Rivers Solomon, Sorrowland (SF)

Rivers Solomon

Sorrowland

Farrar, Straus and Giroux, New York, 2021, 355 p.

La jeune Vern vit à Caïnland, domaine enclos d’un regroupement des années 60 né dans la foulée des revendications des Noirs, et devenu ensuite un culte religieux : les occupants Noirs y sont les enfants du bon Caïn opprimés par les descendants du mauvais Abel et qui s’en sont libérés dans Caïnland. Ils doivent cependant y demeurer, car le monde extérieur est dangereux et impur. D’ailleurs, victimes de « hantises » nocturnes, tous les membres du culte dorment attachés à leur lit. Vern, forte tête, constamment en révolte contre les limites qui lui sont imposées, et à quinze ans épouse malgré elle du chef du Culte, le Révérend Sherman, est extrêmement enceinte. Après la fuite de son amie Lily, elle s’enfuit à son tour pour donner naissance dans la forêt à des presque jumeaux, l’un albinos comme elle, qu’elle nomme Howling (hurlement) et l’autre qu’elle nomme Feral (sauvage). Elle réussit à survivre avec eux, malgré la présence menaçante d’un « Démon », ennemi invisible qui semble les pourchasser sans cesse. Elle constate peu à peu qu’elle change, physiquement : elle est de plus en plus forte, ses sens plus aiguisés. Mais en même temps, il lui pousse une sorte de carapace. Est-elle malade ? Est-ce le résultat, ou l’absence, de ces piqûres soi-disant de « vitamines » que tous les Caïnites subissent chaque jour ? Et ces hantises, des présences d’abord fantomatiques, prennent un aspect concret de plus en plus cauchemardesque, non seulement Lily, mais des figures d’inconnus, femmes et hommes, des Noirs d’époques révolues, dans des situations souvent horrifiantes (meurtre, lynchage, viol…). Après quatre ans, et une brève relation avec le « Démon » qui s’avère être une motarde mercenaire et l’avoir protégée alors qu’elle était censée la ramener de force à Caïnland, mais qui est aussi meurtrièrement menteuse et possessive, Vern décide de quitter la forêt avec ses deux enfants, à la recherche de Lily qui lui a laissé une vague piste à suivre. Au bout de cette piste, elle va trouver Gogo, une jeune guérisseuse amérindienne et sa mère adoptive Bridget, qui l’accueillent avec ses enfants. Avec elles, Vern continue à essayer de comprendre ce qui lui arrive physiquement et mentalement, et elle finit par découvrir la véritable nature de Caïnland.

Que l’âge de la protagoniste, de quinze à vingt ans, ne trompe pas : ce n’est PAS un roman pour « jeune adulte ». Et nombre d’adultes en trouveront les contenus extrêmement durs à lire. Si l’on a déjà rencontré Rivers Solomon, (par exemple Les Abysses, que j’ai commenté ici, ou encore L’Incivilité des fantômes) on sait à quelles problématiques s’attendre : race, genre, sexualité, identité, neurodivergence, marginalités, le couple maudit patriarchie/misogynie, métamorphose, (plus ou moins « monstrueuse » comme dans Les Abysses), et enfin la mémoire, hantise et devoir à la fois collectif et individuel. Le tout dans le cadre de l’expérience séculaire des Afro-Américains : l’esclavage, les abus horrifiques qui en étaient le quotidien, ses retombées modernes et la complicité des establishements politique et religieux pour le maintenir sous diverses formes. Et il y a une physicalité du texte qui peut être parfois perturbante, en particulier tout le début dans la forêt, où Vern devient tout animal et instinct, comme la façon dont elle vit sa propre physicalité (ses problèmes visuels, son albinisme, son poids… et la douleur croissante de sa métamorphose). Sa voix est dure aussi à entendre, parfois. Intelligente, audacieuse, patiente, courageuse, Vern est farouchement dévouée à ses enfants sauvages (et brillants comme elle, mais dans un autre registre, sans le fardeau des traumas qui pèse sur leur mère ; leur présence constitue souvent un heureux contraste avec la sienne…), et elle les élève du mieux qu’elle peut dans un respect de la nature dépourvu de sentimentalité. Cependant, elle est aussi très abrasive, avec un côté masochiste, constamment agressive, elle se méfie de tout le monde et rejette aisément la main tendue (quand elle ne la mord pas) – mais c’est ce qui lui permet de survivre aux traumas de Caïnland, puis dans la forêt et dans le monde « normal » (!). Et puis c’est Rivers Solomon qui la fait parler, et cette voix-là – cette écriture tour à tour violente, lyrique ou incisive –, c’est ce qui m’a emportée tout du long sans jamais me lâcher. Même lorsqu’on passe aux explications pas vraiment inattendues mais malgré tout nécessaires, ici et là, et même à la résolution de l’intrigue, qui mérite au roman une de ses étiquettes, « science-fiction gothique » – même si Solomon semble un peu plus à l’aise dans l’ici et maintenant (décalé) que dans le fantastique ou la SF traditionnelle, il semble toujours y avoir un léger problème avec ses dénouements d’intrigue, ai-je l’impression, après la lecture de trois romans. Mais le dénouement d’une intrigue n’est pas nécessairement la fin d’un texte, et la finale, ici, m’a satisfaite – Vern, Gogo et les enfants dans la forêt : « J’aime la forêt, dit-elle. Dans la forêt, les possibilités ont l’air infinies. La forêt, c’est là que vivent les choses sauvages, et j’aime bien penser que le sauvage gagne toujours. Dans la forêt, ça n’a pas d’importance s’il n’y a pas une seule parcelle de terre qui n’a pas connu les os, le sang, la pourriture. Ça la nourrit. Ça fait pousser les arbres. Les champignons. Ça transforme les peines en fleurs. » Elles s’assirent ensemble, en sueur, bras entrelacés. Elles restèrent ainsi jusqu’à ce qu’elles puissent entendre les cris nocturnes de mille choses vivantes qui hurlaient leur existence, prouvant au monde qu’elles survivaient. Vern lança son propre cri en retour. » (Ma traduction.)

Élisabeth VONARBURG

N.B. : Ce roman sera bientôt publié en traduction aux éditions Aux forges de Vulcain.

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