Claude Janelle (dir.), L’Année de la science-fiction et du fantastique québécois

Collectif sous la direction de Claude Janelle

L’Année de la science-fiction et du fantastique québécois

Beauport, Le Passeur, 1988, 324 p.

Voilà la nouvelle livraison du compendium annuel de la SF et du F québécois ; messieurs Beaulieu, Côté, Janelle et Pettigrew ont de nouveau ratissé les revues et éditeurs québécois pour nous présenter un panorama d’à peu près tout ce qui est paru cette année, en et sur la SF et le F québécois.

Tout d’abord une réaction brutale à l’objet lui-même : la maquette aurait besoin d’un sérieux ravalement. D’accord, elle assure l’uniformité d’une année à l’autre, mais elle garantit aussi la lassitude visuelle et, surtout, une confusion ou grisaille entre les volumes alignés l’un à côté de l’autre. Et la couverture de cette année ne met pas en valeur au contraire le dessin de Richard Morneau, un très beau vaisseau/porte-plume.

Le contenu critique est toujours aussi détaillé et reprend texte par texte toutes les parutions de l’année ; l’équipe de collaborateurs s’est substantiellement étendue et plusieurs des noms au sommaire de cette édition seront peu familiers à la plupart d’entre nous. Cela ajoute à la diversité des points de vue et des regards sur l’objet SFQ. « Le Coin des spécialistes » est au rendez-vous et on peut se livrer à l’exercice d’établir des comparaisons entre la cote attribuée par chaque « juge » et les commentaires détaillés publiés ailleurs dans le livre. Soulignons que malgré la réputation d’inclusionisme qu’on leur fait souvent, l’équipe de rédaction a écarté au moins deux textes de son corpus : la nouvelle « Un hiver tout noir » de Denis Neveu, parue dans le n° 76 de Solaris, et une nouvelle de Jean-Pierre April. Ha, les problèmes de définition de genre !!

La tendance aux conseils paternels (pour ne pas dire pire, mais c’est un travers dans je lequel suis le premier à tomber) des gens de L’Année s’accentue cette année, ce qui les amène à s’avancer un peu loin lorsqu’ils déplorent l’absence d’un chef de pupitre à notre chronique des « Littéranautes » ; le chef de pupitre c’est moi, et les accidents de parcours comme la critique relativement courte du recueil d’Esther Rochon doivent être imputés au responsable de la coordination et non à son hypothétique absence. Peut-être regrette-t-on l’époque où la chronique était animée par une seule personne : les lecteurs nous soulignent pourtant régulièrement que la diversité des voix dans la chronique actuelle est une de ses grandes qualités. Quant à la tendance à s’étendre sur des textes mauvais ou mineurs, elle se retrouve chez bien des critiques, y compris dans cette édition de L’Année.

Par ailleurs, le fil des faits saillants de l’année en fin de volume me semble un peu mince ; peut-être que la rédaction ne reçoit pas tous les communiqués et infos nécessaires, ou alors fait un tri très strict. Quelques autres évènements marquants auraient pu y être mentionnés.

Un des éléments les plus intéressants de L’Année est, pour la troisième fois, une courte anthologie de textes d’auteurs québécois. Six auteurs nous sont proposés cette année.

La nouvelle de Gaétan Godbout est difficile à lire de manière même partiellement objective, puisqu’elle charrie toute la charge émotive des circonstances d’écriture ; on se souviendra que Gaétan, co-fondateur de L’ASFFQ, est décédé du cancer en 86. Le texte publié ici, « L’Espace du rêve », a été écrit pendant ses derniers jours et l’on ne peut s’empêcher d’établir des parallèles entre la réalité et la fiction ; la nouvelle nous montre un enfant qui se réfugie dans son imaginaire pour échapper au quotidien ; ce que les médecins prendront pour un coma est pour lui une nouvelle liberté. L’évasion qui s’offre à l’enfant n’est pourtant pas rose et son monde imaginaire comporte bien des accrocs ; on pourrait dire que la nouvelle respire d’un espoir désespéré… Malgré les rugosités de l’écriture, une nouvelle qui émeut.

Denis Côté tente un texte de politique-fiction, mais ne réussit pas à donner à son intrigue la cohérence nécessaire. « So, help me, God » (ponctuation curieuse, qui ne trouve pas de justification dans le texte) raconte la contamination du présent par le futur ou peut-être du futur par le futur. Un politicien idéaliste et progressiste consulte un médium qui lui permet de se projeter dans l’avenir ; il y constate les conséquences désastreuses de son élection. Affolé, il se retire de la vie politique et du monde ; puis, il se trouve une mission sacrée et revient sur la scène politique, consacrant la réalisation du futur qu’il avait entrevu. Idée très intéressante, malheureusement traitée avec un manichéisme par trop simpliste ; Scott est au départ le parangon de toutes les vertus, puis à la fin le dictateur qui conduira à la répression la plus totale, mais le passage entre les deux est difficilement admissible puisqu’escamoté dans la nouvelle. Côté ne donne aucune justification, n’explique pas le processus, et enlève donc toute crédibilité à l’aboutissement du personnage. C’est pourtant sur ce point que repose la plausibilité du dénouement ; invoquer la folie serait aussi simpliste et ne répondrait à rien. Cette carence de modulation invalide tout le potentiel de la nouvelle.

Bertrand Bergeron suppose un futur où la différenciation entre les sexes atteint un paroxysme idéologique et social extrême, puisque les deux vivent séparément, dans des secteurs distincts séparés par un mur. Le titre de la nouvelle, « L’Autre », donne la clé de son propos : la crainte de la différence, la peur de l’Autre. Les deux personnages devront vaincre les préjugés qui leur ont été inculqués depuis la naissance pour faire les premiers pas l’un vers l’autre, pour sauter le mur physique et symbolique qui les sépare. Une nouvelle sur la résolution des conflits, dont l’écriture est particulièrement contrôlée ; certaines images remarquables contribuent à donner une réalité visuelle immédiate à ce monde futur. On pourra aussi trouver ironique que les relations hétérosexuelles soient ici représentées comme socialement condamnables, alors que leur modèle sert aujourd’hui à réprimer bien des comportements « déviants ». Mais dans ce futur, toute relation interpersonnelle fait l’objet d’une stricte répression.

Dans la présentation des nouvelles, on nous souligne que la SF hard, est rare au Québec et que la nouvelle de Joël Champetier, « Survie sur Mars », n’en est que plus exceptionnelle. Cette rareté est vérifiée, mais je ne suis pas certain que le texte de Champetier puisse mériter cette étiquette, du moins pas au sens où on l’entend en général aux États-Unis ; la nouvelle n’a pas comme argument principal une question scientifique explorée jusqu’à la moindre ramification, sauf à la rigueur la révélation finale qui nous informe que les personnages n’ont pas accordé tout le poids nécessaire à leurs perceptions. Ce n’est pas cela qui en fait un texte de hard SF. Je crois qu’il s’agit plutôt d’une nouvelle qui utilise de manière crédible et exacte des motifs technoscientifiques ; Champetier parle de choses qu’il connaît et comprend (qualité trop rare en « science »-fiction). Le vocabulaire est précis et correct, tandis que ses personnages de scientifiques se comportent comme de vrais savants : des êtres humains normaux, qui ont des passions et des connaissances spécifiques, avec les ignorances que cela suppose. Cette nouvelle ne contient pas de vieux bougons excentriques ni d’hyper-génies monstrueux qui ont réponse à toute question dans toute discipline. On doit toutefois souligner l’extrême minceur de la conclusion, qui fait presque de la nouvelle une bête histoire à chute. Ce qui précédait annonçait une conclusion beaucoup plus forte et soutenue. La crédibilité du texte en souffre aussi : ces scientifiques ont beau être spécialisés dans leur discipline propre, certaines connaissances astronomiques sont à toute fin pratique universelles.

J’ai délibérément inversé l’ordre des deux dernières nouvelles afin de terminer par celle que je considère la meilleure de ce recueil. Il s’agit même d’un des meilleurs textes parus depuis belle lurette en SFQ ; je sais, j’avance un peu rapidement l’hyperbole et c’est souvent nuisible à la crédibilité des commentaires qui suivent. Commentaires qui resteront toutefois sommaires ; il me semble toujours plus difficile de parler en détail des textes qui vous marquent, de peur de déflorer le plaisir qui attend le lecteur à la découverte du texte commenté. « Geisha blues » résulte de la collaboration entre Guy Sirois et Jean Dion, qui signent Michel Martin (on se souviendra de « Vingt sommes », parue dans l’anthologie Les Années-lumière en 83). Ce nouveau texte correspond à tout ce que la SF peut faire de mieux ; à partir de prémisses spécifiques, créer un futur crédible et original, le développer rigoureusement tout en évitant le didactisme, faire de la « spéculation » à partir des données de base et produire avec tout ça un texte d’un haut niveau littéraire. Je reconnais que cette nouvelle est un peu difficile à lire, car elle suppose bien des a priori chez le lecteur, entre autres la capacité de reconstituer cette réalité future par l’interpolation entre des éléments livrés ici et là, au gré des pensées décousues d’une fugitive. De plus, on est probablement plus à même d’apprécier ce texte si on a déjà lu de la SF, si on est rompu aux mécanismes par lesquels on comble les interstices laissés par les auteurs. Ce texte prenant, dont l’intérêt ne démord pas du début à la fin, nous fait partager quelques brefs instants d’un personnage totalement réalisé. Les deux auteurs ont fait là un coup de maître et cette nouvelle restera sûrement dans les annales de la SFQ ; rares sont les textes qui utilisent avec une telle efficacité les matériaux premiers de la SF. Il y aura criante injustice si elle n’est pas retenue au Grand Prix ou aux prix Boréal l’an prochain. On pourrait de plus conseiller aux auteurs de chercher à lui donner une plus vaste audience. Pourquoi ne pas l’envoyer à des anthologies européennes, Univers par exemple ?

Somme toute, un bon choix de textes, en particulier les trois derniers commentés. Les diverses composantes de L’ASFFQ, c’est-à-dire la démonstration par l’exemple, la pratique de détailler en fines tranches les diverses manifestations de la production SF et F du Québec et de nous les présenter l’une à côté de l’autre, confirment sa volonté de respecter son mandat éditorial de présentoir de la SFQ.

Luc POMERLEAU

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