Archives de l’auteur : Jonathan Reynolds

Critique de la semaine : Bios, de Robert Charles Wilson

Robert Charles Wilson

Bios

Chambéry, ActuSF (Perles d’épice), 2019, 301 p.

Ceux qui ont lu Deathworld (tr. Les Trois Solutions ou Le Monde de la mort, 1960) de Harry Harrison trouveront une certaine parenté avec Bios. Il y est en effet question d’une planète dont la vie autochtone est violemment hostile à la présence humaine et s’oppose par tous les moyens biologiques à son enracinement. Au point qu’Isis est le personnage principal et immanent – dans le sens propre comme quasi-mystique du terme – de ce roman qui conte la dernière tentative de colonisation à sa surface et son échec total. C’est le récit d’une lutte inexpiable.

Le second personnage – procédé narratif nécessaire pour expliciter l’action bien qu’elle soit à la troisième personne – est Zoé Fisher, dernier atout pour imposer la présence terrienne à ce monde qui refuse si obstinément d’être exploité : ses bases doivent être isolées hermétiquement de l’environnement extérieur pour empêcher le moindre germe – ils sont tous mortels – de s’y infiltrer et d’en contaminer les habitants. En plus de l’équipement extérieur, son corps a en effet été traité pour y résister : des organes et des glandes synthétiques lui ont été implantés.

Mais, quoique Zoé se sente d’abord en communion avec cette planète mortelle à laquelle elle a été artificiellement adaptée et avec qui elle se révèle à la fin capable de communiquer mentalement, elle y est foncièrement étrangère. Alors que la vie terrestre s’est développée sous la forme d’individualités, la biosphère isidienne – comme dans le reste de la Galaxie – constitue une entité planétaire unitaire. Malgré son désir de s’y fondre, la jeune femme demeure l’expression d’un système biologique anormal et incompatible et elle en mourra.

Un autre antagonisme véhiculé par le roman est le cadre que tentent d’importer les colonisateurs. Ils sont le produit d’une société où l’ultra-libéralisme l’a emporté et s’impose par l’intermédiaire de familles ploutocratiques qui traitent une humanité souffrante en outils gouvernés et modelés cyniquement selon leurs besoins dans tout le Système Solaire. Zoé elle-même en est la victime. Une justification de plus du rejet par Isis. Le lecteur approuvera ou non ces appréciations sur la culture et de la biologie terrestres mais y trouvera un passionnant sujet de réflexion.

Jean-Pierre LAIGLE

Critique de la semaine : Réjouissez-vous, de Steven Erikson

Steven Erikson

Réjouissez-vous

Nantes, L’Atalante (La Dentelle du cygne), 2019, 506 p.

Réjouissez-vous ! Toutes nos souffrances tirent à leur fin. Les coupes à blanc dans l’Amazonie viennent d’être stoppées net. Les poissons passent au travers des filets des pêcheurs industriels. Les troupeaux de bisons, élevés pour leur viande musquée, ont recouvré leur liberté et reconquièrent les plaines américaines. Les armes à feu font autant de dommage que des fusils jouets. Les femmes battues peuvent quitter leurs bourreaux sans craindre d’y laisser la vie. Les coups, les meurtres, les viols ressemblent chaque jour davantage à des cauchemars dont nous nous sommes enfin réveillés. Le sang sera bientôt un lointain souvenir. La paix vient d’arriver sur Terre.

Serait-ce une utopie que nous propose Steven Erikson ? L’espoir d’un avenir heureux pour l’humanité qui s’entre-déchire et notre planète au bord de l’implosion ? Pourtant, ce futur idéal n’est point né de la volonté d’un gouvernement élitiste comme l’écrivait Platon dans sa Républiqueet ne concerne pas seulement un pan privilégié de la race humaine. Dans Réjouissez-vous, l’utopie tombe sur l’ensemble des Terriens sans qu’ils s’y attendent, comme quelque catastrophe naturelle impossible. Du jour au lendemain, les forêts, les jungles et les océans se voient protéger d’un champ de force qui empêche l’exploitation des ressources. Non content de réprimer l’industrie, ce champ de force, que l’on ne peut que qualifier d’intelligent, annihile toutes formes de violence entre les êtres humains. Notre colère, notre haine, notre brutalité se retrouvent ainsi privées d’un de leurs principaux exutoires : l’agression.

Pour Erikson, l’utopie, la paix universelle qu’elle apporte ne peut qu’être imposée à l’humanité. Et certainement pas par d’autres humains, et encore moins par un gouvernement. L’optimisme que l’on ressent initialement en découvrant les populations du globe lentement tirées vers la lumière cache une vérité beaucoup plus sombre. Sans l’intervention d’une main céleste, presque divine, nous sommes condamnés. Ici, ce sont trois civilisations extraterrestres, possédant un savoir et une technologie incommensurables, qui se proposent de sauver la Terre et, accessoirement, notre espèce. La plupart des personnages se méfient de l’ingérence d’E.T. Certains la perçoivent comme une atteinte fondamentale à leur libre arbitre. D’autres cherchent des manières d’en tirer profit. Les instances de pouvoir se retrouvent paralysées. Incapables d’avancer dans un monde où le capitalisme fait naufrage.

L’humain ne serait ainsi qu’un enfant turbulent, condamné au suicide s’il n’est pas dirigé par une main de fer et surveillé par un œil omnipotent. Si ce constat semble vraisemblable en regard de la folie de nos politiciens et des catastrophes écologiques, toujours plus nombreuses et dévastatrices, sa mise en texte souffre de certaines longueurs et incohérences. En tentant de dresser le portrait d’une multitude de personnages, Erikson reste à la surface de leur psyché : nous n’avons pas accès à leurs véritables émotions, celles qui les rendraient vraiment vivants, qui nous feraient momentanément oublier qu’ils ne sont que des êtres de papier. La majorité des protagonistes connaissent une évolution psychologique similaire, passant par l’incrédulité première, l’incompréhension et un profond sentiment d’impuissance. Vient le regret du passé, voire une froide colère devant ce nouveau monde. Ne trouvant pas de défouloir, la rage se transforme en ennui, l’homme ne sachant pas comment vivre s’il n’a pas à travailler pour gagner son pain. S’ensuit un éveil spirituel, qui permettra même aux batteurs de femme et aux meurtriers de trouver la paix intérieure, d’apaiser l’enfant en larmes qu’ils portent en eux. La lecture devient rapidement lourde, comme si on lisait dix fois la même histoire.

Luttant déjà contre l’ennui qui nous envahit au fil des pages, nous peinerons parfois à nous immerger pleinement dans le monde construit par Erikson. Si, dans le pacte de lecture que nous passons avec l’auteur, nous acceptons de bonne foi l’intrusion des extraterrestres dans nos existences, il est parfois difficile de croire entièrement à leur omniscience. Devant les champs de force, l’intelligence artificielle quantique et la génération spontanée de bâtiments gigantesques, les explications données restent bien sommaires. En essayant de décrire l’ampleur de la transformation vécue par l’espèce humaine, l’auteur confond à certains moments la quantité d’informations avec la qualité. C’est un futur bien prometteur que celui dans lequel la famine a été vaincue et dans lequel les maladies disparaissent, mais sans vraisemblance, nous ne pouvons que le qualifier d’utopiste.

Avec ses nombreuses références intertextuelles, Réjouissez-vousn’est cependant pas sans nous arracher un sourire, à nous, fans de science-fiction. K. Dick, Asimov, Le Guin et les autres ne semblent pas bien loin derrière des auteurs fictifs comme Samantha August et Ronald Carpenter. Les bons vieux space operas ne sont pas oubliés, avec Star Trek à l’avant-plan. Mais Erikson ne se contente pas de rendre hommage à la SF ; il l’érige sur un piédestal. Tout au long du roman, les auteurs de SF apparaissent comme les esprits les plus éclairés ; les sages vers lesquels se tourner pour comprendre les projets d’E.T. et comment s’adapter à l’Éden qui nous a été offert. Ce n’est d’ailleurs pas un astronaute, un médecin ou un président que les extraterrestres ont choisi comme porte-parole. Non, c’est une écrivaine canadienne de science-fiction sociale, féministe qui plus est.

Et ça, ça mérite qu’on se réjouisse.

Anaïs PAQUIN

Critique de la semaine : La Disparition d’Annie Thorne, de C. J. Tudor

C. J. Tudor

La Disparition d’Annie Thorne

Montréal, Flammarion Québec, 2019, 400 p.

C. J. Tudor avait attiré l’attention avec son premier livre, L’Homme craie, dont la version française est parue l’an dernier aux éditions Flammarion Québec. Avec La Disparition d’Annie Thorne l’auteure de Nottingham en Angleterre frappe un grand coup.

Dès le début, l’auteure donne le ton : personne ne sera épargné… surtout pas le lecteur. Les policiers arrivent dans une maison et voient dans le salon le corps d’une femme en décomposition. À l’étage, ils découvrent son fils, qu’elle a assassiné. Sur le mur, en lettres de sang, elle a écrit que ce n’était pas son enfant. Cette maison jouera un rôle crucial dans le livre puisque c’est là que le héros, Jo Thorne, va aller vivre.

Ce dernier est un enseignant endetté jusqu’au cou qui cherche à fuir ses créanciers. Il retourne dans son village natal, situé dans l’Angleterre profonde. Il réussit à se faire engager dans l’école locale avec de fausses références. Il va y enseigner l’anglais. En effet, la dernière titulaire est la femme retrouvée morte au début du livre.

Jo a un plan pour se refaire une santé financière tout en se vengeant de vieux ennemis. Il espère aussi comprendre ce qui est arrivé à sa sœur Annie. En effet, un mystérieux correspondant lui dit savoir ce qui est arrivé à cette dernière. Elle a disparu une vingtaine d’années plus tôt quand Jo était adolescent et il traîne sa culpabilité depuis. Cela dit, la vraie horreur a commencé quand elle est revenue… De retour en ville, Jo va déranger bien des gens. Il retrouve de vieux amis ou des ennemis. La différence entre les deux n’est pas si claire.

Disons-le d’emblée, malgré plusieurs défauts, ce roman de C J. Tudor est diablement efficace. C’est un véritable page turner. Le style est prenant, l’écriture nerveuse et la fin de chacun des chapitres est haletante. C’est tout un défi de s’arrêter sans commencer le chapitre suivant.

Cela dit, on a aussi les défauts propres à plusieurs thrillers grands publics où l’action va à toute vitesse : l’histoire est grosse par moment et on tourne souvent les coins ronds. On peut aussi noter que la psychologie des personnages secondaires manque de profondeurs et que les motivations de chacun ne sont pas claires. La finale a aussi quelque chose de frustrant. Après tout le mystère distillé au fil des pages (on raconte le passé mystérieux à dose homéopathique), il y a quelque chose de précipité dans la conclusion.

Le personnage principal n’est pas sympathique aux premiers abords. C’est un antihéros dévoré par la culpabilité et gagné par ses démons personnels. Pourtant, on s’attache à ce narrateur un peu frondeur au ton délicieusement sarcastique. En fait, ce ton, servir par la plume simple et efficace de l’auteur, y est pour beaucoup dans l’efficacité du livre. Parce que malgré les défauts notés plus tôt, la mécanique roule parfaitement. La Disparition d’Annie Thorne est un polar fantastique qui se dévore d’une traite et où il n’y a aucune place pour l’ennui. L’ambiance est sombre à souhait, il y a du mystère, des rebondissements et des scènes d’horreur fort efficaces.

Pierre-Luc LAFRANCE

Luc Dagenais remporte le Grand Prix de l’imaginaire 2019!

Félicitations à Luc Dagenais, dont la nouvelle « La Déferlante des mères » (Prix Solaris 2018, Prix Aurora-Boréal de la meilleure nouvelle) vient de remporter le Grand Prix de l’imaginaire 2019 (Catégorie Nouvelle francophone)!
https://www.actusf.com/…/grand-prix-de-limaginaire-2019-les…

QUOI? Vous ne l’avez pas encore lue? Le numéro 207 de Solaris vous attend chez votre libraire/bibliothécaire/ici même.

Voici ce qu’en ont pensé les lecteurs :

YoZone : « Étonnant, et pour le moins troublant, un texte fort qui ne laisse pas de marbre »

Chroniques de l’imaginaire : « Cette nouvelle est superbe, tant sur le fond, une réflexion sur la maternité, et la revanche du « faible » sur le « fort » (avec tous les guillemets qui s’imposent en l’occurrence !), que dans la forme, avec un style… déferlant, justement. »

Brins d’éternité : « La structure du récit, fragmenté en époques et en points de vue,
est ingénieuse, de même que le riche arrière-monde développé par
l’auteur, dont c’est d’ailleurs le second prix Solaris. »

Nous tenons également à féliciter tous les récipiendaires dans les autres catégories du GPI 2019!

Prix Solaris, Prix Jacques-Brossard, Prix Aurora-Boréal, Prix des Horizons imaginaires, Prix Hommage visionnaire…

L’équipe de la revue Solaris revient du Congrès Boréal 2019 à Sherbrooke. Cette éditions quarantième anniversaire a été une réussite sur toute la ligne! Nous tenons à remercier chaleureusement les organisatrices et organisateurs pour leur dévouement, leur passion et leur dynamisme.

Plusieurs prix ont été décernés pendant la fin de semaine :

  • Prix Solaris 2019 : Natasha Beaulieu, pour sa nouvelle « Ici » (qui sera publiée dans le numéro 211 de Solaris)
  • Prix Jacques-Brossard 2019 : Dave Côté, pour son recueil de nouvelles Nés comme ça (Les Six Brumes) et ses nouvelles « Ma station de métro » (Solaris 206) et « Dans un bol » (Brins d’éternité 50)
  • Prix Aurora-Boréal du meilleur roman : Élisabeth Vonarburg, pour sa trilogie de Les Pierres et les Roses (Alire)
  • Prix Aurora-Boréal de la meilleure nouvelle : Luc Dagenais, pour sa nouvelle « La Déferlante des mères » (Solaris 207 – cette nouvelle avait remportée le Prix Solaris 2018)
  • Prix Aurora-Boréal de la meilleur BD : CAB, pour Hiver nucléaire tome 3 (Front froid)
  • Prix Aurora-Boréal du meilleur ouvrage connexe : Dave Côté, pour son recueil de nouvelles Nés comme ça (Les Six Brumes)
  • Prix Boréal de la création artistique visuelle et audiovisuelle : Émilie Léger, illustrations (Solaris 205, Brins d’éternité 50, La Princesse perdue (Chrysanthe -1))
  • Prix Boréal de la Fanédition : Filles de joual (blogue)
  • Concours d’écriture étudiant : Thomas Jiralespong, pour sa nouvelle « Le Tapis »
  • Concours écriture sur place : 1) Catégorie « Relève » : Gabriel Veilleux, pour sa nouvelle « Toutes alignées morbides », 2) Catégorie « Pro » : Francine Pelletier, pour sa nouvelle « Différent ». (Note : ces deux nouvelles seront publiées dans le numéro 211 de Solaris)
  • Prix des Horizons imaginaires : Maude Deschênes-Pradet, pour son roman Hivernages (XYZ)
  • Prix Hommage visionnaire : Daniel Sernine, pour l’ensemble de son oeuvre

Félicitations à toutes et à tous, vous le méritez! Le milieu de la SFFQ est bien vivant et c’est grâce à vous, créatrices et créateurs qui colorez d’imaginaire nos vies!

Trois finalistes pour le Prix Jacques-Brossard 2019!

Le jury du prix Jacques-Brossard 2019 a retenu comme finalistes les auteurs suivants : Dave Côté, dont la production de l’année 2018 compte un recueil de nouvelles, Nés comme ça (Les Six Brumes) et deux nouvelles, « Ma station de métro » (Solaris 206) et « Dans un bol » (Brins d’éternité 50), Luc Dagenais, pour sa nouvelle de science-fiction « La Déferlante des Mères » (Solaris 207), et Élisabeth Vonarburg pour sa trilogie de fantasy Les Pierres et les Roses (Alire). Le prix, assorti d’une bourse de 3 000 $ offerte par la corporation Passeport pour l’imaginaire, sera attribué le 4 mai prochain à l’occasion du 40e congrès Boréal qui a lieu cette année à Sherbrooke.

Félicitations aux auteur(e)s!

Annonce importante

Depuis le passage en couleur de Solaris (n˚ 190, printemps 2014), nous avons maintenu inchangé nos prix de vente et d’abonnement. Cinq années plus tard, le temps est donc venu de hausser quelque peu nos tarifs. Comme nous sommes bon joueur, ces hausses n’entreront en vigueur qu’à compter du 1er juillet 2019, ce qui vous laisse le temps de vous réabonner (même pour deux ans) aux prix actuels, voire même d’abonner vos amis amateurs de littératures de genre qui ne nous connaissent pas encore.

Voici les nouveaux tarifs d’abonnement qui entreront en vigueur le 1er juillet 2019 :

Format Papier

Canada (1 an) 45,00$ TTC, (2 ans) 80,00$ TTC

Autres pays (1 an) 72,00$, (2 ans) 111,00$)

Format Numérique

Canada (1 an) 28,00$ TTC, (2 ans) 50,00$ TTC

Autres pays (1 an) 24,00, (2 ans) 43,00$

Tous les prix sont en dollars canadiens.

Bref, notre message est simple : nous avons besoin de vous afin de poursuivre notre mission, qui est d’offrir aux auteurs d’ici un espace de création professionnel entièrement dédié aux littératures de l’imaginaire. Il en existe bien peu dans l’espace francophone, il n’en tient qu’à vous qu’ils perdurent.

Cordialement,

Jonathan Reynolds, coordonnateur, au nom de l’équipe de la revue Solaris

Pour toute question, ou commentaire, n’hésitez pas à me contacter : reynolds@revue-solaris.com

Critique de la semaine : Martine Chifflot, Howard, mon amour

Martine Chifflot

Howard, mon amour

Saint-Genès-Champanelle, Aigle Botté (Phantasia), 2018, 92 p.

Sous-titrée Vingt-trois scènes fantasmagoriques dans la vie conjugale de Sonia Greene Davis et Howard Philips Lovecraft, cette pièce présente la singularité d’offrir une alternance de monologues dont les protagonistes ne se parlent pas vraiment, évoquant chacun de leur côté des souvenirs communs. À peine H.P. Lovecraft est-il présent : sous la forme d’un spectre, il apparaît au spectateur après sa mort, mais pas à Sonia, sa veuve qui – intuition féminine, à défaut d’avoir le rare don de voir les fantômes – ressent vaguement sa présence et, plus qu’au public, s’adresse à lui.

Dans cette étrange prosopopée, Howard, pauvre mais sincère, nous confie devant Sonia, qui ne l’entend pas, sa gêne d’avoir accepté sa générosité – sa charité déguisée – qui le réduisait au rôle d’homme entretenu, situation réprouvée par ses deux tantes qu’il vénérait, tant attachées aux convenances, mais aussi son émerveillement pour cette charmante et riche jeune femme appartenant pourtant à un milieu totalement étranger au sien, qui lui mit le grappin dessus et sans doute le déniaisa. Il exprime aussi son regret de ne pas l’avoir écoutée durant leur vie conjugale (1924-29).

Active, délurée, Sonia avoue sa fascination amoureuse pour ce jeune homme gauche et inadapté qu’elle considère comme un génie, dont elle était devenue le mécène et qui lui apportait sans doute quelque chose, peut-être un enracinement dans cette Amérique où elle avait émigré. Étrange couple, en vérité : lui, classique, introverti, agoraphobe ; elle, moderne, extravertie, mondaine. Et surtout, lui, antisémite ; elle, juive. Et pourtant, tous deux s’acceptant malgré leurs différences, du moins avant que leurs modes de vie les séparent. L’amour fait faire de ces folies…

Basée sur une documentation sérieuse – les confidences de S. Greene et les diverses études et biographies sur H.P. Lovecraft – la pièce n’évoque pourtant pratiquement pas leurs différences religieuses. Bien que croyant en Dieu, elle n’était guère pratiquante et il avait insisté pour l’épouser à l’église, lui qui se revendiquait athée tout en restant attaché aux traditions de ses ancêtres, au moins dans les formes. Curieux compromis que l’autrice aurait pu exploiter. Pour le reste, elle livre au public un éclairage émouvant et utile au chercheur comme à l’amateur sur un couple atypique.

Jean-Pierre LAIGLE

Présentation du numéro 210

Couverture : Gaétan Borgia

De la synchronicité des sommaires…


Comme toujours, je ne peux résister devant certaines coïncidences. De fait, pour ce 210e numéro qui clôt notre 44e année de publication, c’est Gaétan Borgia qui illustre la couverture. Or, la dernière qu’il avait produite pour la revue remonte à 1978 au numéro 21 (si, si !) quand Solaris s’appelait encore Requiem. Mais quand on sait que l’année suivante ce même Borgia gagnait le concours d’affiche du tout premier congrès Boréal dont on fêtera en mai le quarantième anniversaire (voir l’annonce en page 111), avouez que ce n’est pas banal.
Autre élément : Gaétan offrait à la revue sa der­nière illustration intérieure en 1987, l’année même où le jeune Jean-Louis Trudel terminait de publier dans imagine… le feuilleton Le Ressuscité de l’Atlantide. Or (bis), j’écrivais dans L’ASFFQ 1986 que ce feuilleton m’apparaissait « … comme le premier véritable roman de SFQ qui pourrait figurer avec honneur dans le catalogue de la collection Fleuve Noir Anticipation. » Eh bien, vous savez quoi ? Cette prédiction s’est réalisée en 1994 et c’est avec grand plaisir que j’en souligne aujourd’hui le vingt-cinquième anniversaire !

Vous en voulez encore ? Sachez donc que le numéro du roman de Jean-Louis dans la collection est le même que mon année de naissance (si, si bis !) et que c’est bien avant d’avoir pris connaissance de tout ce qui précède que nous avions inclus au som­maire « Bulles d’amour dans un ciel irrespirable » dudit sieur Trudel, qui clôt le volet fiction.
Deux autres noms connus figurent au sommaire. Geneviève Blouin ouvre le numéro avec « Oikos cherche cuisinière », vision douce-amère de ces lendemains qui déchantent où notre société figée dans ses habitudes de consommation nous mène tout droit. Pour sa part, Claude Lalumière revisite à sa manière suave le thème classique de l’objet maléfique dans « Moins que Katherine ».


Andréa Renaud-Simard, gagnante du prix Solaris 2017, propose « À l’origine du temps », une novelette ambitieuse tant par l’originalité du contenu que par l’intensité des personnages… mais je n’en dis pas plus. Et je termine avec Vincent B. Crépeault, dont « Voix d’escatombe » est la première publication. Lui aussi re­visite à sa façon une thématique classique, celle du personnage qui s’éveille dans une réalité future fort déstabilisante même si l’intelligence artificielle, la programmation neurale et la copie neuro­­sy­naptique sont déjà des éléments courants de la réalité du narrateur.


De son côté, notre Futurible en résidence s’est bien amusé en concoctant son article. Dans « Chiens mutants et cosmochats… », vous apprendrez toutou (excusez-la) sur les animaux de compagnie que l’on trouve dans notre littérature préférée. Mais soyez rassurés, la direction n’est pas tombée dans le piège Facebook et vous n’aurez droit qu’à une seule photo de chat et de chien… enfin, presque !
Comme toujours, le numéro se termine sur les appréciations de nos équipes critiques de la production trimestrielle. Que du bon. Enfin, presque (bis), et du meilleur, du genre qui devrait migrer des tablettes des librairies à celles de votre bibliothèque personnelle.

… au sommaire de la situation


Bien. Je me suis gardé un peu d’espace parce que la situation l’exige. Depuis le passage en quadrichromie de Solaris (n˚ 190, printemps 2014), nous avons maintenu inchangé nos prix de vente et d’abonnement. Cinq années plus tard, le temps est donc venu de hausser quelque peu nos tarifs. Comme nous sommes bon joueur, ces hausses (modestes, je le répète) n’entreront en vigueur qu’à compter du 1er juillet 2019, ce qui vous laisse le temps de vous réabonner (même pour deux ans) aux prix actuels, voire même d’abonner vos amis amateurs de littératures de genre qui ne nous connaissent pas encore – ce qui, disons-le franchement, est une honte après quarante-cinq ans d’existence.


Bref, mon message est simple : nous avons besoin de vous afin de poursuivre notre mission, qui est d’offrir aux auteurs d’ici un espace de création professionnel entièrement dédié aux littératures de l’imaginaire. Il en existe bien peu dans l’espace francophone, il n’en tient qu’à vous qu’ils perdurent.
Allez, on se revoit au prochain numéro, celui d’été – eh oui ! il va finir par arriver.


Jean PETTIGREW