Critique de la semaine : 5 romans de la collection Menvatts

Kim Messier

Menvatts : Uncia

Pierre H. Charron

Menvatts : Origines – La Lignée Centuri (R)

Guy Bergeron

Menvatts : Valse macabre (R)

Michèle Laframboise

Menvatts : L’Écologie d’Odi (R)

Michel J. Lévesque

Menvatts : Concertos pour Odi-Menvatts (R)

Varennes, Ada (Corbeau), 2019, 226 p., 261 p., 204 p., 267 p. et 210 p.

Dans un futur dystopique, le Gouvernement Légitime sert ses propres intérêts, au détriment de sa population. Sur le cinquième continent, la pauvreté est endémique et les Arcurides, forces policières de l’État font régner la terreur dans les rues de la Quadri-Métropole. Face à eux, les Odi-Menvatts, des « Clowns Vengeurs », qui permettent au commun des mortels d’exiger vengeance contre une somme d’argent. Au cœur de la Cité Blanche, ils forment le Gouvernement Illégitime et s’opposent aux Arcurides, par tous les moyens, y compris la violence.

Cinq nouveaux romans viennent s’ajouter à la collection Menvatts, dont nous avons déjà parlé dans le précédent numéro, mais seulement quatre d’entre eux constituent une réédition d’une œuvre initialement parue chez Porte-Bonheur.

En effet, Uncia est un inédit, et Kim Messier rejoint ainsi la famille « originale » des Menvatts, avec un succès indéniable. Son roman met en scène Uncia, un hybride mi-homme mi-panthère des neiges, fruit d’une union entre une humaine et une Anomalie, descendante d’humains ayant subi des mutations génétiques. Élevé par les moniales qui vénèrent Odi en secret, Uncia se considère comme un menvatt, et il exécute des mandats de vengeance selon les ordres de ses supérieures. Pourtant, lors de l’une de ses missions, il entre en contact avec une scientifique qui pourrait non seulement changer sa vie et celle des autres Anomalies, mais peut-être même faire basculer le combat qui oppose le Gouvernement Légitime aux forces rebelles en faveur de ces dernières. Il va donc chercher à la protéger au péril de sa propre vie.

Saluons d’emblée l’ajout d’une auteure à un groupe majoritairement masculin. Le roman de Messier contient un sous-texte féministe omniprésent et fort pertinent dans l’univers violent, et ouvertement machiste (l’arrière-monde justifie cette misogynie et n’est en aucun cas le fait des auteurs de la série, il est important de le préciser !), d’autant plus qu’il met en lumière l’existence d’un gouvernement féministe qui a depuis laissé sa place au système de castes patriarcales des Arcurides et de leurs alliés.

La plume alerte de l’auteure, des personnages à la psychologie bien développée et aux motivations parfois contradictoires et une intrigue rondement menée font de Uncia un très bon roman. On note quelques coquilles et quelques scories oubliées par la direction littéraire, ainsi que l’utilisation toujours aussi importante de novums science-fictionnels qui n’apportent pas toujours grand-chose. Par contre, l’auteure a eu la bonne idée d’expliquer certains termes et quelques notions de l’univers de Mirage à l’aide de notes de bas de page.

Ironiquement, on en vient à regretter le fait que le directeur de la collection n’ait pas étendu cette manière de faire à l’ensemble des Menvatts, ce qui faciliterait l’immersion du lecteur dans cet univers complexe et très développé. Mais encore une fois, ne boudons pas notre plaisir, puisqu’il s’agit d’une série forte, qui mérite amplement de trouver son public.

Guy Bergeron, de son côté, nous propose une histoire de tueur en série, sur fond de conflit entre Menvatts et Arcurides, dans sa Valse macabre. Jordan Gacy (qui n’est pas sans rappeler le véritable tueur en série John Wayne Gacy, d’ailleurs surnommé le « clown tueur ») est l’une des recrues les plus prometteuses de l’ordre Menvatt. Sauf qu’il a l’habitude de torturer ses victimes avant de les tuer, ce qui est contraire aux enseignements d’Odi, le dieu de la vengeance vénéré par les clowns vengeurs.

En parallèle des meurtres de Gacy, le Gouvernement Légitime a chargé le professeur Jaro de développer une nouvelle arme dans son arsenal de la lutte contre les Menvatts. Et un mouvement eugéniste gagne en importance au sein des Arcurides, dont certains voudraient débarrasser les « impurs », ceux qui n’ont pas l’ADN du prince Arcure, de leurs rangs.

Cette triple intrigue est bien exploitée par Bergeron, qui nous convie à assister aux meurtres de Gacy de son propre point de vue, excitant le côté voyeur du lecteur. Le changement de narrateur selon la trame exploitée permet de ne jamais perdre le fil et de bien comprendre les enjeux narratifs. L’auteur a une écriture accrocheuse et même si on se doute de la manière dont les choses vont se terminer, il nous réserve quand même une ou deux surprises pour la finale. Un autre ajout pertinent, et captivant, à la série, donc !

Pierre H. Charron a plutôt choisi de nous entraîner, comme le titre de son roman l’indique, aux origines de la Quadri-Métropole, mais aussi à la naissance du Prince Arcure et de l’ordre des Odi-Menvatts. Origines – La Lignée Centuri vient expliquer plusieurs des éléments qui composent l’univers de la série Menvatts. On comprend comment, et dans quel but, a été construite Mirage, qui est le prince Arcure dont les Arcurides se réclament à travers son ADN, d’où vient le nom des légiokhans, mais aussi comment a été fondé l’ordre des clowns vengeurs.

Disons-le d’emblée, c’était un mandat casse-gueule de présenter les bases d’un univers aussi vaste, mais Charron relève le défi avec brio. Avec un redoutable talent de conteur, l’auteur nous entraîne dans les coulisses de la rivalité entre les Arcurides et les Menvatts. Dans un style plus bourru que ses comparses écrivains, l’auteur capture l’attention du lecteur dès les premières pages et tisse sa toile jusqu’à la conclusion explosive. Tout au long du roman, on a l’impression d’écouter Charron nous raconter l’histoire, comme si on était en train de prendre une bière avec lui. Même si sa plume plus familière tranche avec le style parfois plus soutenu d’autres auteurs de la série, on s’attache au narrateur et on apprécie grandement l’authenticité de l’auteur. Notons que ce roman constitue, selon nous, la porte d’entrée idéale pour l’univers des clowns vengeurs.

Avec Allégeances, d’Isabelle Lauzon et Nadine Bertholet, L’Écologie d’Odi, de Michèle Laframboise, fait partie des derniers romans de la série des Clowns vengeurs publiés chez Porte Bonheur avant la faillite de l’éditeur. C’est donc avec plaisir qu’on en retrouve la réédition dans la collection Menvatts. Arran Noor est une recrue qui vient tout juste d’obtenir sa canne de bronze. Malgré l’échec de sa première mission à titre de menvatt, l’Ordre lui a donné une seconde chance. Le soir où il exécute cette nouvelle requête, il voit le S.P.E.E.K. de son accompagnateur à canne d’argent s’écraser. Lorsque d’autres accidents impliquant ces jets se produisent, Noor décide de mener l’enquête pour découvrir ce qui se cache sous cette série d’écrasements. Malheureusement pour lui, de puissantes forces sont à l’œuvre, et même l’Ordre Menvatt pourrait échouer à le protéger dans sa recherche de la vérité.

Comme son titre l’indique, le roman de Laframboise a un sous-texte résolument écologique. C’est intéressant de voir comment l’auteure se sert de l’univers des Menvatts pour y apporter sa propre expérience et ses thèmes fétiches. Ceux-ci sont d’autant plus pertinents que l’intrigue se déroule dans un monde futuriste, technologiquement avancé, où l’environnement en prend pour son rhume. Les romans les plus intéressants de la série sont ceux où leurs auteurs se sont servis du monde créé par Michel J. Lévesque pour y raconter une histoire qui leur est propre, et L’Écologie d’Odi est l’un de ceux-là. Soulignons aussi le fait que c’est la première fois qu’on met en scène un clown vengeur recrue, ce qui permet de mieux comprendre leur processus de recrutement et leur formation.

Par contre, l’enquête proprement dite traîne un peu en longueur et le récit aurait gagné à être resserré pour maintenir l’intérêt du lecteur et la tension dramatique tout au long du roman. Comme il s’agit d’une réédition, il apparaît étrange, voire frustrant, qu’une nouvelle ronde de direction littéraire n’ait pas pallié ce problème de rythme. Malgré tout, le roman de Michèle Laframboise demeure un ajout pertinent et intéressant à la collection.

Michel J. Lévesque est le créateur de l’univers des clowns vengeurs, comme on l’a expliqué en introduction de la première critique de la réédition des Menvatts. Avec son Concertos pour Odi-Menvatt, il met en scène John Lithargo, un maître menvatt accompli, mais aussi le chef d’une rébellion contre le Gouvernement Légitime. Alors que le chef du gouvernement et ses ministres intensifient leur lutte contre les clowns vengeurs, Lithargo, de son côté, souhaite le rétablissement d’un gouvernement illégitime, malgré l’opposition de certains des moines de la Cité blanche. Lorsque son plus grand secret est éventé, Lithargo devra se fier à sa formation de clown vengeur pour protéger ce qu’il a de plus précieux.

Lévesque nous offre ici une intrigue résolument politique, alors qu’on assiste aux balbutiements du gouvernement illégitime mis en place par les Menvatts et qu’on retrouve dans certains autres romans de la série. Le problème avec ce roman est l’absence de repères temporels et sociopolitiques dans le paratexte. C’est l’un des ouvrages de la série qui souffre le plus de ces ajouts éditoriaux qu’on souhaitait déjà dans la première critique des Menvatts chez Ada. Lévesque mentionne l’existence d’un premier gouvernement illégitime, mais le lecteur doit se débrouiller avec les maigres informations données à ce sujet. De même, le personnage de Lithargo est aussi présent dans le roman de Guy Bergeron, mais impossible de savoir lequel vient en premier d’un point de vue chronologique.

C’est dommage, parce que Lévesque nous donne envie de plonger davantage dans son univers, de nous intéresser de plus près à la lutte entre les Menvatts et les Arcurides, mais sans repères pour s’accrocher, le lecteur ressort de sa lecture désemparé et un peu déçu. Soulignons également le fait que ni la direction littéraire ni la révision linguistique n’ont remarqué l’absence de nombreux tirets dans les dialogues, ce qui constitue un oubli inacceptable, compte tenu qu’il s’agit d’une réédition.

De plus, certains éléments de l’intrigue n’ont aucune résolution, et le lecteur en est quitte à se demander s’il y aura un autre roman de Lévesque qui viendra boucher les trous. En l’absence d’un paratexte éditorial expliquant et bonifiant l’univers des Menvatts, cette situation s’avère extrêmement frustrante. Ironiquement, on doit donc conclure que même si c’est le roman de l’instigateur de la série, c’est le plus faible de cette nouvelle fournée.

De manière générale, et à l’exception du roman de Michel J. Lévesque, on note une nette amélioration de la révision linguistique, ce qui est bienvenue, malgré la présence de quelques coquilles, d’informations contradictoires (un personnage du roman de Guy Bergeron a les yeux bruns à une page et ils deviennent verts à la page suivante) et autres erreurs syntaxiques.

Quant à l’intérêt de la série, il se maintient avec trois romans de très bonne tenue et un autre qui aurait pu être plus intéressant avec davantage d’accompagnement éditorial. On attend donc les prochains tomes avec impatience, ce qui est un excellent signe. Et le roman de Kim Messier démontre avec brio la pertinence d’ajouter du sang neuf pour bonifier les rééditions, ce qui permet à de nouveaux auteurs de faire leur marque dans cet univers complexe et fascinant.

Pierre-Alexandre BONIN

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