Archives de l’auteur : Jonathan Reynolds

Critique de la semaine : L’Éveil des chimères, d’Éric Amon

Éric Amon

L’Éveil des chimères

Vanves, Leha, 2017, 442 p.

Ce recueil de douze nouvelles de longueurs très inégales, dont l’une est presque un court roman, comprend aussi neuf textes intercalaires ultra-brefs où un narrateur anonyme donne le ton au volume. Le cadre est un monde innommé, vaguement médiéval, imprégné de magie, doté de deux lunes, à l’ambiance rappelant les récits de Clark Ashton Smith, avec lequel l’auteur partage le goût du crépusculaire mais pas l’abus des mots rares et désuets. C’est une planète décadente où abondent les ruines – une Terre d’un lointain futur ? – où ont ressurgi et se cachent des monstres mythiques.

Ainsi un sphinx débonnaire en proie à des chasseurs qui finissent par l’exhiber comme phénomène de foire (« Grains d’exil » et « Grains d’espoir »), une manticore qu’inquiète la prédation d’une sorte de chimère sur le territoire humain qu’elle exploite sagement (« La Morsure de la brume »), un jeune faune que convoitent des marchands de raretés (« Silence »), un enfant normal adopté puis abandonné par une famille de cyclopes (« Difforme »), un membre sympathique d’une tribu de minotaures (« Gnosse en ses méandres »), une hydre traduite devant un tribunal (« La Sentence ») et une gorgone blessée qui nous livre ses réflexions existentielles (« Au-delà presque l’Horizon »).

Il y a encore une sirène, mais plutôt dans l’acception grecque originelle désignant une créature ailée. Cendres est l’héroïne de « Notre secret », « Les Violons de Roncegorge » et « Derrière la bouche d’ombre », qui auraient pu constituer un roman complet à part. Ayant perdu ses ailes, elle se cache parmi les humains mais conserve son pouvoir vocal. Elle fait partie de la Confrérie des Effraies, société secrète qui n’hésite pas à détrousser les puissants. Sa mission dans une ville décadente cernée par une forêt maléfique la mènera à accomplir sa destinée en tant que dernière de sa race.

Quelques textes à la première personne cèdent la parole aux monstres, sphinx, sirène, manticore gorgone et sirène, façon peut-être discutable de les humaniser, même au détriment des humains. Ils entendent parfois susciter la sympathie du lecteur, sauf le récit de l’hydre condamnée, à l’humour noir, consistant presque uniquement en dialogues. Les autres sont à la troisième personne, sauf une à la deuxième. C’est dire la variété du recueil, autant par l’écriture que par le ton, ironique, compatissant ou philosophique. Ce n’est pas toujours bien convaincant, mais en général agréable à lire.

Jean-Pierre LAIGLE

Critique de la semaine : Mauvaise Note, de Max Portrieux

Max Portrieux

Mauvaise Note

Brunoy, DDk (anticipation), 2018, 180 p.

DDk est une jeune maison d’édition française avec quelques publications à son actif, dans le créneau anticipation – fiction d’entreprise. C’est un premier roman.

Le thème : imaginez une société où les réseaux sociaux sont devenus si puissants qu’ils conditionnent réellement la vie quotidienne. Des loisirs au travail en passant par les relations amoureuses et même familiales, tout passe alors par LifeBook et JobLife, où tout un chacun peut liker ses collaborateurs, ses amis, et le chef de service peut noter les prestations de ses employés. Tout est public, les gens sont connectés en permanence et règlent leurs interactions sociales quotidiennes sur ce que leur niveau de points – d’étoiles – leur permet. Chacun vise une forme de promotion sociale extrêmement normalisée et sortir du lot, c’est s’exposer à la déchéance sociale. Ludovic essaie de suivre cette norme compétitive jusqu’à ce que l’absurdité du système lui revienne, voire l’inquiète. Certains de ses amis disparaissent, un collègue est arrêté en plein milieu de travail. Ce monde-là cache ses brebis galeuses, mais où ?

Du Big Brother version réseaux du XXIe siècle. Les idées sont bonnes mais amenées sans subtilité, le lecteur voit venir la déchéance de Ludovic à la longue vue et l’intrigue sous-jacente (que deviennent les gens exclus) arrive bien trop tard. L’histoire aurait gagné à s’étoffer avec une enquête plus longue et en profondeur. Le manque d’empathie des protagonistes brosse le portrait d’une société déshumanisée qui nous est déjà familière. Reste que les personnages sont un peu trop unidimensionnels, même s’ils deviennent attachants à la longue. La résolution finale aurait pu créer un développement sur les différentes facettes de cette société dystopique s’il n’était pas arrivé si tard dans l’intrigue. Reste le problème majeur de ce texte si l’on oublie l’agencement des idées : le style est plat et manque de relief, ce qui est un obstacle majeur à la lecture. Souhaitons à l’auteur de faire mieux une prochaine fois.

Nathalie FAURE

Critique de la semaine : Les Compagnons de Roland, de François Peneaud

François Peneaud

Les Compagnons de Roland

Paris, Les Moutons Électriques (Les Saisons de l’Étrange) 2018, 176 p.

Curieuse ambiance que celle de ce roman. Dans la France de 1932 la Tour Eiffel a été reconstruite grâce à Gabriel Dacié, richissime et savant mécène – qui s’en est pour ses bonnes œuvres réservé un étage – depuis sa destruction dix ans plus tôt par un pirate aérien qui exigeait une rançon pour l’épargner. Le président Albert Lebrun vient d’être assassiné par les Compagnons de Roland. Ceux-ci préparent un coup d’état qui les rendrait maîtres du pays si le généreux donateur et ses amis ne s’en mêlaient. Steampunk ? Uchronie ? Un peu de chaque, mais sans agressivité et avec force clins d’œil du côté des pulps états-uniens et du roman populaire français d’avant-guerre.

Et surtout, dans cet univers faussement familier, agit et se déchaîne la mystérieuse « énergie mentalique », que maîtrisent également les deux adversaires. Mais pour arriver à leurs fins, les méchants doivent s’emparer – entre autres – de l’olifant et de l’épée de Roland (le paladin de Roncevaux), Durandal, et de Joyeuse, celle de Charles 1er (l’empereur à la barbe fleurie) qui se révèlent réceptacles et émetteur de ladite énergie – qualifiée en leur temps de magie. Et les « mentalistes » de chaque côté de s’affronter avec moult projections plus ou moins dangereuses, voire mortelles, sauf à leur opposer de promptes contre-mesures. Bien sûr, les bons triompheront.

Ce complot s’entremêle avec la découverte d’une pyramide dont l’inventeur ne s’est jamais remis et qui projette les personnages dans une dimension peuplée d’agressives créatures, pieuvres arboricoles et écrevisses surdimensionnées, dont ils auront du mal à se débarrasser. Le lecteur retrouvera dans ce bref roman rétro l’esprit de Jean de la Hire, Marcel Alain et Pierre Souvestre, sans compter l’équipe de la série des Doc Savage. Fantaisiste, peu explicite, assez décousu, sans prétentions autres que distraire un public d’adolescents plus ou moins attardés mais dynamique et facile à lire, il fera la joie de votre enfant après vous avoir procuré un bon moment de délassement.

Jean-Pierre LAIGLE

Critique de la semaine : Pinsonia (1500-2011), de Rodolphe Lasnes

Rodolphe Lasnes

Pinsonia (1500-2011)

Montréal, Leméac, 2018, 238 p.

Grand voyageur français établi à Montréal, Lasnes signe ici la plus exotique des uchronies québécoises. Car l’histoire divergente qu’invente l’auteur ne concerne ni le Québec ni le Canada. Le roman alterne plutôt entre les aventures de Paco Fater, un journaliste qui tombe sur un document susceptible de lui valoir une fortune, et les épisodes d’une histoire qui s’écarte progressivement de la nôtre.

Fater vit à Villa-Nova, capitale du Pinsonia, petit pays sud-américain qui n’apparaît sur aucune carte — à l’exception d’un atlas brésilien de 1873 dont l’auteur, Cândido Mendes de Almeida, reproduisait une grande province de ce nom proposée en 1853, laquelle incorporait un territoire contesté entre la France et le Brésil.

Le Pinsonia imaginé par Lasnes naît strictement de ce territoire contesté depuis le traité d’Utrecht en 1713, dont une partie acquiert (dans le roman) une existence politique propre en 1905 grâce au soutien des États-Unis de Theodore Roosevelt, au nom de la doctrine de Monroe et plus particulièrement du corollaire expansionniste défendu par Roosevelt l’année précédente. Le Pinsonia devient quelque chose comme une république bananière sans pour autant tomber sous l’emprise d’une compagnie étrangère en particulier. Le pays vit plutôt sous la coupe d’une série d’autocrates et ses habitants se résignent à des existences sans envergure. Fater lui-même rêve d’émigrer aux États-Unis pour vivre à New York. Quand un vieil ami lui lègue la preuve que l’histoire officielle est une invention qui sert la cause des dirigeants du Pinsonia, sera-t-il capable de monnayer ce cadeau explosif ?

Lasnes rend hommage à une littérature de l’exotisme tropical associée à des auteurs comme Conrad, Lowry ou Greene qui contrastaient la luxuriance du cadre naturel et la corruption morale de protagonistes d’origine européenne. Paco Fater est un inadapté qui finit par résoudre l’énigme montée par son ami défunt, mais l’ingéniosité des procédés ne sauve pas une intrigue dont l’auteur tire trop visiblement les ficelles.

Le contexte uchronique permet à Lasnes d’inventer un petit pays colonial à sa convenance, mais la révélation que son histoire a été falsifiée est une fausse bonne idée. Au lieu de faire écho au fondement uchronique, le secret éventé par Fater ne produit pas l’effet voulu puisqu’il s’agit d’une manipulation supplémentaire d’une histoire déjà malmenée par le choix de l’uchronie. Néanmoins, la lecture du livre fait découvrir l’histoire de la république auto-proclamée du Counani qui a réellement existé à la fin du XIXe siècle dans ce territoire contesté et l’ouvrage reproduit deux documents authentiques en témoignant.

Outre ce travail de recherche, le roman n’est pas dépourvu de trouvailles, langagières ou autres. Les voyages de Lasnes dans cette partie du monde contribuent sûrement à la mise en place d’ambiances glauques et de personnages qui vivent d’expédients au même titre que l’État-mouchoir du titre. Tout comme son expérience de la vie culturelle québécoise nourrit peut-être des parallèles pinsoniens… mais on finit surtout par se demander ce qu’en penserait son public le plus évident, en Guyane française.

Jean-Louis TRUDEL

Critique de la semaine : Le Guide de la SF et de la Fantasy, de Karine Gobled

Karine Gobled

Le Guide de la SF et de la Fantasy

Chambéry, ActuSF (Les Trois souhaits), 2017, 339 p.

D’entrée de jeu, Le Guide de la SF et de la Fantasy avoue s’adresser aux néophytes, désire présenter un portrait d’ensemble des littératures de l’imaginaire aux curieux qui souhaitent explorer ces genres. Par conséquent, le livre couvre un panorama assez vaste, de la science-fiction aux conventions, en passant par le fantastique, les vampires et les collections dédiées des bibliothèques de Paris.

Le livre débute par une déconstruction des principaux préjugés sur les littératures de l’imaginaire et donne le ton – assez léger – que prendra le reste du texte. Cependant, de ressasser les idées reçues pour en prouver l’inexactitude est un exercice ici un peu raté car, en plus de nommer à nouveau ces préjugés, les argumentaires contre et les conclusions ne sont pas toujours bien construits. De plus, si nous nous permettons un saut vers la fin du livre, l’auteure utilise à profusion le terme « mauvais genres » dans la section sur les littératures de l’imaginaire et les autres médias, perpétuant maladroitement la connotation négative associée à ces-dites littératures, ce qui devient contreproductif au but avoué de son ouvrage.

Suivent les chapitres qui divisent les littératures de l’imaginaire : science-fiction, fantasy, fantastique. Si les deux premiers sont subdivisés en sous-genres, le troisième, très court, est suivi de chapitres complets sur certains « monstres typiques » du fantastique. Et c’est à partir de ce moment que les choix de chapitres commencent à agacer : quarante-quatre pages pour traiter de la science-fiction… et trente pour le vampire ? Pourquoi un chapitre sur l’uchronie, sous-genre de la science-fiction, alors que dans le chapitre sur le genre, certains sous-genres sont à peine effleurés (cinq lignes pour la hard SF). On ne peut que déduire que l’auteure s’est sentie plus à l’aise dans certains domaines que d’autres et a développé en conséquence, mais une telle pratique ne sert pas la fonction du livre. Ainsi, l’uchronie et le steampunk ont leur chapitre, alors même qu’un guide complet leur est déjà consacré chez le même éditeur.

Pour chaque chapitre, douze œuvres sont suggérées et commentées, de façon inégale, soit, mais en mélangeant classiques et œuvres récentes, productions anglophones et francophones. Au travers du texte, la description des sous-genres est bonifiée de multiples suggestions, mais l’intégration dans le texte alourdit la lecture et ne facilite pas le retour au livre pour référence. La formule d’une annexe en fin de volume aurait été plus conviviale et aurait permis d’alléger les références dans le corps du texte. Ça aurait aussi permis de grossir une bibliographie plutôt mince.

Au bout du compte, le livre peut constituer une introduction intéressante pour le néophyte, avec ses multiples suggestions de lectures et son panorama tout de même complet qui inclut les prix, les éditeurs, les revues. Son format cause par contre des répétitions dans la façon de présenter les choses et on se surprend à lire en diagonal. Dans les derniers chapitres, l’ajout d’entretiens rafraîchit et permet de pousser un peu plus loin certains éléments. On en vient à se demander si un second auteur, qui aurait complémenté Gobled, aurait pu être bénéfique. Tout comme une plus grande direction littéraire pour le découpage de l’œuvre. Il demeure une impression de débalancement entre trop en mettre (aurait-on pu faire un guide pour la SF, puis un sur la fantasy, et un sur le fantastique) et pas assez (on a développé en profondeur seulement quelques éléments aléatoires, pourquoi le traitement de faveur ?).

Donc : à mettre entre les mains de personnes curieuses, en leur suggérant de lire le tout avec un grain de sel. Pour les connaisseurs, peu de nouvelles notions à acquérir et certaines interprétations, ou encore raccourcis, peuvent agacer.

Josée LEPIRE

Présentation de Solaris 209

Illustration : Émilie Léger

Les fêtes de fin d’année sont (nous l’espérons) une période de réjouissances et l’occasion de partager de bons moments avec nos proches. Mais c’est aussi une période de réflexion : a-t-on des regrets sur ce qu’on n’a pas fait/dit et sur ce qu’on aurait préféré ne pas faire/dire ? C’est là qu’entrent en scène les auteurs des littératures de l’imaginaire…

Au sommaire

…car c’est bien ce dont il est question dans la nouvelle « Bis » de Sébastien Chartrand, où on apprend l’existence de chronomigrants, ces infortunées personnes qui ont voyagé dans le temps de façon involontaire et se retrouvent bloqués en 1995. L’idée de recommencer son passé différemment est tentante, mais… Frédérick Durand propose une variation intéressante de l’idéal de vie dans « Les Vacances disloquées ». L’auteur nous invite à suivre un homme parfait, à la famille et à la vie parfaites dans une journée de moins en moins… parfaite. Puis c’est au tour de Rich Larson, que nous publions pour la première fois dans nos pages. Dans « Sombre Cœur chaud », Kristine retrouve enfin Noel, qui revient des Territoires du Nord-Ouest où il a enregistré des histoires traditionnelles en inuktitut dans le but de les traduire. Une nouvelle fantastique glaçante. Notons la présence dans le volet critique de recensions à propos de Tomorrow Factory, un recueil de nouvelles de Larson, et de son premier roman, Annex. Le volet « fictions » se termine sur une nouvelle de Mario Tessier, « À la recherche de Snoopy » (dans la thématique de l’archéologie spatiale de son article paru dans Solaris 206) : une expédition cherche à récupérer le module lunaire d’Appolo 10, un artefact de valeur pour l’histoire de la conquête spatiale. Un texte tout en finesse sur l’importance de ce qui a pavé le présent.

Suit un article érudit signé Élodie Daniélou (que nous avons déjà publiée en fiction sous le nom d’Enola Deil) sur « L’Utilisation des épigraphes dans Dune, de Frank Herbert » (aux dernières nouvelles, l’adaptation prochaine du roman par le réalisateur québécois Denis Villeneuve va bon train et devrait compter deux films). Et retour de Mario Tessier qui nous fait découvrir les utopies sonores dans « La Symphonie fantastique ou les instruments musicaux imaginaires ». Notre équipe critique n’a pas non plus chômé et propose pas moins de vingt-six pages de suggestions de lecture : vous saurez quoi lire. Le tout est magnifiquement illustré par Émilie Léger, Marc Pageau et Sagana Squale. Si Émilie et Marc sont connus de nos lecteurs, Sagana n’en est qu’à sa deuxième présence dans nos pages : maniaque de sons et créateur d’images, il apparaît dès le début des années 2000 dans le milieu des fanzines et des expositions indépendantes de Québec. De multiples projets alliant images et musique lui firent créer des images autant pour des étiquettes de disques que des groupes de musique du Québec et de l’Europe. Il produisait aussi une émission de radio musicale iconoclaste sur l’une des stations indépendantes de Québec. Ses images paraissent de façon régulière en Europe, via le Belio magazine, et au Québec à travers plusieurs expositions et collectifs artistiques tel que le Canadian Bacon (sagana-squale.blogspot.com/).

Retour sur 2018

Cette année, le jury – Jean Pettigrew, Philippe Turgeon, Élisabeth Vonarburg et moi-même –, n’a pas remis le prix Joël-Champetier, réservé aux auteurs francophones hors Canada. Comme l’a indiqué Élisabeth Vonarburg en novembre lors des Utopiales à Nantes, le lauréat d’un prix doit pouvoir être publié dans l’état, sans direction littéraire. Un texte prometteur et de qualité qui nécessite du retravail (même minuscule) ne peut être lauréat. Nous restons fidèles à ce degré d’exigence et de professionnalisme, qui sont un gage de qualité. Et nous encourageons vivement les auteurs à participer à la quatrième édition (cf. page 3).

Et il est temps pour les auteurs canadiens francophones de songer à participer au prix Solaris (cf. page 2), dont la date limite est le 18 mars 2019. Tic-tac-tic-tac !

Parlant des Utopiales, Solaris y était bien représentée encore cette année : Yves Meynard, Élisabeth Vonarburg, Jean-Louis Trudel et Sylvie Bérard ont participé à une table ronde intitulée « Solaris, une revue québécoise ». Le festival a été plein de belles surprises : Élisabeth Vonarburg y a reçu le Prix extraordinaire des Utopiales pour l’ensemble de sa carrière : une distinction méritée pour celle dont le talent n’a d’égal que sa générosité envers la relève qui ne cesse d’apprendre d’elle.

Tout en songeant que la réalité a peut-être déjà rejoint la fiction – les jumelles génétiquement modifiées en Chine –, nous vous souhaitons une bonne lecture. Rendez-vous au printemps !

Pascal RAUD

Critique de la semaine : Le Songe d’une nuit d’octobre, de Roger Zelazny

Roger Zelazny

Le Songe d’une nuit d’octobre

Chambéry, ActuSF (Perles d’épice), 2018, 284 p.

Le nom de Roger Zelazny est bien connu des amateurs de science-fiction et de fantasy. Il a écrit plusieurs classiques dans ses genres qui sont régulièrement réédités. Personnellement, je l’ai découvert avec le cycle des Princes d’Ambre lorsque j’étais adolescent (Ah ! les couvertures de Florence Magnin !). Une relecture il y a deux ans m’a confirmé que le premier tome de la série est un pur chef d’œuvre.

Mort trop jeune (à 58 ans) en 1995, Roger Zelazny laisse derrière lui une bibliographie éclectique. Plusieurs de ses romans et nouvelles marquantes ont été publiés entre le milieu des années 1960 et la fin des années 1980. Il a d’ailleurs reçu plusieurs distinctions dont le prix Hugo du meilleur roman en 1966 pour Toi l’immortel qui partageait l’honneur avec Dune de Frank Herbert (rien de moins).

Dans les années 1990, il a surtout écrit en collaboration, particulièrement des romans humoristiques. Le Songe d’une nuit d’octobre est un des derniers (sinon le dernier) romans signés de sa seule plume. Et ce roman s’inscrit dans la veine plus légère de l’auteur. À noter que la (très belle) édition de ActuSF n’est pas la première parution de ce livre en français. Il a été publié en 1995 (soit deux ans après sa sortie en langue anglaise) chez J’ai lu.

Si je devais résumer le livre en un seul mot, ce serait : fun ! L’auteur ne dit jamais réellement où et quand se situe l’histoire, mais on comprend que l’action se déroule à Londres à la fin du XIXe siècle. D’ailleurs, je n’aurais pas détesté un peu plus de repères géographiques ou, du moins, un peu plus de descriptions des lieux. Un grand jeu met en opposition les ouvreurs et les fermeurs. Les premiers veulent ouvrir un portail pour permettre aux Grands Anciens de venir sur Terre, alors que les autres veulent les en empêcher. Pour compliquer les choses, les joueurs ignorent jusqu’à la fin (ou presque) dans quel clan se situent les autres. Parmi les participants, on retrouve : Jack l’éventreur, Dracula, Raspoutine, Frankenstein, un loup-garou, une sorcière et un druide. Et plusieurs curieux, dont le célèbre Sherlock Holmes flanqué de son inséparable Watson, viennent s’en mêler. Pour ajouter une touche de folie supplémentaire, chaque joueur est accompagné d’un familier. C’est d’ailleurs Snuff, le chien qui accompagne Jack, qui assume la narration du récit. Ici, les personnages principaux, les animaux, sont très bien rendus. Grâce à la plume alerte de l’auteur, on s’attache rapidement à ses petites bêtes à poil, à plume ou à écailles.

On s’entend, Le Songe d’une nuit d’octobre n’a pas le souffle ou l’ambition des grands romans de l’auteur. Par contre, l’amateur de roman (et de cinéma) horrifique y trouvera assurément son compte. Ce livre est pratiquement une lettre d’amour au genre. On y trouve trop de clins d’œil pour tous les nommer : à Lovecraft, mais surtout au cinéma d’horreur de la belle époque de la Hammer. Les chapitres, très courts, sont captivants. L’auteur nous amène tout de suite dans l’action et dans ce jeu dont nous découvrons les règles au fur et à mesure. Au-delà des hommages, il y a plusieurs belles trouvailles et une touche d’humour intéressante.

L’éditeur présente ce livre comme un roman steampunk. Personnellement, je ne suis pas convaincu qu’il s’inscrit dans ce courant. C’est, par bien des aspects de la fantasy animalière et c’est assurément du fantastique… Mais bon, ça ne sert à rien de chipoter sur les étiquettes. Ne boudez pas votre plaisir. Il s’agit d’un roman drôle et ingénieux qui vous fera passer un bon moment.

Pierre-Luc LAFRANCE

Critique de la semaine : Dévorés, de Charles-Étienne Ferland

Charles-Étienne Ferland

Dévorés

Ottawa, L’Interligne (Vertiges), 2018, 211 p.

Les succès des Walking Dead (série de bande dessinée devenue série télé) et Hunger Games (romans devenus films) n’ont pas fini de marquer la littérature de genre. Les dystopies fleurissent et nous rappellent, de manière plus ou moins sanglantes, que l’humain est une bête résistante, capable de s’adapter et de survivre dans les pires situations… à condition qu’il ne rencontre pas d’autres humains. Homo homini lupus est, disait Plaute : « l’homme est un loup pour l’homme ». Le roman Dévorés, de Charles-Étienne Ferland, est un descendant direct de cette vision pessimiste.

Cependant, dans Dévorés, il n’est pas question de zombies, de fléau nucléaire ou de strictes divisions sociales. Non, ce qui va ravager le monde connu et éteindre brusquement la civilisation, c’est plutôt l’apparition de guêpes géantes et voraces, qui commencent par dévorer toutes les cultures alimentaires, avant de changer de diète et de s’en prendre aux humains. En quelques jours, la majorité de la population meurt sous les dards et les mandibules de ces guêpes tueuses. Les survivants, forcés de se terrer le jour et de ne sortir que la nuit, lorsque les insectes dorment, sont réduits à fouiller les maisons pour trouver de la nourriture. Jusqu’à ce que l’hiver leur offre un répit… des guêpes. Car les bandes de survivants violents choisiront ce moment pour attaquer.

Dans le genre « quelques moments dans la vie d’un survivant », Dévorés est intéressant. En fait, si le livre avait été vendu en tant que roman pour jeunes adultes, j’aurais trouvé qu’il s’agissait d’une introduction pertinente au genre dystopique, pouvant même déboucher sur des discussions philosophiques. Cependant, mes recherches, sommaires il est vrai, semblent indiquer qu’on le présente plutôt comme un roman pour adulte. Et là, le bât blesse.

Le roman nous est raconté par le biais de Jack, un jeune homme au début de la vingtaine. Nous le voyons d’abord avec ses trois colocataires, puis en compagnie de diverses bandes de survivants, jusqu’à ce que la dureté de son univers l’atteigne, le change profondément et l’isole à jamais. L’arc psychologique de Jack est bien rendu, on y croit… Cependant, c’est l’arc psychologique d’un jeune adulte naïf, qui a peu vécu, qui manque de souvenirs positifs auxquels se raccrocher, de compas moral pour le guider. Bref, exactement le genre d’histoire qui pourrait susciter de belles discussions avec des adolescents, mais qui risque d’ennuyer un peu le lecteur adulte.

Surtout que, à la naïveté du personnage, s’ajoute quelques maladresses de jeune auteur : des dialogues où les protagonistes s’épanchent un peu trop, une narration qui oublie parfois les personnages le temps de nous informer sur leur monde, ainsi que des ressorts d’intrigue qui ne surprendront pas le lecteur aguerri. Pour vous donner un exemple de ce dernier point, au début de ma lecture, j’ai pensé, à propos d’un personnage : « Ah tiens, celui-là, à part son nom, me semble qu’il n’y a pas grand-chose pour le définir. C’est sûr que c’est le premier à mourir. » Ma prédiction a mis trois pages à se réaliser. De plus, je crois qu’il y a dans le texte soit une erreur de révision, soit un bris de continuité, soit une phrase salement embrouillée, car vers le premier tiers du récit, Jack écrit, dans son journal, qu’il reverra un personnage dans deux jours, mais en fait il ne le reverra pas. Le détail échappera sans doute au lecteur peu attentif, mais il m’a dérangée pendant tout le reste du bouquin !

Cela dit, l’originalité du fléau imaginé dans Dévorés, de Ferland, est en lui-même un vent de fraîcheur et mérite d’être salué. Le roman plaira aux jeunes adultes qui n’ont pas encore lu leur content de dystopie, ainsi qu’aux lecteurs aguerris qui ne semblent jamais en avoir assez ! Toutefois avis à ceux qui, comme moi, n’aiment pas particulièrement les insectes, surtout s’ils piquent : ce bouquin vous enlèvera l’envie d’aller lire dehors !

Geneviève BLOUIN

Prix Joël-Champetier – résultats de la troisième édition

À la suite d’une sereine délibération, le jury a déterminé qu’aucun des textes participants à la troisième édition du Prix Joël-Champetier, en dépit de certaines qualités sur les plans de l’imaginaire ou de l’écriture, n’était publiable en l’état. Cette condition minimale ne pouvant être satisfaite, le jury a donc décidé avec regret de ne pas accorder le prix cette année.

La participation à la troisième édition du Prix Joël-Champetier a été de 38 textes.

Le jury de la troisième édition du Prix Joël-Champetier, appelé à délibérer selon un processus de sélection anonyme, était composé de :

  • Jean Pettigrew, éditeur de la revue Solaris,
  • Pascal Raud, écrivain et directeur littéraire de Solaris,
  • Philippe Turgeon, adjoint à la direction littéraire aux éditions Alire,
  • et Élisabeth Vonarburg, écrivaine.

Toute l’équipe de la revue Solaris remercie néanmoins chaleureusement tous les participants et les membres du jury de leur collaboration, et rappelle que la date limite de participation pour la quatrième édition est le 31 août 2019.

Prix Horizons Imaginaires (3e édition) – Les cinq finalistes!

Nous venons d’apprendre les titres des cinq oeuvres finalistes de la troisième édition du Prix des Horizons Imaginaires :

Le Potager, de Marilyne Fortin (Québec Amérique)

Hivernages, de Maude Deschênes-Pradet (XYZ)

De synthèse, de Karoline Georges (Alto)

La Ruche, de Michèle Laframboise (Les Six Brumes)

Borealium tremens, de Mathieu Villeneuve (La Peuplade)

Pour plus d’informations sur ce prix, visitez leur SITE.