Jean-Paul Eid, Le Fond du trou (SF)

Jean-Paul Eid

Le Fond du trou

Montréal, La Pastèque, 2011, 46 p.

Nous ne parlons pas souvent de bande dessinée dans Solaris. C’est un peu dommage, mais l’univers de la SF et du fantastique est vaste, il serait utopique de chercher à en couvrir toutes ses manifestations dans tous les domaines. Ceci ne devrait pas nous empêcher de signaler de temps en temps une œuvre qui se démarque du lot. C’est le cas ici selon moi. Le Fond du trou est une BD humoristique de science-fiction – de voyage dans le temps, en fait – sous la plume et le pinceau de Jean-Paul Eid, qui met en scène son héros banlieusard Jérôme Bigras, cette fois dans une aventure qui couvre toute la longueur d’un album.

Je suis un fidèle des aventures de Jérôme Bigras depuis l’époque lointaine où elles apparaissaient dans la revue Croc, sous la forme de sketch de deux pages. On les retrouve depuis réunies en album (Bungalopolis et On a marché sur mon gazon). L’œuvre est une corne d’abondance de métaphores visuelles bouffonnes, de parodies et de gags méta-fictionnels. Eid n’est évidemment pas le premier à s’amuser avec les codes narratifs de la BD et à mettre en scène des personnages conscients de leur nature de personnage – les exemples seraient innombrables, de Little Nemo à Achille Talon. Ce qui impressionne chez Eid, c’est son ingéniosité. Le registre de l’humour débridé permet bien des libertés, mais certaines de ses idées sont mémorables. La bande la plus étonnante est sans doute celle où Jérôme Bigras sent la présence de fantômes, ceux-ci étant invisibles jusqu’à ce qu’on regarde la page devant une source de lumière, l’astuce étant d’avoir dessiné sur la page arrière les fantômes (et leurs dialogues) inversés comme dans un miroir. Un exemple d’œuvre impossible à copier numériquement !

Avec Le Fond du trou, Eid pousse l’humour conceptuel d’un cran avec une astuce que je ne déflore pas puisqu’elle est visible avant même d’acheter l’objet : la BD est percée d’un trou d’un couvert à l’autre. L’idée est à la fois simple et audacieuse – il faut saluer l’éditeur qui a accepté de défrayer les coûts supplémentaires liés à la fabrication de cet album qu’on peut aussi considérer comme un livre objet. Ce qui est encore plus important, c’est de saluer l’inventivité dont fait preuve Eid pour intégrer ce trou perturbateur à l’histoire, et cela, page après page. Comme ce trou permet aux personnages et aux objets de passer d’une page à l’autre, il fait non seulement office de téléporteur, à la Stargate (La Porte des étoiles), mais aussi de machine temporelle, chaque nouvelle page étant située plus loin dans le temps. Je me retiens de faire la liste des gags ingénieux pour ne pas atténuer le plaisir de la découverte : mentionnons quand même un passage remarquable où le héros rencontre un personnage de manga, deux pages étourdissantes car le sens de la lecture change selon le point de vue des personnages ! Comme dans l’exemple des fantômes cité plus haut, Eid se sert de l’humour et de la dérision pour rappeler à quel point les mécanismes de la lecture, en BD, mais c’est tout aussi vrai pour toutes les formes d’art, sont des apprentissages qui reposent sur des conventions qu’on finit par ne plus remarquer.

Je recommande cet album presque sans réserves – le « presque » étant que le clin d’œil à l’aventure de Tintin Le Temple du soleil prend sans doute un peu trop de place. Une réserve insignifiante par rapport aux qualités générales, on l’a compris.

Joël CHAMPETIER

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