Lectures 150

par Pascale RAUD, Estelle GIRARD, Roger BOZZETTO, Norbert SPEHNER, Sam LERMITE, Richard D. NOLANE

Exclusif au Volet en ligne (Adobe Acrobat, 1 074Ko) de Solaris 150, été 2004

Elias Jabre
Immortalis

Paris, Le Masque, 2004, 249 p.

[Prix du Roman Fantastique du Festival de Gerardmer Fantastic’arts]

 [couverture] Avec un titre comme celui-là, on s’attendrait à un roman d’anticipation sérieux traitant uniquement d’immortalité, avec toutes les questions philosophiques, éthiques et scientifiques qui s’imposent. Hélas, c’est un premier roman, et ça se sent.

Paris, 2041. Stanislas, brillant généticien à l’ambition démesurée, cherche à percer le secret de l’immortalité. Il est appuyé par ses deux enfants, des Eugéniques créés par la science. Son deuxième soutien lui vient du gouvernement, dont les dirigeants se font vieux. Son détracteur principal est son beau-frère, Léonard, lui aussi généticien: ce dernier détient la clé de l’immortalité, mais refuse de la révéler. S’en suit une série de péripéties plus délirantes les unes que les autres. L’histoire se perd rapidement dans des courses-poursuites effrénées pour retrouver Léonard et le forcer à parler, et des duels qui arrivent comme un cheveu sur la soupe. Ceux-ci ne servent en réalité qu’à montrer à quel point les Eugéniques sont beaux, forts et brillants.

L’univers futuriste est à peine crédible: l’auteur, Elias Jabre, essaie de poser les bases d’un monde qui n’en a pas ou peu. Doit-on croire à ce futur sous prétexte qu’il est peuplé de voitures volantes, de cartes de transport magnétiques, de vêtements ultramodernes aux marques ésotériques, de chiens vert fluo génétiquement modifiés, et de mutants, sortes de cobayes ratés de la science? Ces derniers sont entassés dans le Zoo, ancienne ville désaffectée, devenue par la force des choses un périmètre à risque, qui sent à plein nez le New York 1997 réchauffé.

Quant aux personnages, on n’y croit pas un seul instant. Leur personnalité est inexistante: tous s’expriment de manière égale, sans que rien ne détermine leur position sociale, leur âge ou leur sexe (le ministre et l’homme de main utilisent exactement les même vocabulaire et structures de phrase). Les dialogues sont à la limite du ridicule, bourrés de répétitions (après dix pages de répliques commençant par «bon» ou «mouais», je hurle) et de lieux communs. Et que dire du style, à la limite du verbiage, enchaînant phrases alambiquées et envolées pseudo-littéraires? L’efficacité en est considérablement diminuée. Dois-je aussi parler des nombreuses scènes de sexe, tellement inutiles et loufoques que je me suis demandé ce que je faisais là?

Deux choses positives toutefois. Premièrement, j’ai ri à en pleurer à la lecture des dialogues, vraiment décalés, et des fameuses scènes de sexe. Ce qui m’a mis de bonne humeur, je l’avoue. Deuxièmement, la fin du roman: il s’y trouve les quelques idées intéressantes que j’attendais depuis le début.

Mais que de détours pour en arriver là! Peut-on sauver de justesse un roman à la toute fin? Rien n’est moins sûr. Ma lecture était déjà devenue un exercice d’analyse pour tenter de déterminer ce qui clochait, jusqu’à penser: «C’est peut-être une parodie de roman d’anticipation, et personne ne me l’avait dit?» Si c’était le but, bravo! Sinon, la principale faiblesse d’Immortalis n’est pas son thème (plutôt intéressant), ni même les erreurs de style, banales dans un premier roman: c’est le non-travail éditorial. L’écriture est un exercice difficile, une mise à nu risquée, où l’auteur s’expose aux critiques, parfois très dures. Ceci étant dit, je ne peux pas encourager Immortalis, sous peine de faire croire à l’auteur qu’il n’a pas besoin de travailler. Un bon coup de pied dans le texte et le style aurait été constructif. Il ne suffit pas d’avoir de bonnes idées, ni de réviser ses classiques: il faut une structure claire, solidement ancrée sur un scénario béton. Pour y arriver, il est intéressant de se faire conseiller judicieusement. Même les grands auteurs reconnus passent par là. Cela donne, sinon, un roman pressé dont la qualité est noyée sous le nombre de scènes d’action obligatoires. Méritait-il un prix? Dieu seul le sait.

Vous l’aurez deviné, Immortalis n’est pas venu me titiller l’existentialisme. Dommage, mais rien n’est joué: Elias Jabre pourrait faire un roman de SF de qualité s’il arrête de s’écouter écrire et de mélanger les genres.

Pascale RAUD

 

G. S. Viereck
La Maison du Vampire

Dole, La Clef d’Argent, 2003, 123 p.

[Traduit et présenté par Jean Marigny]

 [couverture] Dans une brève introduction, le «vampirologue» émérite Jean Marigny présente une courte biographie de G. S. Viereck et nous révèle que La Maison du Vampire (titre original: The House of the Vampire) est l’un des premiers romans états-uniens qui traitent du vampire psychique. Ce dernier se distingue du vampire traditionnel car il ne boit pas le sang de ses victimes, mais se contente d’absorber leur énergie vitale. Cette forme de parasitisme permet au vampire psychique soit de prolonger sa vie tout en restant jeune, soit de posséder le corps de sa victime, processus que l’on peut qualifier plus ou moins de «réincarnation», ou soit de s’approprier le talent artistique ou littéraire d’autrui. Dans ce dernier cas, l’un des premiers exemples en est Reginald Clarke, vampire psychique dans La Maison du Vampire.

Agissant à titre de mécène, Clarke accueille chez lui de jeunes auteurs. Il soutire directement de leur esprit des idées de romans, de pièces de théâtre et de poèmes dont il s’approprie la paternité. Lorsqu’il a terminé d’absorber les talents artistiques ou littéraires de ses victimes, Clarke les chasse de son existence et il les laisse dans un état proche de la dépression nerveuse. Le récit de Viereck raconte le destin de l’une des victimes, Ernest Fielding, jeune romancier, qui est ainsi dépouillé d’une pièce de théâtre et d’un roman dont chaque ligne a été soigneusement écrite en pensée mais jamais couchée sur papier. Mis au courant du pouvoir maléfique de son aîné, Ernest se révolte. La confrontation finale entre le voleur de l’esprit et sa jeune victime confirme la supériorité de Clarke; sous le pouvoir dévastateur du vampire, Ernest Fielding est réduit à l’état de loque humaine, proche d’un état neurovégétatif.

Roman écrit en 1907, La Maison du Vampire, est conçu selon un modèle manichéen. Le dualisme du bien et du mal n’est pas neuf dans les histoires de vampires du XIXe siècle mais il est intéressant de souligner le triomphe du vampire dans le récit de Viereck. Homme du monde admiré de ses pairs, musicien à ses heures, maître de la dialectique, Reginald Clarke n’en demeure pas moins un monstre. L’auteur révèle progressivement la diabolique personnalité de son personnage. Son vampire est un mégalomane égocentrique, sans remords ni conscience.

Sur le plan du style, malgré un foisonnement d’épithètes, on se surprend à sourire devant certaines réflexions des personnages. Par exemple, cette remarque à saveur mi-culinaire mi-littéraire du protagoniste: «Oui, ajoute Reginald, nous sommes ce que nous mangeons et ce que nos ancêtres ont mangé avant nous. Je mets le manque de fraîcheur de la poésie américaine sur le compte des galettes de nos ancêtres puritains. (p. 88)» On pourra ressentir un certain agacement face à la sensiblerie mièvre des personnages mais, au risque de me répéter, n’oublions pas que le récit a été écrit en 1907! Une émotion palpable se dégage des mouvements de l’âme d’Ernest Fielding et malgré un sentimentalisme suranné, le lecteur se laisse prendre au jeu. Comme le dit Jean Marigny, «tout cela confère au roman un charme un peu désuet qui n’est pas désagréable».

Estelle GIRARD

 

Jasper Fforde
L’Affaire Jane Eyre

Paris, Fleuve Noir, 2004, 390 p.

 [couverture] Pour un premier roman, c’est une réussite. D’autant qu’il n’est pas donné à tout le monde de découvrir qui a écrit les pièces de Shakespeare! Nous entrons donc, en tant que lecteurs, dans un livre-monde qu’il est difficile de situer dans une époque précise. On se trouve en une Grande-Bretagne d’un futur à la fois proche et «différent» composée de lecteurs passionnés, qui connaissent par cœur les ouvrages classiques d’un Dickens ou de Charlotte Brontë. Imaginez donc leur indignation lorsqu’un maître chanteur s’introduit dans le manuscrit d’un ouvrage de Dickens, en extrait un personnage et le tue! On en retrouve le cadavre dans la rue. Et il disparaît de l’ouvrage de Dickens. Ce n’était qu’un avertissement pour obtenir une somme énorme: il enlève ensuite le manuscrit de Jane Eyre… L’ouvrage risque cette fois de disparaître en entier puisque le roman est écrit à la première personne. Angoisse. Fort heureusement, les ChronoGardes veillent. De plus, les envoyés spéciaux, détectives littéraires, subtils comme la belle Thursday Next (!), vont débusquer celui qui a pris le nom d’Acheron Hadès, qui se rit des coups de revolver et des poignards. Seule une certaine combinaison métallique pourra en venir à bout. Et saviez-vous que les personnages des romans s’ennuient à toujours tourner en rond dans les pages du manuscrit? Qu’ils regrettent certaines opportunités qu’ils ont omis de saisir? Il faudra que Thursday, par amitié pour Rochester remette de l’ordre sentimental dans Jane Eyre. Mais les personnages que l’on aide, fussent-ils des «êtres de papier», peuvent aussi être reconnaissants à Thursday… Je n’en dirai pas plus. C’est un ouvrage extrêmement bien fait, qui joue sur les codes de divers genres, et que je trouve très divertissant.

Roger BOZZETTO

 

Pierre Corbucci
Journal d’un ange

Paris, Gallimard (Série noire), 2004, 200 p.

 [couverture] Nous laisserons aux experts le soin de déterminer si Journal d’un ange, de Pierre Corbucci, publié dans une collection de romans policiers, est un roman fantastique, un récit policier, de la fantasy ou, pourquoi pas, de la science-fiction. Peut-être même un peu de tout ça. En tout cas, une chose est sûre, ce livre est une sorte d’OVNI dans cette collection habituellement consacrée au roman noir et qui ne sait plus quoi faire pour augmenter ses cotes de lecture! L’histoire se passe au Paradis, celui de la mythologie chrétienne, le royaume de Dieu en personne (mais on ne prononce jamais son nom: on ne dit pas «Nom de Dieu» mais «Nom d’Il», on évite «Dieu sait quoi» remplacé par «Il sait quoi», etc.). Il se passe des choses pas très catholiques dans le royaume: des anges gardiens disparaissent en série. Les démons de l’Enfer ne sont pas dans le coup. Eriel, un ange inquisiteur, est chargé de l’enquête. Depuis quelque temps déjà (difficile à évaluer dans un monde où tout est éternel) un vent de fronde souffle dans le Saint des Saints. Le PPN (Pourquoi pas nous) accueille des anges qui envient certains «privilèges» des humains, notamment le fait d’avoir un corps et, surtout, un sexe!

Alors que le monde des anges et des humains est surtout préoccupé par la Coupe du monde de football, Eriel commence une enquête périlleuse dans un Paradis miné par une situation économique préoccupante et qui mène de difficiles tractations avec les Enfers pour redresser la barre. De plus, certains archanges ne voient pas cette enquête d’un bon œil car, contrairement à l’opinion bien répandue chez les croyants, le Paradis est un divin panier de crabes où les fonctionnaires sont aussi, sinon plus, emmerdants que sur la Terre.

La hiérarchie angélique utilisée dans ce livre est inspirée librement de la tradition médiévale, elle-même issue de la Kabbale. Mais comme le fait remarquer l’auteur: «Toute ressemblance avec des anges existants ou s’étant manifestés serait purement fortuite.» On l’aura compris, avec cette histoire fantaisiste, plus drôle que tragique, on est loin du roman noir pur et dur auquel nous a habitués la Série noire qui navigue de plus en plus souvent en eaux troubles. Le récit est amusant et son intérêt principal repose d’ailleurs entièrement sur l’originalité et sur l’humour, car l’enquête d’Eriel n’est pas vraiment passionnante. Ici, tout est dans les détails surprenants, les dialogues savoureux, les petites remarques déjantées et le contexte général plutôt insolite. [NS]

 

Mark Sullivan
Labyrinthe

Paris, Robert Laffont (Best-Seller), 2004, 350 p.

 [couverture] Mark Sullivan est un auteur de thrillers mais Labyrinthe est un récit d’aventures où se mêlent habilement le suspense et la science-fiction. L’action se passe presque entièrement dans le Labyrinthe, un univers souterrain tentaculaire situé dans l’est du Kentucky, le plus grand réseau de grottes naturelles de la planète, mille kilomètres de galeries dont la moitié seulement est explorée. Robert Gregor, un physicien déséquilibré, mégalomane, y a caché un fragment de pierre lunaire aux propriétés extraordinaires. D’une part, cette pierre est un supraconducteur qui fonctionne à la température ambiante, mais de plus, elle est capable de canaliser l’énergie puis de la multiplier de façon ahurissante. Par exemple, si cette pierre était frappée par la foudre (ce qui a bien failli arriver!), elle se transformerait en une véritable bombe thermonucléaire. Quand Tom Burke, un spéléologue renommé, accepte de participer avec sa fille de quatorze ans à une expédition au cœur du Labyrinthe, dans le cadre d’une expérience de survie organisée par la NASA, il ignore le danger potentiel qui le guette. Gregor et une bande de voyous à sa solde prennent Burke et sa fille en otage. Le groupe s’enfonce dans les profondeurs de la terre pour retrouver la pierre convoitée. Une seule personne peut sauver Tom. Une seule personne connaît les recoins du Labyrinthe aussi bien que lui: sa femme Whitney. Malheureusement, traumatisée par une expédition qui avait mal tourné, elle a juré de ne plus jamais retourner dans ces grottes. Pourtant, elle n’a pas le choix: elle doit descendre. Dès lors, le cauchemar commence… ainsi qu’une aventure digne de Voyage au centre de la terre, avec de nombreux rebondissements.

Mark Sullivan sait ménager ses effets. Il nous décrit une palpitante course contre la montre car Gregor n’est pas le seul à vouloir récupérer la fameuse pierre. Sur ordre du Président, qui en a fait une priorité, les militaires et les agents secrets se lancent aussi dans la course, avec des conséquences catastrophiques prévisibles. L’élément de science-fiction est assez plausible et bien développé, sans le jargon à la Michael Crichton, pour que l’on embarque facilement dans ce récit d’aventures bien ficelé. Une excellente lecture d’été…

Norbert SPEHNER

 

Philippe Curval
Rasta solitude

Paris, Flammarion, 2003, 268 p.

 [couverture] C’est la dissonance, «révélateur d’une profonde distorsion entre l’homme et le paysage», qui a inspiré ce recueil de onze nouvelles.

Un vacancier seul tue le temps sur une plage entre un parasol élimé et une mer vaguement malveillante. Au Cap-Vert, Sergueï plonge à la recherche d’un trésor mystérieux, avant d’être absorbé par sa matrice originelle. Au Kenya, Phil Wagner, un globe-trotter indépendant et chauve, se retrouve le premier être aggloméré à une entité dévoreuse d’humains. Rastafari, le gardien de phare de l’extrémité de l’univers, perd la vie «dans le feu d’artifice de sa compassion».

Philippe Curval, grand voyageur, a écrit ces textes lors de ses pérégrinations, y puisant odeurs, couleurs et exotisme. Dans ces lieux, des marginaux, étrangers au décor, déracinés et solitaires, provoquent le surnaturel sans le vouloir. Comme ce vieux routier de la science-fiction française l’explique dans une préface en forme de manifeste de la SF rastaquouère: «écrire de la science-fiction, c’est explorer des mondes différents sans l’intention de s’intégrer.»

Un recueil de haute tenue, écrit dans une langue superbe, bien plus recommandable en tout cas que l’indigeste Blanc comme l’ombre, sorti il y a quelques mois en J’ai Lu Millénaire. [SL]

 

Kim Stanley Robinson
Chroniques des années noires

Paris, Presse de la Cité, 2003, 750 p.

 [couverture] Depuis le succès (mérité, il est vrai) de sa trilogie martienne, Robinson est attendu au tournant. «Auteur majeur cherche sujet de roman ambitieux.» Space opera? Trop convenu. Hard science? Déjà vu. Ce sera donc l’uchronie. De celles qu’on oublie pas – de celles qui remontent si loin, et dont les développements sont si complexes, qu’on y est pris au piège. Jusqu’au vertige.

Le point de départ de ces chroniques est fort simple: au Moyen-Age, une peste particulièrement virulente a transformé l’Europe en désert. L’Occident tel que nous le racontent les livres d’histoire n’existera jamais. Robinson restitue cette réalité parallèle à travers le filtre des deux religions devenues dominantes, l’Islam et le Bouddhisme, dont les valeurs innervent les civilisations en devenir et structurent chaque membre de la communauté humaine.

D’une telle cacophonie l’auteur a choisi d’isoler une dizaine de voix – destins singuliers qui se racontent et racontent les changements de leur monde, dans l’espace qui va du XIVe au XIXe, tentant d’en saisir l’origine, la finalité, l’essence. Joies, souffrances, passions, peines, doutes et délires, le lecteur bon public devra se farcir (à répétition) tout l’éventail des émotions et des relations humaines avant de comprendre où on veut en venir… C’est qu’il y a un mouvement irréductible, au cœur de ces tranches de vie et derrièrele récit proprement dit. Le mouvement, cette composante essentielle des mystiques orientales… Robinson, en malin compositeur qu’il est devenu, tente ici un pari habile: faire coïncider une technique narrative avec le ressort secret qui agite son petit théâtre intérieur. Tout est cyclique, nous dit-il. Les personnages vivent, et puis meurent. On entame de nouvelles histoires. Avec d’autres figures? Pas si sûr. Tout est cyclique. Les mêmes personnages reviennent, encore et encore; en somme, ils se réincarnent, après une courte attente dans le purgatoire du Bardo; ils changent simplement de nom, ne gardant de leurs existences passées qu’une initiale symbolique (B, I ou K: admirable astuce). Tirant des fils qui n’en finissent jamais de se dévider, traversant les époques, brassant les idées, le roman se réclame d’une ambition insensée: l’accession à une sorte d’universalité (intemporelle) de la condition humaine. On se permettra d’en sortir pantois. Et vaguement inquiet. Car s’il renverse complètement nos perspectives, ce bouleversement tectonique n’en débouche pas moins sur un constat d’échec. Les formes peuvent changer, le fond demeure; on se dispute toujours la suprématie du monde.

Roman dense, Chroniques des années noires est à mettre à l’actif des poids lourds de l’année SF. Par son ampleur, par sa puissance, par la gamme des thèmes abordés, l’auteur s’est sans doute rapproché de son idéal du moment: écrire une uchronie «terminale». L’uchronie qui enterre les uchronies. Robinson a pour lui du talent et une certaine obsession perfectionniste. Déjà à l’œuvre dans la trilogie martienne, sa capacité à mobiliser les connaissances les plus diverses et à les mettre au service du récit fait encore merveille. Religion, science, politique, économie, aucun aspect de son histoire n’est négligé. Voilà qui explique (ou justifie?) en partie la longueur du roman – ainsi que l’ampleur de la tâche du lecteur. La récompense est pourtant largement à la mesure de l’effort consenti – même si on ne peut se départir, à l’issue de ces quelque 700 pages, d’une certaine frustration. Trop sage, Robinson? Cette impressionnante mosaïque ne manque certes ni de profondeur ni de souffle, mais on aurait aimé que l’auteur s’affranchisse plus franchement des modèles qu’il a chercher à dépasser; que le texte, en somme, s’affranchisse du texte et nous parle plus franchement des infinies ressources de la fiction.

Sam LERMITE

 

Terry Goodkind
La Première Leçon du sorcier

Paris, Bragelonne, 2003, 532 p.

 [couverture] Déjà publié il y a quelques années en format poche par J’ai Lu, en deux volumes aux couvertures hideuses, et dans une traduction différente, le pavé de Terry Goodkind se retrouve aujourd’hui au catalogue de Bragelonne, le plus gros fournisseur de fantasy du marché français, à qui il faut savoir gré d’avoir repris la belle couverture de l’édition reliée américaine du livre, ce qui donne de la gueule à cette réédition.

Le monde où se déroule l’action de la série, dont La Première Leçon du sorcier est le premier chapitre, se compose de trois régions séparées par des frontières magiques en principe infranchissables, la Terre d’Ouest, les Contrées du Milieu (ça ne vous rappelle rien?) et D’Hara. Le héros, Richard Cypher, un coureur des bois qui a pas mal de problèmes personnels à résoudre, à commencer par savoir qui a tué récemment son père, sauve une jeune femme mystérieuse non loin de la frontière de sa Terre d’Ouest et des Contrées du Milieu. Et quand il apprend que cette belle Kahlan arrive tout droit de l’autre côté de la frontière réputée hermétique, il comprend vite que son existence vient de prendre un tournant frisant l’épingle à cheveu. La magie se met alors à déborder de toute part: des créatures extraordinaires commencent à hanter forêts et cieux de la Terre d’Ouest et le meilleur ami de Richard, le vieux Zedd, se révèle être en réalité un grand sorcier réfugié secrètement que Kahlan est venu appeler au secours. Car la catastrophe se profile sur les Contrées du Milieu depuis que le tyran de D’Hara, Darken Rahl, les a envahies et s’est mis en tête de détruire le monde avec des objets magiques, les boites d’Orden. Mais encore faut-il qu’il les trouve… Et Zedd fait de Richard le détenteur de l’épée de Vérité. Cette lame est d’une rare efficacité mais avec juste un petit défaut: elle fait ressentir la souffrance de ses victimes à celui qui la manie…

Ce qui précède peut faire craindre le pire et on pourrait croire que la fantasy de pacotille dévidée au kilomètre (ou à la tonne) est au rendez-vous. Pourtant, si vos yeux arrivent à survivre à l’insupportable petitesse de la police de caractère qui donne l’impression de lire un annuaire téléphonique, vous pourrez découvrir un univers soigné et des personnages qui sont autre chose que le carton-pâte que laissaient supposer leurs noms quelquefois un peu ridicules (la palme revenant à ce «Zedd» qui fait sans cesse penser à Zorro…). L’intrigue, bien menée après un début un peu poussif, sait surprendre le lecteur avec, par exemple, des séquences sado-maso à effaroucher les âmes sensibles qu’on n’est guère habitué à trouver dans ce genre de roman! Devenir sorcier dans le coin n’est apparemment pas une sinécure… Et tomber amoureux de la belle Kahlan non plus. N’étant guère porté sur la fantasy, j’avais décidé de demander cette critique un peu sur un coup de tête, histoire de voir si j’allais survivre à l’épreuve. Or, si vous avez un spécialiste des yeux pas loin pour vous fournir de nouvelles lunettes et si vous avez les biceps de The Rock pour supporter le poids du bouquin pendant des heures, La Première Leçon du sorcier vous fera découvrir un auteur, Terry Goodkind, qui mérite de l’être.

Richard D. NOLANE

 

Mise à jour: Juin 2004 –

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