Lectures 145

Exclusif au Volet en ligne (Adobe Acrobat, 925Ko) de Solaris 145, Printemps 2003

George R. R. Martin
A Song of Ice and Fire

1) A Game of Thrones
2) A Clash of Kings
3) A Storm of Swords

New York, Bantam Spectra, 1996-1998-2000, 807-971-924 p.

 [Couverture] Boston, 1979. Dans les pages de la maintenant défunte revue Omni, je découvre une nouvelle fascinante intitulée «Sandkings», d’un certain George R. R. Martin. Je me souviens particulièrement de cette nouvelle exceptionnelle parue dans une année bien relevée (The Fountains of Paradise, Enemy Mine, Titan, etc.). Cette année-là, monsieur Martin devait rafler deux prix Hugo, dont un pour «Sandkings» et l’autre pour The Way of Cross and Dragon. Je n’ai plus relu de texte de cet auteur jusqu’à l’automne 2001, moment où j’ai découvert A Game of Thrones, le premier roman de la série A Song of Ice and Fire. Une révélation !

Je dois tout d’abord aviser les lecteurs plus sensibles qu’il vaut mieux avoir le cœur solide. En effet, après avoir chaudement recommandé sa lecture à un ami, ce dernier a fermé son livre avant la vingtième page: trop violent ! Il faut dire que le roman débute par une scène de combat contre des êtres surnaturels, pour se poursuivre par l’exécution explicite d’un déserteur tel que vécu par le fils de sept ans du seigneur local.

L’action se déroule dans un royaume féodal correspondant environ au milieu du haut moyen âge, plusieurs années après la révolte contre le roi fou Aerys II Targaryen, un être cruel descendant directement d’Aegis le Dragon, conquérant des Sept Royaumes. La Main du roi, l’homme chargé de défendre le royaume et le roi, est mort, assassiné selon la rumeur. Le roi Robert Baratheon part donc visiter son ami et compagnon d’armes Eddard Stark, seigneur de Winterfell et Gardien du Nord (les deux ont mené la révolte contre Aerys II, en compagnie de Jon Arryn, la Main du roi), afin de lui demander d’accepter le poste de Main du roi.

L’histoire décrit les aventures d’Eddard Stark, de ses enfants, et de quelques autres personnages importants, à travers les luttes de pouvoir, les trahisons, fourberies, actes de bravoure, morts violentes et menaces surnaturelles composant le quotidien de ce monde violent et déchiré. Eddard Stark sera la première victime de cette saga monumentale. Le plus étonnant à la lecture de ces briques de plus de 800 pages chacune n’est pas la violence omniprésente, ou l’imaginaire complexe et hautement structuré, mais bien le fait qu’en aucun moment je n’ai senti de désintéressement à en poursuivre la lecture. Chaque page est dense, vibrante de force et de caractère. George Martin démontre ici le talent d’un écrivain doué ayant atteint sa maturité. On peut y retrouver quelques-uns des meilleurs dialogues qu’il me fut donné de lire ! Ces dialogues ne sont jamais vides de sens, et chaque répartie transporte son bagage, même lorsqu’elle ne sert qu’à véhiculer de l’information historique.

Essayons de démêler l’écheveau très complexe qui constitue la trame des trois premiers volumes, en examinant les personnages principaux.

Eddard Stark, devenu Main du roi, découvrira rapidement le secret pour lequel son prédécesseur fut assassiné. Il paiera cette découverte de son sang. Son fils aîné et légitime, Robb, héritera du royaume du Nord et sera élu par ses vassaux roi du Nord. Malgré son jeune âge – quatorze ans – il mènera la révolte contre les coupables en démontrant de grandes qualités de meneur d’hommes et en devenant la plus sérieuse menace contre les héritiers du trône (le roi Robert meurt suite à un accident de chasse, son sport favori avec le courage de jupons). Sansa, la fille aînée et fiancée de l’héritier du trône, servira d’otage dans cette guerre. Arya, l’autre fille Stark, réussira à s’échapper, mais la route est pénible et tortueuse jusqu’à la liberté. Le plus jeune, Rickon, jouera un rôle très secondaire, du moins dans les trois premiers volumes.

Puis, il y a Brandon, le benjamin de sept ans, doté d’un talent unique: il escalade les murailles. Il se promène allégrement à la verticale comme d’autres enfants le feraient autour de buissons. C’est lors de l’une de ces escalades qu’il découvrira les responsables de l’assassinat de Jon Arryn. Il échappera de bien peu à la mort, mais perdra l’usage de ses jambes. Nous suivrons ici l’un des personnages clés de cette saga jusque dans les origines lointaines de la famille Stark, au-delà des murs du royaume du Nord et jusque dans les profondeurs ténébreuses du monde d’avant les Sept Royaumes.

Il y a également Jon Snow, le bâtard d’Eddard Stark, exilé parmi les hommes en noir des Guetteurs de la nuit ( Night’s Watch), une armée composée de reclus, rejetés, exilés volontaires, anciens condamnés et fils illégitimes, chargée de surveiller le Nord et ses Sauvages par-delà le Mur, vaste muraille de plusieurs centaines de mètres de hauteur construite de glace et de pierre ayant pour but d’arrêter les êtres surnaturels quasi mythiques de déferler sur les Sept Royaumes. On retrouve aussi Catherine Stark, conjointe d’Eddard et mère de cinq enfants, qui aura à faire des choix déchirants et à balancer l’esprit de vengeance et l’amour d’une mère.

Je m’en voudrais de ne pas parler de quelques autres personnages importants, à commencer par Tyrion Lannister, beau-frère du roi, nain, laid, et cadet du plus puissant seigneur des Sept Royaumes. C’est dans les pages le mettant en cause que l’on retrouve les dialogues les plus savoureux du cycle, et il devient rapidement l’un des plus sympathiques personnages à côtoyer. Et son frère, Jamie Lannister, que l’on surnomme Kingslayer, puisque c’est lui qui a transpercé le cœur d’Aerys II alors qu’il était membre de la très sélecte Garde du roi. Il y a aussi Lord Petyr Baelish, personnage mystérieux, et Varys, l’eunuque qui règne dans l’ombre et qui lui non plus n’a jamais l’air de ce qu’il est. Et Stannis et Renly Baratheon, les deux frères de Robert, tous les deux revendiquant la succession au Trône, l’un par la force de la popularité, l’autre par des forces occultes et sombres.

Et il y a surtout la Princesse Daenerys, dernière héritière du trône des Targaryen, exilée sur un continent étranger, poursuivie par la promesse d’une forte récompense à quiconque mettra fin à ses jours, possédant pour seul trésor que trois pierres ovales qu’elle croit être les trois derniers œufs de dragons du monde. Grâce à ces œufs, elle conquerra une partie de ce continent, en route vers la reconquête de son trône usurpé.

Ne vous fiez surtout pas à l’apparente simplicité de ce résumé. Chaque personnage porte avec lui son histoire, qu’elle soit complexe ou à peine esquissée, toujours intense, parfois sordide. Chaque page tournée recèle une nouvelle surprise, une découverte inattendue, un plan ayant échoué, un revirement dramatique. Chaque rencontre est significative, chaque geste est étudié, chaque phrase est chargée de sens.

Peu d’écrivains m’ont piégé comme Martin, parmi eux Alfred Bester, Cordwainer Smith, Theodore Sturgeon, Philip K. Dick chez les classiques, David Brin, Gene Wolfe, Stephen Donaldson, Orson Scott Card chez les modernes. Pour ma part, George Martin se mérite ici une place de choix sur la tablette des maîtres du genre, entre Ursula LeGuin et Michael Moorcock. [ NDLR: Voir le commentaire également élogieux de Benoît Girard (à ne pas confondre avec Benoît «Simard»), qui examine la version française de l’œuvre, dans notre volet papier. ]

Je vais vous faire une confession. Depuis plus de 35 ans que je m’intéresse aux genres couverts par Solaris, jamais je n’ai acheté de livre à reliure de luxe à plein prix. Mais sitôt que j’obtiens la date de parution de A Feast for Crows, le quatrième volume de A Song of Ice and Fire, je cours réserver une copie chez mon libraire. à quarante dollars, c’est plus qu’une valeur sûre, c’est une aubaine.

Benoît SIMARD

 

Karl Schroeder
Permanence

New York, Tor, 2002, 447 p.

 [Couverture] Une des croyances les plus tenaces de la SF classique est que l’humanité est destinée à une expansion sans limite. Si seulement nous pouvons maîtriser le voyage entre les étoiles, nous allons échapper à notre extinction. Mais il s’agit là d’un espoir bien optimiste, dérivé d’une seule expérience bien incomplète, la nôtre. Peut-être que l’expansion interstellaire ne résoudra rien ; peut-être sommes nous condamnés de toute façon. Cette question n’est qu’une seule des idées fascinantes explorées dans Permanence, le roman de plus récent de l’auteur ontarien Karl Schroeder.

Schroeder est une des étoiles montantes de la SF canadienne-anglaise. Après un livre documentaire bien accueilli (The Complete Idiot’s Guide to Writing SF, rédigé en collaboration avec Cory Doctorow, une autre jeune vedette prometteuse de la SFCA), son premier roman solo, Ventus, est arrivé en 2000. De nombreuses critiques élogieuses ont soutenu son ascension au palmarès des auteurs du genre.

Son deuxième roman solo est plus ambitieux que le premier, mais on n’en devinerait rien à lire la première partie, qui semble tirée tout droit d’un roman pour adolescents. Dès les premières pages, l’héroïne Rue Cassels échappe à une situation familiale difficile en quittant son monde d’origine à bord d’un vaisseau interstellaire. Le hasard fait en sorte qu’elle découvre en chemin un objet inconnu, une découverte d’une importance capitale lorsqu’on l’identifie comme étant un vaisseau d’origine extraterrestre.

C’est à ce moment que Permanence devient plus complexe. Pour Laurent Herat, un scientifique désillusionné, cette découverte représente peut-être une échappatoire à sa certitude grandissante qu’il est impossible pour une race intelligente de survivre à long-terme. Et il est loin d’être le seul avec un intérêt pour ce vaisseau extraterrestre…

L’aspect le plus remarquable de Permanence, c’est la façon avec laquelle Schroeder réussit à y revitaliser le space-opera classique. Ici, l’humanité est divisée entre les mondes du «halo» établis près des naines brunes (des astres dont on n’a que récemment réalisé l’importance) et les mondes «allumés» de «l’économie des Droits», un système économique cauchemardesque qui utilise la nanotechnologie pour assigner un coût à presque toutes les actions. On y retrouve aussi un monde de glace, une religion holistique, des spéculations fascinantes en biologie évolutive, des décombres extraterrestres (dont les fragments d’un anneau-monde détruit) et des mégastructures. Bref, de tout pour satisfaire le lecteur de hard SF en mal de nouveaux concepts.

Heureusement, Schroeder maîtrise bien les principes qu’il décrit dans son livre d’apprentissage mentionné plus haut. Ses personnages sont sympathiques, efficacement décrits, et illustrent par leurs actions, plutôt que par leurs paroles, l’univers dans lequel ils existent. Techniquement, Permanence est un ouvrage de professionnel: bien construit, scientifiquement vraisemblable et écrit de façon accessible.

Ce n’est toutefois pas un roman parfait. Certains personnages disparaissent trop facilement de l’intrigue, les adversaires manquent de motivation crédible et on passe trop peu de temps à décrire la vie sous «l’économie des Droits». Comme c’est souvent le cas dans un roman d’aventure dont l’action se déplace d’un environnement à un autre, les péripéties ne sont pas toutes aussi intéressantes – certains passages sont un peu ennuyeux. Le livre est sans doute un peu trop long, surtout lors du dernier tiers qui n’avance pas aussi vite qu’on l’espérerait. L’impression finale est cependant fort positive, et nous laisse le sentiment d’avoir lu de la SF contemporaine et non pas un autre roman réchauffé des années 80.

Si Ventus donnait l’impression d’assister à l’éclosion d’un écrivain avec énormément de potentiel, Permanence le confirme. Avec ce deuxième roman, Schroeder se place au centre du discours SF contemporain, en payant hommage au corpus existant tout en y apportant des idées nouvelles qui vont aider le genre à progresser. Tout pour plaire aux amateurs de vraie SF, quoi.

Christian SAUVé

Mise à jour: Mars 2003 –

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