Martin Lessard, Terre sans mal (SF)

Martin Lessard

Terre sans mal

Paris, Denoël (Grand public), 2011, 416 p.

Le prologue évoque un roman québécois commenté dans ces pages en 2009 (Uns, de Marie-Andrée Lamontagne & Philippe Borne, Leméac) : alors que le jeune Guarani U’Tal, après s’être révolté contre la façon dont les siens vivent leur foi en Namandu, leur dieu, erre à la recherche de la Terre sans mal, l’équivalent du paradis terrestre de sa religion, puis est enlevé par une forte « lumière blanche » ; nous traduisons aussitôt « extra-terrestres » et nous le mettons de côté pour bondir jusqu’en 2088, sur Mars, à la base Kim Stanley Robinson. (OK, l’auteur connaît la SF, ce que confirment plusieurs des exergues qui ouvrent les chapitres subséquents.) On est en train d’y scruter la galaxie grâce au Projet… Galaxy, et à ses avancées technologiques. Mais une insatisfaction certaine règne sur la façon dont le Projet et la colonie sont gérés par les autorités terriennes et en particulier les États-Unis ; ceux-ci, sous la férule de plus en plus dictatoriale du président Devon Porter, affrontent le reste du monde, et en particulier la Chine, sur fond de catastrophes naturelles, dont la montée des eaux et les chamboulements politiques, économiques et sociaux qui en découlent (OK, on est dans le futur consensuel de la SF courante). Jeux de pouvoirs et machinations battent leur plein entre Porter, son bras droit scientifico-politique Charlie Merkel qui dirige le Projet, Lucia Nunez, une mathématicienne de génie qui y travaille, son ex, un Québécois, François Bérubé, et leur fille Nat, très engagée politiquement et dont Porter veut se débarrasser.

Le tout atteint son point d’étincelle quand un gigantesque vaisseau (25 km de long) apparaît dans le ciel de Mars. Ici, musique de Independance Day, sauf que l’utilisation du thème renvoie au véritable ancêtre commun, Les Enfants d’Icare (Childhood’s End) d’Arthur C. Clarke. À bord de ce vaisseau se trouvent en effet des « Guides », une sorte d’entité collective, la Kolsa, qui par la voix de l’émissaire dans lequel elle est incarnée, U’Tal (ah…), viennent offrir des connaissances technologico-scientifiques grandioses aux Terriens… en échange de cent mille humains (ici, petite musique de V) dont ils se serviront pour fabriquer l’humain-type et l’ajouter à la collection de la Conscience Galactique. Après un référendum gagné de justesse, Porter sacrifie allègrement cent mille personnes, opposants politiques, immigrés, prisonniers… Après quoi il se fait décerner un troisième mandat sans élections. Son projet à lui : s’emparer unilatéralement des technologies extra-terrestres, et dominer : aujourd’hui l’Amérique, demain, le monde. Mais la révolte gronde, Mars déclare son indépendance après avoir refusé le marché d’U’Tal (en plongeant celui-ci dans de profondes affres morales), Nat Bérubé s’agite efficacement, réunit un Sommet mondial à Trois-Rivières, où les nations enfin unies refusent en chœur le marché immoral, des révélations dévoilent les agissements criminels du président américain, qui se suicide. U’Tal se sacrifie pour la race humaine, parvient à faire restituer les cent milles, et le vaisseau repart, laissant la Terre unie dans la défense de la devise martienne, « Fraternité, solidarité, humilité », et le junpfoot, un sport inventé sur Mars et qui a la propriété particulière d’unir ses pratiquants dans une même ferveur. « Les milliards d’individus qui assisteraient à ce botté d’envoi [lors du centenaire de l’indépendance des colonies spatiales] détenaient le sort du monde entre leurs mains (…) mais le réel défi serait toujours de s’opposer aux pulsions destructrices qui étaient les leurs. Le sens commun du futur qui les soustrairait du suicide collectif ne se composerait jamais une majorité veule en proie à quelques fanatiques, mais du plus grand nombre prenant toute la mesure de son existence, et ne déclinant plus ni son devoir ni ses obligations morales. Pour assurer sa pérennité, l’humanité devrait sans relâche préserver la trêve en vigueur. »

Que dit-on des bons sentiments ? Qu’ils ne font pas forcément de la bonne littérature. Voilà qui est hélas prouvé une fois de plus. J’attendais avec impatience de lire ce roman. Je voulais aimer ce roman. Le premier Québécois publié chez Denoël depuis 1984 ! Mais en le refermant, je n’avais que ce commentaire : il est incompréhensible que ce roman ait été publié par Denoël. Non seulement l’intrigue (quoique à peu près correctement taillée par une narration à coups de hache) en est-elle très classique, genre années soixante malgré les habillements « modernes », mais surtout l’écriture en évoque constamment la mauvaise traduction d’une mauvaise scénarisation de film par un Québécois hésitant constamment entre le registre québécois et le registre français (tutoiement, vouvoiement… et je me demande combien de temps il faudra aux lecteurs français pour comprendre « calife »…). Des personnages en carton, et pourtant secoués par des passions arbitraires exagérément grossies, des enjeux essentiels qui ne sont jamais clairement exposés – le sort que les Guides réservent aux cent mille de l’échange – ou au contraire assénés par le narrateur à la main toujours lourde (le prologue, de ce point de vue, m’a abattue dès les premières pages).

Sortira-t-on l’argument de « on essaie de toucher le Grand Public » ? Inacceptable. C’est mépriser infiniment le « grand public » que de lui balancer ce genre de roman. Quant à l’image qu’on donne ainsi de la SF et de ses auteurs (et, en ce qui nous concerne, de la SF et des auteurs québécois)… n’en parlons pas !

Et cette chose a été publiée par Denoël, qui en SF a autrefois publié Ballard, Bradbury, Dick, Lem, Simak, Vonnegut… et Klein, et Wul… et sous la houlette du directeur de la collection qui publie aujourd’hui Benford, Egan, Priest, Stephenson, Varley… et Day, Dufour, Pagel, Reouven…

Incompréhensible.

Élisabeth VONARBURG

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