Critique de la semaine : Démesure (Inaccessibles -3), de Katharine McGee

Katharine McGee

Démesure (Inaccessibles -3)

Neuilly-sur-Seine, Michel Lafon, 2019, 340 p.

Nous connaissions déjà, entre autres, les romans La Maison aux mille étages (1928) de Jan Weiss, La Tour de verre (1970) et la série de nouvelles Les Monades urbaines (1970-71) de Robert Silverberg. Voici le gratte-ciel de mille étages qui se dresse en 2118 à Manhattan, cadre de la trilogie de Katharine McGee dont c’est la conclusion. La Tour s’effile sur quatre kilomètres jusqu’à sa pointe comprenant un seul appartement, propriété d’une famille ultra-riche. C’est une ville complète avec des rues, un système d’ascenseurs, des commerces, des hôtels, des places, des musées, des parcs, des restaurants, des lieux de rencontre et de culte, des salles de spectacles, des locaux scolaires et universitaires, des hôpitaux, des commissariats de police, etc. Un monde en soi dont les drames et les injustices sont ici exposés.

Ce volume final est inséparable des précédents et il serait impensable d’en parler séparément. Ils constituent un seul et même roman dont les intrigues sont (con)centrées sur la Tour. Elle se compose de matériaux composites de carbone ultra résistant usinés en apesanteur, mais quelles sont ses dimensions à sa base ? Et surtout, l’extérieur est vague. Quel type de société l’a produite ? Capitaliste, certes, sans doute ultralibérale, mais encore ? À peine des événements passés et l’actualité sont-ils mentionnés, comme s’ils n’avaient aucun intérêt : le réchauffement climatique a été maîtrisé, la monarchie anglaise abolie, la majeure partie de l’Islande engloutie. Çà et là surnagent épars des éléments super-scientifiques : la Lune et Mars sont colonisés – mais jusqu’à quel point ? –, la météorologie est en partie contrôlé, etc.

Nous apprenons encore qu’un personnage s’est fait illégalement greffer pour l’assister dans son ascension sociale une intelligence artificielle qu’il finira par rejeter, qu’un autre est le produit d’une coûteuse manipulation des gènes de ses richissimes parents pour lui conférer une beauté presque surhumaine qui ne fera que lui nuire. Néanmoins, leur caractère exceptionnel n’apporte rien de véritablement déterminant dans ce pur prolongement de la société ultralibérale du XXI° siècle où ils évoluent avec d’autres plus ordinaires, plus attachants ou plus détestables. Mais tous sont adolescents et non moins aliénés par cette Tour, véritable thermomètre social dont les graduations trahissent le niveau économique des habitants : les riches vivent en haut, les pauvres en bas. C’est un des drames qui irriguent la trilogie. Cet empilement est le seul vrai changement.

Ce n’est pourtant qu’accessoirement de la SF sociologique. Si la Tour demeure le cadre immanent, il n’est guère développé, comme si K. McGee ne s’y intéressait que pour décortiquer – non sans adresse, il est vrai – de banales et souvent mesquines intrigues et des états d’âme d’adolescents. Ceux-ci, à cause de leurs pulsions amoureuses ou autres, jouent avec le feu au point, pour plusieurs, d’y perdre la vie, à l’image de séries télévisées à succès (il est d’ailleurs question d’une telle adaptation). Aliénée par son propre univers, l’autrice se limite à prolonger la peinture de la jet-set actuelle aux secrets inavouables qui font chuter certains et où s’immiscent des arrivistes plébéiens. Et surtout elle s’adresse aux jeunes comme s’ils n’étaient pas concernés par l’avenir architectural de l’humanité. D’où l’adroite mais immense superficialité de la trilogie.

Jean-Pierre LAIGLE

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