond semble ici l’oublier, il insiste par contre avec raison sur l’axe de la réception. Reprenant une analyse de Gaston Bachelard sur Edgar Poe, il met l’accent sur la primauté de la lecture dans la mise en place de l’effet fantastique. Nous ne pouvons qu’abonder dans ce sens, ayant déjà signalé que le texte fantastique fonctionne comme un piège qui amène le lecteur, double du protagoniste, dans les rets du discours. Le lecteur consentant ne peut qu’accepter sa propre victimisation2.

Un dernier mot sur le choix des textes. J’avoue qu’au classement alphabétique, j’aurais préféré l’ordre chronologique. Celui-ci aurait mieux sensibilisé le lecteur à l’évolution du genre (et, le cas échéant, aux poches de résistance manifestées par certains récits contemporains). Cependant, la sélection des écrits est des plus intéressante, car elle permet de saisir les différentes facettes de l’imaginaire de nos fantastiqueurs. Si Michel Bélil reprend certains thèmes comme les peuplades très lovecraftiennes ou le miroir, si André Carpentier (dont on a retenu « La Bouquinerie d’Outre-Temps ») réutilise le motif du passage dans une faille du temps, d’autres auteurs explorent de nouvelles voies. Ainsi Claudette Charbonneau-Tissot offre un texte sur la dépossession de soi, Marie- Josée Thériault met en scène le livre qui tue… et surtout Claude Mathieu, dans deux excellentes nouvelles, met en abyme l’essence même du fantastique. « La Mort exquise » comme métaphore de la lecture fantastique.

Un regret donc, pour cette anthologie qui réunit bien les textes-clés du fantastique québécois : les limites de son discours introductif qui nous laisse décidément sur notre faim.

Patricia WILLEMIN

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