Critique de la semaine : Pinsonia (1500-2011), de Rodolphe Lasnes

Rodolphe Lasnes

Pinsonia (1500-2011)

Montréal, Leméac, 2018, 238 p.

Grand voyageur français établi à Montréal, Lasnes signe ici la plus exotique des uchronies québécoises. Car l’histoire divergente qu’invente l’auteur ne concerne ni le Québec ni le Canada. Le roman alterne plutôt entre les aventures de Paco Fater, un journaliste qui tombe sur un document susceptible de lui valoir une fortune, et les épisodes d’une histoire qui s’écarte progressivement de la nôtre.

Fater vit à Villa-Nova, capitale du Pinsonia, petit pays sud-américain qui n’apparaît sur aucune carte — à l’exception d’un atlas brésilien de 1873 dont l’auteur, Cândido Mendes de Almeida, reproduisait une grande province de ce nom proposée en 1853, laquelle incorporait un territoire contesté entre la France et le Brésil.

Le Pinsonia imaginé par Lasnes naît strictement de ce territoire contesté depuis le traité d’Utrecht en 1713, dont une partie acquiert (dans le roman) une existence politique propre en 1905 grâce au soutien des États-Unis de Theodore Roosevelt, au nom de la doctrine de Monroe et plus particulièrement du corollaire expansionniste défendu par Roosevelt l’année précédente. Le Pinsonia devient quelque chose comme une république bananière sans pour autant tomber sous l’emprise d’une compagnie étrangère en particulier. Le pays vit plutôt sous la coupe d’une série d’autocrates et ses habitants se résignent à des existences sans envergure. Fater lui-même rêve d’émigrer aux États-Unis pour vivre à New York. Quand un vieil ami lui lègue la preuve que l’histoire officielle est une invention qui sert la cause des dirigeants du Pinsonia, sera-t-il capable de monnayer ce cadeau explosif ?

Lasnes rend hommage à une littérature de l’exotisme tropical associée à des auteurs comme Conrad, Lowry ou Greene qui contrastaient la luxuriance du cadre naturel et la corruption morale de protagonistes d’origine européenne. Paco Fater est un inadapté qui finit par résoudre l’énigme montée par son ami défunt, mais l’ingéniosité des procédés ne sauve pas une intrigue dont l’auteur tire trop visiblement les ficelles.

Le contexte uchronique permet à Lasnes d’inventer un petit pays colonial à sa convenance, mais la révélation que son histoire a été falsifiée est une fausse bonne idée. Au lieu de faire écho au fondement uchronique, le secret éventé par Fater ne produit pas l’effet voulu puisqu’il s’agit d’une manipulation supplémentaire d’une histoire déjà malmenée par le choix de l’uchronie. Néanmoins, la lecture du livre fait découvrir l’histoire de la république auto-proclamée du Counani qui a réellement existé à la fin du XIXe siècle dans ce territoire contesté et l’ouvrage reproduit deux documents authentiques en témoignant.

Outre ce travail de recherche, le roman n’est pas dépourvu de trouvailles, langagières ou autres. Les voyages de Lasnes dans cette partie du monde contribuent sûrement à la mise en place d’ambiances glauques et de personnages qui vivent d’expédients au même titre que l’État-mouchoir du titre. Tout comme son expérience de la vie culturelle québécoise nourrit peut-être des parallèles pinsoniens… mais on finit surtout par se demander ce qu’en penserait son public le plus évident, en Guyane française.

Jean-Louis TRUDEL

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