Lectures 144

Exclusif au supplément Web (Adobe, 885Ko) de Solaris 144, hiver 2003

 

Jacques Goimard
Critique de la science-fiction

Paris, Pocket (Agora), 2002, 672 p.

 [Couverture] Sous une couverture de Siudmak, représentant une sorte de Dieu aveugle créant la Terre, Jacques Goimard nous présente, retravaillés pour l’occasion, un florilège de ses interventions critiques dans le cadre de la SF. La première partie nous présente une «vue générale» du champ, une réflexion sur les stratégies des critiques concernant les définitions ainsi qu’un parcours dans le champ des thèmes exploités, et de la réception du public. La seconde est constituée d’un panorama des auteurs les plus représentatifs, depuis les «classiques» de la SF jusqu’à ceux des années 90. Avec un excursus à propos de la SF française: de Barjavel à Pierre Boulle et de Ruellan à Jeury. La dernière partie s’intéresse à la SF au cinéma et ce, par une étude très fouillée sur Kubrick et 2001 l’Odyssée de l’espace.

On a ainsi l’occasion de parcourir un itinéraire des spéculations étatsuniennes sur les possibles imaginés, depuis Asimov et van Vogt en passant par Cordwainer Smith et Frank Herbert jusqu’à Robert Silverberg et Philip K. Dick. On aura aussi l’occasion de les comparer aux univers imaginaires des auteurs français qui leur sont contemporains.

Ce qui séduit, c’est d’abord l’information, souvent de première main, présentée avec un bonheur d’expression qui fait envie. C’est aussi l’occasion de saisir une réflexion personnelle dans un domaine où les clichés et les lieux communs foisonnent. C’est enfin, pour le lecteur d’ancienne date, des retrouvailles avec des auteurs rencontrés au long des trente dernières années, et pour le lecteur novice mais passionné, l’occasion de découvrir des espaces imaginaires inconnus, mais qui n’en sont pas moins fascinants, bien qu’anciens. Et on en vient à regretter que les analyses et les réflexions de Goimard ne prennent pas en compte les auteurs plus actuels, aussi bien dans le monde anglo-saxon que francophone. Des noms comme Roland Wagner ou Brussolo apparaissent, certes mais allusivement. Et on est un peu frustré de ne pas voir figurer au moins un auteur québécois… Cela étant, on ne peut que recommander aux amateurs la lecture de cet ouvrage très utile, et pourvu de deux index, l’un portant sur les personnages et les personnes, l’autre sur les notions et les thèmes.

Roger BOZZETTO

 

Collectif dirigé par Roz Kaveney
Reading the Vampire Slayer: An Unofficial Critical Companion to Buffy and Angel

Londres et New York, Tauris Parke Paperback, 2001

 [Couverture] Je ne vais pas m’excuser d’être une fan de Buffy the Vampire Slayer et de la série dérivée Angel, que j’accompagne avec constance depuis plusieurs années. Comme mes confrères et consœurs anglais et états-uniens, universitaires ou autodidactes, qui ont contribué à cet éminemment lisible recueil d’essais, j’estime qu’il y a assez peu de séries de genres intelligentes et bien faites sur les canaux de télé américains pour qu’on leur soit fidèle. Buffy est un des rares cas, je crois, où une série dérivée d’un film s’avère vastement supérieure à celui-ci. Et compte tenu de l’influence des médias audiovisuels comme Modèles pour les Jeunes, il est certainement indispensable de s’y intéresser, non?

La série Buffy ne m’a pas accrochée tout de suite – j’ai des préjugés comme tout le monde, et c’est vers la fin de la deuxième saison seulement que je m’y suis prise. Il faut dire que cette série offre des plaisirs plus variés que bien d’autres séries de genre à succès ces dernières années – que ce soit Twin Peaks, Babylon 5, ou The X-Files pour citer celles qui ont construit leur propre univers, et où nombre de conventions télévisuelles en ont pris pour leur rhume. La prémisse n’est pas très prometteuse (une bande de jeunes combat des maléfices surnaturels qui fonctionnent souvent comme métaphores des problématiques adolescentes), mais la comédie et l’horreur ne cessent de s’y donner de brillants croche-pieds; il y a des relations amoureuses et érotiques qui brûlent l’écran, et dont le sous-texte frappe toujours juste; la série ne cesse de jouer avec ses propres paramètres (tous les personnages principaux y sont morts au moins une fois, et la carte du monde surnaturel ne cesse de se compliquer); les scénaristes ont toujours l’oreille juste, l’écriture est dynamique et musclée, comme les scènes de combat; et au fil des saisons, il est apparu avec de plus en plus d’évidence, que les créateurs de la série y étaient réellement dévoués et ne prenaient pas leur public pour un tas d’imbéciles. Peu de séries ont maintenu ce niveau de qualité et d’honnêteté jusqu’au bout (qu’on pense par exemple à l’insultante dévolution de X-Files): la dernière saison de Buffy arrive, et on va l’accueillir avec beaucoup de regret – la bonne sorte de regret.

Les essais des divers intervenants du collectif portent soit sur les thèmes et la structure (Kaveney), la série comme commentaire social sur la Californie, état américain très particulier (Boyd Tonkin), le statut de la connaissance, des institutions et du travail, et comment Buffy s’inscrit à contre-courant de l’éthique sociale individualiste présentement répandue aux états-Unis (Brian Wall & Michael Zryd), l’humour et l’ironie souvent à triple détente dans la série (Steve Wilson), la dialectique de l’appartenance (Karen Sayer)… Il y a aussi des études de type philosophique («Feminism, Citizenship and the Divine», Zoe-Jane Playden), ou carrément féministes («Buffy as Icon», Anne Millard Daugherty), ou encore… sur la relation de la série au cinéma asiatique (Dave West). J’en passe et des plus ésotériques. Mais je n’ai jamais éprouvé en les lisant le syndrome de la taupinière-montagne – vous savez, cette douce envie de rigoler qui vous prend parfois en parcourant des articles sur les genres dans des revues dites sérieuses?

Un livre un peu difficile à se procurer, mais qui vaut le déplacement.

Élisabeth VONARBURG

 

Fabrice Colin
Vengeance

Montreuil-sous-Bois, Bragelonne, 2001, 338 p.

 [Couverture] Vengeance, c’est le nom d’une épée légendaire maniée par le Laïsham, mystérieux barbare arrivé au secours de l’empire asenath. Vengeance, c’est le mobile dominant de Tirius Barkhan, enfant aux parents massacrés par les terribles Senthaïs, guerrier trahi par l’empire asenath et envoyé deux fois à la mort, mari dont la femme a été tuée. Vengeance, c’est le retour de l’heroic-fantasy, en un vibrant mélange de Gladiator et de Conan le Barbare, le tout mâtiné d’un peu du Comte de Monte-Cristo.

Colin signe une aventure dont le héros, barbare candide et guerrier redoutable, devient peu à peu un personnage hors du commun, qui deviendra le seul capable d’arrêter les cruels Senthaïs. La logique veut évidemment qu’il lui soit opposé des adversaires dont la cruauté et la dépravation dépassent également la mesure ordinaire, et c’est bien le cas. L’empereur Polonius est un tortionnaire sans foi ni loi, dont l’âme damnée est un mort-vivant. Le retour d’entre les morts de Tirius Barkhan sauvera l’empire asenath et entraînera une série de révélations et de dénouements. Ses alliés barbares ont la vigueur des simples et ils délivrent les Asenaths trop civilisés de leur peur de l’ennemi. Le tout s’achève dans un bain de sang qui ne laisse pas grand monde debout, mais les amateurs d’épopées et de péplums à l’ancienne apprécieront l’hommage rendu par Colin aux héros plus grands que nature. Le roman arrive après tout dans la foulée de séries télévisées telles Xena, démontrant la popularité durable de ce type de récit d’aventures. [JLT]

 

Ursula Pflug
Green Music

Edmonton, The Books Collective, 2001, 232 p.

 [Couverture] Ce premier roman d’Ursula Pflug est tout à fait dans la veine de ses nouvelles poétiques, magiques, empreintes d’une atmosphère particulière et énigmatique. Les premières pages nous plongent dans un tourbillon d’épisodes et de personnages, en commençant par une plage où se croisent une tortue qui se transforme en homme et un mort qui se transforme en tortue avant de vider une bouteille de whiskey ensemble…

Ce n’est qu’un préambule. Green Music raconte plutôt l’histoire de la jeune Marina, jeune femme sans domicile fixe, qui erre dans les rues de Toronto en rêvant de tortues et en regrettant la mort de son grand-père. Sa vie bascule au moment où elle vient de rencontrer Danny, un tenancier de bar sympathique qui économise avec acharnement afin de repartir en voyage. Sa disparition inquiète celui-ci, tout comme elle inquiète Susan, une artiste qui s’est prise d’affection pour la jeune vagabonde.

Tous ses personnages ont leurs doubles de l’autre côté, sur un monde lointain où un petit village au bord de l’océan porte le nom de Marina. Fondé par le grand-père de la jeune Torontoise, il s’agit d’un lieu magique, où se rencontraient autrefois les hommes et les tortues pour changer de formes. La désespérance croissante de Marina suscite des talents artistiques inattendus chez ses amis, tandis qu’elle s’apprête à changer de monde…

L’intrigue complexe de Green Music ne se laisse pas apprivoiser facilement. Le fil de l’histoire semble s’égarer parfois dans un enchaînement d’incidents et de conversations roulant sur des sujets incongrus. Pflug s’efforce de nouer tous les fils de son ouvrage au moment du dénouement, mais il est sans doute préférable de ne pas l’analyser de trop près. La trajectoire de Marina répond parfaitement aux besoins de l’histoire, mais ce qui compte dans le tableau de Pflug, c’est moins la composition que l’équilibre délicat et les couleurs vives, vivantes, mémorables. [JLT]

 

Pierre Pevel
Viktoria 91

Nancy, Imaginaires Sans Frontières, 2002, 186 p.

à Londres, en 1891, un journaliste au passé tumultueux, Norman Latimer, se mêle d’une affaire délicate. Le frère de Lady Audrey Burton a disparu et il s’agit de le retrouver en évitant d’éventer la nature un peu particulière de ses fredaines sexuelles, dont le dévoilement risquerait de causer tout un scandale dans la bonne société victorienne.

L’enquête s’annonçait difficile, mais Latimer ne tarde pas à constater qu’elle se complique à toute allure. Une terreur inexplicable noue les langues les plus remuantes de Whitechapel et la charmante éplorée n’est pas du tout Lady Burton… L’amie du journaliste, la prostituée Kate Harbuck, est tuée et lui-même est soupçonné par la police d’avoir trempé dans ce crime.

Après tout, l’homme que Latimer croyait avoir tué sur les lieux du meurtre a disparu comme par magie… Le souteneur de Kate le met sur les pistes d’une série d’assassinats et, dès lors, Latimer s’efforcera, épaulé par l’inspecteur Doty, de dépister le coupable. Et d’empêcher un nouveau crime.

Toutefois, dans cette étrange ville de Londres où les cochers et les policiers sont des androïdes, tandis que Latimer lui-même a remplacé son œil perdu avec une prothèse biomécanique, il se pourrait que la réalité elle-même soit truquée…

Et elle l’est.

Les lecteurs aguerris auront soupçonné assez vite la vérité. Londres n’est qu’une simulation où se côtoient personnages historiques, tel Jack l’éventreur, et fictifs, tel Sherlock Holmes. Le terrifiant William Burton, assassin dément, est un visiteur venu de la réalité du vingt et unième siècle, tandis que l’inconnue qui met Latimer sur la piste est l’avatar d’un cybermilitant.

Ainsi, tout s’éclaire, mais la science-fiction sert uniquement d’alibi à un scénario vaguement steampunk. Elle explique certains éléments de l’histoire, mais Pevel ne tire jamais de conséquences intéressantes de sa création. Faut-il supposer que les androïdes présents dans le décor comme cochers, policiers ou serviteurs le sont pour économiser la puissance de traitement de l’ordinateur opérant la simulation? Cela semble plausible, mais je ne crois pas que ce soit dit, ce qui donne à leur présence une dérangeante part d’arbitraire. Quant aux résidents de cette Londres virtuelle, il est dit qu’ils sont des copies modelées sur des enregistrements de personnalité. Il faut donc qu’ils se baladent avec de faux souvenirs en tête, mais le conflit potentiel entre une personnalité venue du futur et les comportements exigés par les mœurs victoriennes ainsi que par ces souvenirs factices n’est jamais exploité.

Heureusement, Pevel est un authentique raconteur d’histoires. Le tout se lit sans discontinuer et l’intrigue abonde en rebondissements palpitants. Pevel s’est documenté sur Londres à la fin du dix-neuvième siècle, ce qu’il démontre en insérant des notes en bas de page parfois un tantinet inopportunes.

Bref, Viktoria 91 offre une aventure divertissante dans un cadre à moitié familier, mais, comme cette critique vient de vendre à peu près toutes les surprises de l’intrigue, il faudra peut-être l’acheter en cadeau pour autrui. [JLT]

 

Xavier Mauméjean
La Ligue des Héros

Paris, Mnémos, 2002, 222 p.

 [Couverture] J’aurais sans doute plus apprécié ce roman si je n’avais pas lu auparavant Viktoria 91 de Pevel. L’amorce en est pourtant alléchante. On y retrouve, d’une part, un vieil homme à l’esprit apparemment endormi, confié à une famille ordinaire en 1969 sous prétexte qu’il s’agit du beau-père depuis longtemps absent… D’autre part, il y a une version de l’Angleterre édouardienne où Peter Pan a fait irruption avec tout son entourage. Dans cette version de la Belle époque, l’Angleterre carbure à la magie et jouit de l’aide fournie par la Ligue des Héros, composée de Lord Kraven, de Lord Africa (Seigneur des Arbres et Enfant des Singes) et du Maître des Détectives. (Il semble exister d’autres Héros, mais ils ne sont jamais présentés.)

Lord Kraven, aidé du jeune English Bob, est le type même de l’aventurier chevaleresque doté de tous les talents nécessaires à sa survie. Sujet d’une série de romans à bon marché, il revient à Londres se ressourcer entre deux aventures dans les Balkans ou ailleurs dans le monde.

Les premières pages du roman racontent avec beaucoup de verve tout à la fois quelques aventures de Lord Kraven et les conséquences de l’établissement de Peter Pan en terre britannique, en compagnie des Pirates, des Garçons Perdus et des Fées. Très vite, cependant, l’histoire s’assombrit. La Première Guerre mondiale éclate et Londres est bombardée par les armes surpuissantes des Allemands. Lord Kraven participe à la répression des mouvements ouvriers et, quelque peu désillusionné, il tente de prôner un gouvernement mondial lors de la conférence de paix, avec l’appui du nouveau Héros qui représente la jeune république soviétique. Las, il est désavoué et il disparaît peu après dans un accident de dirigeable.

Dans ce qui s’ensuit, un lien s’établit entre cette épopée et le personnage du vieillard hébergé par charité en 1969. Le vieux s’est convaincu qu’il est Lord Kraven, préservé de la mort et de l’âge par on ne sait quoi. Il croit retrouver English Bob dans le personnage d’un ouvrier amnésique à l’atelier. Mais le monde de 1969 recèle aussi d’inextricables contradictions, historiques et chronologiques. Les chapitres suivants nous éclairent sur le sort de plusieurs autres personnages. Cependant, les nouvelles aventures de Lord Kraven ne connaissent pas une conclusion aussi heureuse qu’autrefois. L’épilogue verse dans la science-fiction pour tout expliquer. Le hic, c’est que l’explication choisie peut justifier tout et n’importe quoi.

Lire La Ligue des Héros après le roman de Pevel, c’est s’exposer à une surdose de simulacres. Le thème n’est pas nouveau dans la science-fiction (que l’on songe à Galouye, Dick, Lem…), mais il semble connaître un regain de popularité sur la scène francophone. Pourtant, cela fait plusieurs années que la plupart des variantes en ont été inventoriées par des émissions télévisées, dont les incarnations récentes de Star Trek. Il faut supposer qu’au-delà des mises en abyme classiques du holodeck, le film The Matrix a relancé la mode du jeu avec les mondes virtuels. En même temps, cette subite passion pour les mondes artificiels frappe par sa réinvention des univers mous caractéristiques d’une certaine SF européenne.

Bref, la SF française raconte de nouveau des histoires, mais, à en juger par Pevel et Mauméjean, elle semble avoir du mal à faire l’effort de raconter de nouvelles histoires. à la fin du livre, Mauméjean rend hommage à ses inspirateurs – Verne, H. G. Wells, J. M. Barrie, Doyle et Burroughs, ainsi que Stan Lee et Alan Moore. Les amateurs de ces auteurs apprécieront sans doute les hommages et les références. Les autres lecteurs sont prévenus: pour le meilleur et pour le pire, ils se retrouveront dans ce roman en territoire connu. Tous se délecteront sans doute des premières pages et de l’invention d’un monde décalé avec beaucoup d’imagination. C’est après que les uns et les autres risquent de ne pas être d’accord…

Jean-Louis TRUDEL

 

Joe Haldeman
Le Message

Paris, Pocket, 2002, 315 p.

 [Couverture] Il existe plusieurs façons d’aborder Le Message (titre original: The Coming), le plus récent roman de Joe Haldeman, mais la façon la plus satisfaisante est de le considérer comme un exercice de style… parce qu’au niveau de l’histoire, il n’y a rien de neuf ici.

Lorsque l’astronome Aurora Bell annonce, le premier octobre 2054, qu’elle a capté un message (en anglais, de surcroît) d’un vaisseau spatial inconnu qui arrivera sur Terre le premier janvier suivant, on ressent un certain sentiment de déjà-vu. Canular ou réalité, peu importe: bien que Haldeman décrit les réactions des habitants d’une petite ville universitaire de la Floride, on ne peut s’empêcher de penser que tous les éléments de cette histoire de premier contact ont déjà été explorés ailleurs.

Même le futur dystopique décrit par Haldeman rappelle ses romans précédents: menace de guerre européenne, corruption généralisée, catastrophe environnementale, homosexualité illégale, violence urbaine… on a l’impression de se faire servir du réchauffé.

Là où Le Message se démarque un peu, c’est par sa structure et la manière inusitée avec laquelle Haldeman choisit de raconter son histoire. Premièrement, malgré l’ampleur planétaire des événements qui s’y déroulent, Haldeman choisit de se limiter au point de vue des personnages de Gainesville, Floride. Le résultat, parfois frustrant, donne l’impression de contempler une très grande scène à travers une toute petite ouverture. Deuxièmement, Haldeman ne change de point de vue que lorsque les trajectoires de deux personnages se croisent. Lors d’une scène le point de vue restera aligné avec Aurora Bell jusqu’à ce qu’elle rencontre son mari, moment où le point de vue deviendra celui du mari, jusqu’à ce qu’il rencontre une passante, et ainsi de suite…

Finalement, Haldeman réussit à conter son histoire en trois sections principales, qui se déroulent le premier octobre, le premier novembre et le premier décembre 2054. Trois courts chapitres survolent le reste des trois mois, avec un épilogue situé, évidemment, le premier janvier 2055. De ces trois stratégies narratives, c’est le point de vue à relais qui est la plus efficace. Au cinéma, l’effet serait celui d’un plan continu, sans coupure. Ça crée un sentiment d’urgence et on est happé par une intrigue qui nous aurait peut-être moins intéressés si elle avait été contée de façon plus traditionnelle. Car malheureusement, Le Message peut aussi ennuyer. Les aspects sordides du monde futuriste mis en scène y sont sans doute pour quelque chose, tout comme la brutalité gratuite de certaines scènes (notamment la séquence de pornographie virtuelle des pages 89 à 97, qui n’a aucun impact sur le reste du roman).

De plus, la traduction lourde et sans énergie nuit au livre: le patois floridien est mal rendu et quelques faux pas peuvent aussi déconcerter le lecteur bilingue, comme la banalité du titre français («L’Avènement» aurait mieux évoqué la résonance religieuse du titre original) ou certains passages comme une blague à la page 80, qui dépendait des deux sens anglais du mot alien.

Bref, comme exercice de style, Le Message est un livre qui mérite considération. Mais ceux qui sont à la recherche d’un roman satisfaisant, dans un sens traditionnel, seront probablement mieux servis ailleurs. Si on peut admirer ce que Haldeman a tenté de faire ici, on est déçu par le résultat.

Christian SAUVé

 

Judith Merril et Emily Pohl-Weary
Better to have loved: The Life of Judith Merril

Toronto, Between the lines, 2002, 282 p.

Lorsqu’on parle, entre initiés, de «l’âge d’or» de la SF d’expression anglophone, les noms qui reviennent le plus souvent sont sans doute – et à juste titre – ceux de ces grands écrivains que furent Robert Heinlein, Isaac Asimov, Arthur C. Clarke, A. E. van Vogt, Clifford Simak, Theodore Sturgeon, Fritz Leiber, etc. Rarement fait-on mention des femmes qui, à l’époque, étaient plus que rares dans ce bouillonnant et très marginal milieu littéraire. Or, l’une d’entre elles, bien qu’elle ne fût pas la plus productive des écrivaines, joua un rôle prépondérant dans l’évolution du genre et dans sa reconnaissance auprès d’un plus large public.

Née Judith Josephine Grossman en 1923 à Boston, décédée Judith Merril en 1997 à Toronto (Merril est le prénom de sa première fille; d’abord son nom de plume, elle l’adopta lorsqu’elle vint habiter au Canada à la fin des années soixante), cette femme aux idées «gauchistes» vivant dans un monde de droite publia sa première nouvelle, fameuse – «That only a Mother» («Seule une mère…») -, en 1948, puis quelques romans en solo ou en collaboration avec Cyril Kornbluth. Seulement huit de ses nouvelles et deux de ses romans (ceux cosignés Kornbluth, L’Enfant de Mars et Le Fusilier Cade) seront, à ma connaissance, traduits en français.

Ce n’est donc pas par sa production que Merril influença le genre, mais par son action à l’intérieur même de ses institutions, voire de la vie intime de 160 quelques-uns de ses représentants puisqu’elle fut l’épouse de Frederick Pohl (1948-1951) et habita quelque temps avec Walter Miller. Mais Judith Merril fut surtout active en publiant plusieurs Year’s Best SF, en influençant le milieu de ses idées progressistes, en fondant, à Toronto, la Spaced Out Library, l’une des plus importantes collections du genre dans ce pays, en organisant plusieurs conventions majeures de science-fiction, en conduisant de nombreux ateliers d’écriture, en étant elle-même une activiste renommée, etc.

Femme de caractère qui pouvait être facilement considérée comme excentrique, ne serait-ce que par sa façon de s’habiller, la biographie de Judith Merril est à son image, c’est-à-dire non conventionnelle. Co-écrite par Emily Pohl-Weary, sa petite fille, c’est de fait cette dernière qui, en triant les innombrables écrits de sa grand-mère, a donné forme à ce livre qui se lit avec intérêt. Les souvenirs de Judith Merril sur l’âge d’or de la science-fiction sont uniques et, contrairement à ceux de plusieurs auteurs, beaucoup plus qu’une suite de dates et de livres – de fait, Merril nous parle surtout des gens qu’elle a côtoyés, des relations humaines qu’elle a entretenues avec eux, des considérations politiques et sociales qui avaient cours à l’époque… Cette femme, à qui l’on prêtait volontiers un caractère passionné mais difficile, réussit à transmettre une vision extrêmement vivante de cette époque, pleine d’émotions et de fureur de vivre, mais aussi de conflit, intellectuel ou autre.

Bref, pour ceux qui s’intéressent à la science-fiction en tant que genre, mais aussi à tous ces écrivains fameux qui, il y a un demi-siècle, n’en étaient pas moins des êtres humains avec toutes leurs qualités mais aussi tous leurs défauts, cette biographie en forme de kaléidoscope mérite le détour.

Jean PETTIGREW

 

Mise à jour: Janvier 2003 –

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