Critique de la semaine : Anthelme Hauchecorne, Journal d’un marchand de rêves

Anthelme Hauchecorne

Journal d’un marchand de rêves

Paris, French Pulps (Anticipation), 2018, 528 p.

Curieux roman que voici, basé sur l’hypothèse farfelue mais féconde qu’une minorité – dont fit jadis partie le philosophe Pascal ! – a accès à un monde onirique créé par des milliers de rêveurs et que l’auteur décrit à sa manière : « Brumaire est un songe millénaire,…/… Las, je n’ai rien de mieux à vous offrir que des hypothèses. Brumaire pourrait être le reflet d’un lieu d’autrefois. Après tant de siècles, autant supposer qu’il n’en reste rien. » Débrouillons-nous avec cela. Walter Krowley, minable scénariste d’Hollywood, se réveille soudain de l’autre côté du miroir, à Doowylloh. La majeure partie de l’histoire s’y passe ainsi qu’à Sellexurb (parodie de Bruxelles), entrecoupées de brèves séquences dans le monde de l’Éveil, opposé à celui de l’Ever.

Une question se pose : Faut-il en condamner l’accès ? Brumaire a un régime totalitaire, à la bureaucratie féroce et tatillonne disposant d’une technologie avancée, de terribles automates et de la Garde de Nuit. Il y a aussi l’inflexible Gouverneur et le mystérieux Monsieur M qui serre de près Walter. À peine éveillé dans ce rêve – situation dont le lecteur appréciera l’humour noir – qu’il partage avec des milliers d’autres, il se voit assigner un logement où il est confiné sauf pour un travail idiot, suivi par un conseiller d’orientation et affublé d’un Ça – incarnation de son inconscient torturé ? –, monstrueuse bestiole liée à lui par une chaîne dont il arrivera à grand-peine à se débarrasser. Le but avoué est d’aliéner et d’exploiter les nouveaux-venus.

Le régime a ses opposants, les Outlaws. Ils contrôlent une partie du territoire mais non sans complices dans l’ordre établi. Walter tombera chez eux et constatera qu’ils ne valent guère mieux que les exploiteurs officiels. Il y a enfin les dissidents. Ainsi, parmi ces derniers, rencontre-t-il trois femmes : Spleen, transfuge facétieuse recherchée par la police qui apparaît et disparaît sans crier gare, Poppy Lollipop, sale petite chipie trafiquante qui le considère comme un juteux investissement, et surtout Banshee, une marginale, génie en mécanique et en piratage dont la tanière est une vraie caverne d’Ali Baba. Il connaîtra avec elle un amour passablement vache avant qu’elle monte en grade et disparaisse. La moitié du roman se passe à sa recherche.

Walter la perdra définitivement, mais cela ne l’empêchera pas de retourner à Brumaire qui semble lui coller à la peau. Entre temps a éclaté une révolte des Outlaws, puis une révolution, enfin une guerre civile au terme de laquelle démissionne le Gouverneur. Walter tirera quand même son épingle du jeu. Ce roman conte ses mésaventures. « Vous tenez mon journal intime. Prenez-en soin. Ce livre pourrait devenir mon testament, » prévient-il. Le lecteur aura sans doute du mal à s’y accrocher tant il est touffu et décousu, mais si vous tenez bon, vous ne le regretterez pas. Écrit dans un style à l’emporte-pièce proche de celui de San Antonio, ce récit tragi-comique, lauréat du Prix Imaginales 2017, vous laissera un goût sanglant de cauchemar éveillé.

Jean-Pierre LAIGLE

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