Archives de l’auteur : Jonathan Reynolds

Critique de The Caryatids, de Bruce Sterling

Bruce Sterling

The Caryatids

New York, Del Rey, 2009, 304 p.

On est en 2060 et rien ne va plus depuis un bon moment. Pour mémoire, les Caryatides, ce sont les statues féminines qui soutiennent le portique de l’Érechtéion, sur l’acropole d’Athènes. Et ce sont, dans le roman, les quatre « sœurs » Mihajlovic, des clones surhumaines (ou post-humaines) de la veuve d’un seigneur d’une autre future guerre des Balkans, désormais exilée dans une station spatiale orbitale. Elles se sont refait une vie chacune de son côté après avoir connu la dure existence des réfugiés en mode post-apo explosif. Vera s’est vouée à la reconstruction de son île natale (un désastre écologique) ; Sonja (oui, Red Sonja) est devenue mercenaire bras-de-fer au service de (ce qui reste de) la Chine ; Radmila vit une existence de star mondiale, mariée à un membre influent de l’aristocratie hollywoodienne qui est aussi la classe politique californienne ; Biserka, la quatrième, est morte ou vivante, on ne sait, mais réapparaîtra comme dea ex machina au dernier quart du roman. Elles ont un frère, Georges, devenu un homme ordinaire, ou qui le prétend, marié, avec des enfants. Les quatre clones, fortement traumatisées par leur passé, se haïssent toutes cordialement. Elles et leur frère ont été créés pour « sauver le monde », mais le projet a foiré lamentablement lorsque la bulle techno-protectrice qui les entourait a été détruite, à leur adolescence, au cours d’une des convulsions guerrières qui secouent régulièrement un monde sans cesse en voie d’effondrement/reconstruction sur fond de diverses catastrophes naturelles ou man-made (par exemple, des expériences de géo-ingénierie nucléaire de la Chine dans les Himalayas et bien sûr des pandémies à répétition).

Après l’échec et la disparition des nations, deux principales factions jouent les pompiers de tous les incendies, ni vraiment antagonistes ni vraiment neutres mutuellement non plus : les « Acquis », hyperbranchés entre eux et sur l’environnement, toujours sur la brèche écologique mais avec des technologies expérimentales qu’ils espèrent pouvoir appliquer au monde entier, et la « Dispensation » qu’on peut traduire par « distribution » mais qui s’applique aussi bien à l’abstrait (par ex. la justice) qu’aux biens matériels. Cette dernière est une variété bizarroïde de néolibéralisme corporatiste assez machiavélienne et pour qui la technologie et le profit sont censés régler tous les problèmes. Il faut y ajouter une faction religieuse également dédaignée par les deux autres, et qui n’a pas leur pouvoir de traction sur la réalité mondiale. L’action s’engage lorsque John Montalban, officiel dispensionniste majeur et époux de Radmila, vient rencontrer Véra sur son île dans un but d’abord énigmatique. Une éruption solaire qui frit le satellite où se trouve la mère criminelle des clones, et la mort de l’aïeule et cheffe du clan Montalban, à la vie un peu trop longtemps étendue artificiellement, viennent s’ajouter aux réjouissances pour compliquer un peu plus les choses.

Je ne poursuivrai pas plus avant le résumé. Le mot qui décrit le mieux ce roman en est un qui sera familier aux adeptes du cyberpunk dont Sterling est un des représentants canoniques : gonzo. The Caryatids est une satire féroce (rien que le titre…) et ne s’embarrasse guère de vraisemblance, une charge qui explose dans le plus grand désordre et tous les azimuts. Qu’on ne demande pas des personnages attachants, ni une intrigue solide, ni un arrière-monde cohérent. C’est comme si Sterling, exaspéré/désespéré et pour se défouler, avait pris les tropes courants du post-effondrement cyberpunk, les avait mis dans un chapeau, avait secoué le tout et sorti ensuite les éléments un par un en se mettant au défi de les ajuster les uns aux autres en y ajoutant quelques-uns de son cru. Que ça se tienne, même minimalement, est une sorte de réussite. On se trimballe des Balkans à Hollywood ou en Mongolie, avec des personnages déjantés auxquels on ne croit pas une seconde – ce n’est de toute manière pas du tout le point de l’affaire (par exemple l’amant provisoire de Red Sonja, énième clone d’une espèce de Gengis Khan), les dialogues sont soit des manifestes soit des échanges quasi-surréalistes, et le narrateur se paie la traite avec les descriptions infodumps allègres (mais en général brèves) remplies de pointes acérées.

Et le tout date de 2009.

Il est parfois intéressant de lire un roman de SF assez longtemps après sa parution, surtout lorsque le motif dominant (le post-apo) en semble tellement à la mode. Et de lire ensuite les commentaires de lectrices et lecteurs qui l’évaluent à l’aune de leur ici & maintenant (je suis allée m’encanailler sur Goodreads, pour voir). Il semble que dix ans après, et en tout cas en milieu SF anglophone, le mode ironique ne soit plus de mise quand il s’agit d’apocalypse. Le roman n’a du reste pas été et ne sera pas non plus traduit en français, je gage, malgré les lettres de noblesse de son auteur. Autres temps, autres mœurs. L’urgence (climatique) et l’actualité (politique) exigent désormais un sérieux convaincu et un effort au moins apparent de Trouver des Solutions. On verra ce qu’il en sera de ces romans-là dans dix ans…

Élisabeth VONARBURG

Bienvenue au paradis, d’Alexis Legayet

Alexis Legayet

Bienvenue au paradis

Lyon, Aethalidès (Freaks), 2020, 190 p.

2145. Grâce aux sciences génomiques, le paradis est enfin advenu sur Terre. Les guerres, les conflits et la consommation de viande ne sont plus que de lointains cauchemars, des relents amers des siècles passés. L’espèce humaine contrôle désormais sa propre évolution – et celle du monde qui l’entoure. Les transhumains modifient leur apparence à leur gré, empruntant là la force du taureau, ici, l’esthétique à rayures du zèbre. Paisibles, le lion et l’agneau dorment côte à côte sur l’herbe verte, libérés du joug de la prédation.

Et pourtant, le feu couve sous cet Éden luxuriant. Le Flower Power, nouveau groupe de jeunes militants, tente d’ouvrir les yeux de la population sur les horreurs qui persistent dans ce monde idyllique. Que faire de l’enfer des plantes, immobiles et muettes, condamnées à être arrachées, tranchées nettes, dévorées vivantes ? Des patates bouillies, des concombres écorchés vifs, des carottes découpées en morceaux ?

Difficile de ne pas sourire en lisant cette prémisse. Cependant, derrière des apparences candides et loufoques, Bienvenue au paradis se révèle une mine bouillonnante de réflexions pour qui est prêt à prendre son propos minimalement au sérieux. En s’attardant à la question litigieuse de l’antispécisme, Alexis Legayet réussit à nous en dévoiler les contradictions sans en dénier la pertinence. Dans ce futur où « l’on [prêche] depuis longtemps un identique respect pour toutes les formes du monde, robotiques comme animales », l’être humain n’a pourtant jamais autant cherché à imposer son empreinte sur la nature, à soumettre chaque être vivant à son génie. Un régime alimentaire carnivore ? L’agressivité ? La laideur, les maladies, les malformations ? Il suffit de modifier le génome, voyons ! Si la vue d’un lion égorgeant une gazelle nous écœure, si elle est contraire à notre conception du monde, et bien, c’est évident, il faut rendre tous les lions végétariens ! Dans le paradis de Legayet, l’être humain multiplie les apparences possibles, mais sa vision se réduit à une seule idéologie, omnipotente et implacable.

Certains pourraient voir dans le Flower Power une parodie peu amène du mouvement végan. Il est vrai que certains protagonistes, comme Bob Fritz, qui traîne son yucca appelé Bernard partout avec lui, frisent la caricature d’écologistes hippies. De même, on ne peut oublier que ce fameux « cri de la carotte » – nom donné à la première partie du roman – est l’un des sophismes souvent employés pour discréditer les défenseurs des animaux. Selon ce postulat, si une carotte est aussi sensible qu’une vache, il ne sert à rien de s’empêcher de manger de la viande. Après tout, il faut bien se nourrir pour survivre, et si la souffrance que l’on inflige aux êtres vivants que l’on consomme est la même, à quoi bon se casser la tête ? Legayet va cependant au-delà de ce raisonnement fallacieux et pousse la réflexion beaucoup plus loin. La véritable question ici n’est pas de savoir si la sensibilité – possible – des végétaux est comparable à celle des animaux, mais bien s’il existe une manière de faire disparaître l’hétérotrophie, cette nécessité d’ingérer d’autres organismes. Car, après les plantes, apparaît le problème de l’infiniment petit, de la bactérie à la cellule humaine, tous portés par la même volonté d’échapper à la mort. « Chaque bactérie, chaque cellule d’un corps, d’un yucca, d’une mouche, d’un humain, d’une cigogne est une vie qui veut vivre. Ils sont les plus petits parmi les plus petits et, sous prétexte qu’avec nos sens grossiers nous ne les voyons pas, nous exploitons et assassinons sans vergogne, en toute bonne conscience, nos sœurs et frères de vie ! Mais ne crois pas qu’eux-mêmes soient de pauvres innocents : la moindre cellule est un assassin. La vie, c’est le meurtre universel ! » Le paradoxe est posé, irrésoluble : pour assurer le bonheur de chaque être vivant, il faudrait mettre fin à la vie elle-même.

Si le roman d’Alexis Legayetest un conte philosophique qui joue avec les idées tels certains maîtres jongleurs avec des torches enflammées, il contient cependant un défaut difficilement pardonnable. Dans ce monde où un yucca peut être considéré comme une personne et où l’on compare l’intimité d’une bactérie à celle d’un artiste, on peine à croire que le principal personnage féminin, Alice, soit continuellement réduit à son seul corps. C’est son « divin derrière » qui attire d’abord Dan, notre héros, et le convainc de rejoindre les rangs de Flower Power, et non un quelconque engagement politique. Entre « l’harmonie intense de ses courbes », « sa chevelure de feu » et ses « yeux bleu nuit », Alice aurait été manipulée génétiquement pour devenir la parfaite femme fatale, qui a « ensorcelé, captivé et envoûté » tous les hommes qui ont croisé son chemin. C’est presque à dire que même dans un monde où la valeur intrinsèque de chaque être vivant est reconnue et célébrée, celle d’une femme se mesura toujours en termes d’image et d’apparence, à l’intérêt qu’elle suscite dans le regard d’un homme.

Enlacé dans les bras de votre amant, vous vous vautrez dans le bonheur sans fin des plages de soleil de votre existence artificielle. Vos os, vos muscles, vos organes, chaque précieuse cellule de votre corps biologique ont été réduits en cendre. Cela n’a aucune importance. À quoi auraient-ils pu bien vous servir ?

Vous avez atteint la plénitude, le paradis sur Terre. Vous êtes éternel.

Anaïs PAQUIN

Communiqué : Lauréate de la 5e édition du Prix des Horizons imaginaires

L’écrivaine Ayavi Lake remporte la 5e édition du Prix des Horizons imaginaires!

Notre jury intercollégial a désigné son livre Le marabout (VLB Éditeur) comme œuvre lauréate cette année! L’autrice remporte ainsi une bourse de 1 000 $, ainsi qu’une sculpture de l’artiste Karl Dupéré-Richer, qui représente un véhicule pour voyager dans les horizons imaginaires.Les deux autres titres en lice cet automne étaient Oshima de Serge Lamothe (Éditions Alto) et Précis de survie hors de l’eau de Dominique Nantel (Tête première), que nous félicitons chaleureusement : les étudiant.e.s du jury ont eu bien des choses positives à dire sur chaque œuvre finaliste!

Nous tenons aussi à féliciter toutes les personnes ayant participé à nos activités dans les collèges cet automne, tant les étudiant.e.s que les employé.e.s! Un bravo tout particulier aux sept représentant.e.s des jurys locaux qui ont pris part aux délibérations finales hier après-midi, soit Aurélie Beaulieu-Bouchard, Maxence Fréchette, Aude Grassaud, Félix-Antoine Hubert, Luca Iglesias, Daisy Turcotte et Olga Ziminova. Maxence et Félix-Antoine sont d’ailleurs repartis chacun avec une licence du logiciel Antidote 10, offerte en tirage par Druide informatique pour encourager la participation active de nos représentant.e.s étudiant.e.s! D’autres licences d’Antidote 10 ont aussi été remportées par des étudiant.e.s et des enseignant.e.s durant la remise du prix, ainsi que des abonnements annuels à la revue Solaris et à la revue Brins d’éternité! Merci aux partenaires qui ont rendu possible notre 5e édition, soit Copibec, le réseau Les Librairies, Desjardins Caisse de la Culture, SFSF Boréal – Congrès Boréal, le Salon du livre de Montréal, Druide informatique, la revue Solaris et la revue Brins d’éternité! Rendez-vous en mai 2021 pour le dévoilement des prochains finalistes et l’ouverture des inscriptions de la 6e édition du Prix des Horizons imaginaires!

Lauréat du Prix Joël-Champetier (5e édition)

COMMUNIQUE

PRIX JOËL-CHAMPETIER – cinquième édition

Québec, le 1er novembre 2020 – Le prix JOËL-CHAMPETIER a été attribué à Christian Léourier pour sa nouvelle « Ismaël, Elstramadur et la destinée ». Après avoir débuté chez Robert Laffont, dans la collection Ailleurs et Demain (Les Montagnes du Soleil, La Planète inquiète), puis s’être fait connaître du jeune public avec L’Arbre-miroir et la série Jarvis, il entame aux éditions J’ai Lu la publication du cycle de Lanmeur, dont la réédition sous forme d’intégrale vaut en 2014 aux éditions Ad Astra le grand prix de l’imaginaire, et qui compte à ce jour neuf romans et sept nouvelles. La Lyre et le Glaive, paru en 2019 (Diseur de mots) et 2020 (Danseuse de corde) chez Critic, sa première incursion dans le domaine de la fantasy, lui vaut le prix Elbakin, tandis que son roman de science-fiction, Helstrid (2019, Le Bélial), remporte le prix Utopiales, le GPI et le prix Rosny aîné. Les membres du jury du prix Joël-Champetier ont remarqué dans sa nouvelle une écriture lisse, sans accroc, et une narration maîtrisée qui joue avec aisance dans plusieurs registres. Il s’agit d’un conte du futur dans lequel s’intègre habilement les tropes de la science-fiction et une ambiance de fantasy très discrète.

Le gagnant se mérite une bourse de 1 000 euros. Sa nouvelle sera publiée dans Solaris 217 à l’hiver 2021. Le prix JOËL-CHAMPETIER a été remis le samedi 31 octobre 2020.

Le jury de la cinquième édition du prix JOËL-CHAMPETIER, appelé à délibérer selon un processus de sélection anonyme, était composé de :

Francine Pelletier, écrivaine,

Pascal Raud, écrivain, traducteur et directeur littéraire de Solaris,

Philippe Turgeon, adjoint à la direction littéraire aux éditions Alire,

et Élisabeth Vonarburg, écrivaine et traductrice.

Toute l’équipe de Solaris remercie chaleureusement les 44 participantes et les membres du jury de leur collaboration et prie ses lectrices et lecteurs de bien noter que la date limite de participation pour la sixième édition est le 29 août 2021.

Jonathan Reynolds, coordonnateur

(418) 837-2098

reynolds@revue-solaris.com