Lectures 2000

2000: Solaris 129-132

Solaris 133

Robert Charles Wilson
Darwinia

New York, Tor, 1998, 372 pp.

Le point de départ de ce roman a quelque chose de merveilleux dans son audacité même: par un beau jour de 1912, toute l’Europe civilisée disparaît. à la place, les premiers visiteurs venus d’Amérique découvrent un continent inhabité, de conformation similaire, envahi par une faune et une flore bizarres. En 1920, Guildford Law, un jeune photographe de Boston, se joint à une expédition de naturalistes déterminés à explorer l’intérieur du continent, baptisé Darwinia, jusqu’aux Alpes.

L’expédition va mal tourner, trahie par les machinations des Américains et des Britanniques qui se disputent le nouveau continent. (L’Empire britannique, ou ce qui en reste après les insurrections post-1912, a revendiqué la Grande-Bretagne à l’état sauvage afin de la coloniser, de la civiliser et d’en refaire l’Angleterre d’antan.) Guildford Law est au nombre des survivants, il a été le témoin de curieuses découvertes dans les vallées alpines et il est tourmenté par des rêves non moins curieux, où il se voit en uniforme militaire, errant dans un champ de bataille dévasté. L’explication de tous ces mystères lui sera fourni par un fantôme qui essaiera de l’enrôler dans les rangs d’une grande guerre métaphysique.

Le thème de l’intrusion dans un monde familier de l’inexpliqué (mais non inexplicable) est cher à Robert Charles Wilson, qui l’avait exploité encore récemment dans Mysterium . Dans ce roman, cependant, le merveilleux l’emporte sur la spéculation rationnelle, car la justification, ou l’explication, de ce qui passe pour un miracle est à la fois grandiose et banale. On pourrait tout expliquer en recourant au genre d’hypothèse qu’il propose.

L’intrigue est équarrie à la hache. Une sous-intrigue construite autour d’un soldat britannique, de la femme de Guildford Law et de sa fille occupe beaucoup de place, mais Wilson évacue ces personnages dès qu’il n’en a plus besoin. La lutte contre les vilains envahisseurs tend d’ailleurs à réduire l’importance de la richesse des rapports humains décrits par Wilson ou de l’exotisme de Darwinia, puisque tout se règle en fin de compte sur un champ de bataille. La cohérence thématique voulue par l’auteur lui file entre les doigts. J’aurais plutôt envie de recommander aux amateurs la trilogie The Great Game de David Duncan s’ils cherchent un traitement sérieux, sous des dehors légers, des questions soulevées par la guerre, le mal et le sacrifice.

Le récit comporte aussi quelques accrocs à la logique interne de l’histoire – si Guildford Law est immortel, comment la morsure d’un insecte venimeux de Darwinia peut-elle manquer le tuer? à certains égards, Wilson aurait pu être plus direct: on s’attend à moitié à ce que Darwinia soit un monde issu de la préhistoire, mais Wilson n’élimine pas explicitement cette possibilité avant que de nombreuses pages aient été tournées. Ailleurs, il manque d’imagination – face à l’apparition de Darwinia, les grandes puissances survivantes réagissent en cherchant à coloniser et explorer Darwinia. Wilson s’intéresse surtout aux réactions anglo-américaines et son silence sur ce qui se passe ailleurs dans le monde, malgré quelques allusions, nous laisse sur notre faim.

En fin de compte, Robert Charles Wilson signe un roman aux éléments plus fascinants les uns que les autres. Toutefois, il esquive les problèmes existentiels qu’il aurait pu soulever et il n’arrive pas à conférer à son texte une certaine unité thématique, le personnage de Guildford assurant à lui seul la continuité de l’histoire. Il s’agit donc d’un livre frustrant dans la mesure où des inspirations parfaitement géniales restent en partie inexploitées.

 

Bruce Sterling
Distraction

New York, Bantam Spectra, 1998, 439 pp.

Il s’agit peut-être bien du meilleur roman de science-fiction de l’année 1998: en plus de livrer le feu roulant d’idées attendu, Sterling ma trise de mieux en mieux les outils du romancier et un style de plus en plus outré, sans jamais cesser d’être humain. Ce qui est frappant dans ce roman, c’est que des idées parfois anciennes – la double conscience appara t déjà dans Beyond this Horizon de Heinlein en 1942, par exemple – sont exploitées par un auteur moderne avec un brio qui était rarement à la portée de la génération précédente.

Ainsi, Sterling réactualise le thème du mutant en faisant de son protagoniste, Oscar Valparaiso, le produit de manipulations génétiques illicites avant sa naissance. Dans un futur où les états-Unis sont en proie à un début d’anarchie, Valparaiso est un organisateur politique hors pair, qui veut faire sa part pour remettre le pays sur ses rails. Après avoir fait élire un nouveau sénateur du Massachusetts, Valparaiso entra ne son équipe jusqu’au Texas, non sans braver les barrages de soldats impayés et risques d’une rencontre avec les nouveaux nomades.

Ce sont surtout l’énergie et le brin de folie de Valparaiso qui entra nent aussi le lecteur dans l’équipée incontrôlée d’un homme qui ne s’avoue jamais battu. Au terme de machinations échevelées, il met la main sur un centre de recherches en biotechnologie, avidement disputé par les autorités de la Louisiane et du Texas, et tombe amoureux d’une chercheuse dont il fait la nouvelle directrice du centre. Coincé entre un nouveau président belliqueux et un gouverneur cajun de la Louisiane un peu dérangé, Valparaiso se tire d’affaire en faisant d’abord appel aux nomades qui ont décroché de la société civile avant de révéler à la face du monde les agissements sordides du gouverneur louisianais, peu à peu devenu son ennemi personnel.

En même temps, Sterling trace le portrait d’un futur où la succession de révolutions technologiques et de désastres environnementaux a déstabilisé la société américaine: les Anglo-Saxons forment désormais une minorité ethnique, la justice est privatisée et de nouvelles techniques assurent une qualité de vie minimale à tous. En filigrane, la question se pose de savoir si une société soumise à des bouleversements continus est gérable? Valparaiso danse sur une corde raide, en optant pour des solutions de plus en plus audacieuses, de moins en moins orthodoxes, mais, en dépit de sa souplesse instinctive, il finit par découvrir qu’il y a certaines valeurs qu’il ne transgressera pas.

Sterling marie habilement la trajectoire d’un individu en mesure d’observer ses semblables de l’extérieur et la crise d’une société à la dérive. Il ressuscite toute l’excitation de la science-fiction des années cyberpunk et la combine à une fresque humaine d’une vérité incontestable. Bref, voici un livre que je recommande à tous les amateurs d’une science-fiction qui ne fait pas de quartier.

 

Alain Pelosato
Ruines

Pantin, Naturellement, 1998, 254 pp.

Le thème du vampirisme est depuis un certain temps tiraillé entre les différents genres littéraires qui nous intéressent. S’il est issu du fantastique, il peut aisément verser dans la fantasy ou la science-fiction au hasard des inspirations et des auteurs. En dépit de quelques figurants fantômes, Pelosato a choisi d’intégrer ce thème à une trame qui se rapproche de la science-fiction: mondes parallèles, portes cachées, mutations, drogues et machines étranges…

Le personnage principal, Jean Calmet, semble destiné par son auteur à fonctionner comme un détective de l’étrange, mais il joue un rôle plutôt effacé dans ce roman. Ce sont les aventures d’Anatole Krim, tombé dans le piège tendu par les rabatteurs des vampires régnant sur une Terre parallèle, qui retiennent l’attention durant la première moitié du livre.

Malgré des maladresses syntaxiques et typographiques, cette première moitié est nettement plus intéressante que la seconde. La découverte de ce monde parallèle sous la coupe des vampires donne lieu à une action cohérente et soutenue, alors que la seconde moitié raconte l’enquête en ordre dispersé de Calmet et de la belle Véronique. Les péripéties se succèdent de manière cahoteuse et un certain nombre d’idées pourtant prometteuses sont abandonnées en cours de route. Les personnages, trop nombreux, finissent par sembler falots et sans envergure.

Bref, il ne s’agit pas d’un roman marquant. L’auteur nous donne un aperçu d’une imagination fertile, mais il lui reste à perfectionner son art de la narration. Si c’était son coup d’essai, on peut espérer que le prochain livre témoignera de l’expérience ainsi acquise.

 

Hervé Jubert
Sinedeis: Les Aventures de Pierre Pèlerin – 1

Paris, J’ai Lu, 1999, 221 pp.

Jubert a fait une entrée remarquée dans la science-fiction française avec Le roi sans visage, publié par la Librairie des Champs-élysées. Il s’agissait d’une aventure à la frontière des genres de la science-fiction et du fantastique, un peu placée sous le signe des Enfants du paradis de Carné en plein Paris du dix-neuvième siècle. L’auteur s’y distinguait par son talent pour des scènes percutantes et des affrontements palpitants.

Il récidive avec ce roman qui marque le début d’un cycle assez prometteur. Le Pierre Pèlerin du titre est le champion d’une église qui a recours à des héros pré-fabriqués pour stimuler ses cotes d’écoute dans un vingt-et-unième siècle où on passe beaucoup de temps devant l’écran. Suite à des manigances dont on ne saura pas le fin mot dans ce livre, Pèlerin se fait larguer dans une situation impossible, chargé de récupérer une âme sur une station de forage abandonnée, mais comme il n’est pas un champion ordinaire, c’est l’extraordinaire qui l’attend.

En compagnie d’une ingénieure au physique affriolant, il devra donc se frotter à un démon mineur aidé d’un dieu déchu, côtoyer des golems et se faire sauver à la dernière minute par le capitaine Nemo avant de participer à une tentative d’effraction des enfers… Bref, il ne s’ennuie pas et le lecteur non plus. Si la vraisemblance n’est pas toujours au rendez-vous, l’entrain de la narration est communicatif et l’auteur parsème son roman de quelques trouvailles assez amusantes. S’il n’est pas toujours très original, Jubert s’entend à merveille pour mêler les genres et combiner des éléments hétérogènes.

Cependant, le lecteur qui s’attend à ce que tous les mystères soient éclaircis sera déçu. De toute évidence, Jubert réserve encore quelques aventures diaboliquement menées à son héros, ainsi que plus que sa part de révélations… Bref, il signe le début d’une bonne série de SF d’action et il ne reste plus qu’à espérer une suite à la hauteur du début.

 

Nicolas Bouchard
Astronef aux enchères

Paris, Fleuve Noir, 1999, 285 pp.

Bouchard est un nouvel auteur dont le premier roman, Terminus Fomalhaut, était paru aux éditions Encrage en 1997. Sa formation juridique lui rend éminemment service dans ce second livre où l’héro ne est une huissière de la station spatiale Goldschmidt, un choix indubitablement original.

En effet, Ma tre Rachel Farhner a réussi à s’imposer dans un métier d’homme, même si elle est tenu à l’écart des cercles du pouvoir. Il faut dire qu’elle n’est pas aidée par son physique qui correspond à celui d’une Terrienne au lieu de répondre aux canons de beauté des habitants des stations spatiales. Comme les tensions restent vives entre la Terre et les stations indépendantes depuis peu, sa popularité ne s’améliore pas. La situation s’aggrave pour Rachel lorsqu’un de ses clients est assassiné et qu’elle met la main sur l’astronef de ce dernier.

Bouchard signe une aventure bien menée, qui louvoie entre le comique et le sérieux, frise le scabreux à l’occasion mais s’en sort avec une pirouette, et se termine sur un retournement de bon aloi. Les grosses ficelles de l’intrigue en cachent de beaucoup plus fines et il faut faire confiance à l’auteur. Un livre à recommander donc aux amateurs d’aventures et d’intrigues d’espionnage.

 

Solaris 134

 

Joe Haldeman
Forever Peace

New York, Ace, 1998, 351 pp.

De par son titre, ce livre se présente comme une suite de Forever War, mais, comme le précise l’auteur dans un avertissement, il s’agit surtout pour lui d’examiner les problèmes soulevés dans le premier livre, paru en 1975, sous un angle différent. De fait, le futur décrit dans Forever Peace n’a rien à voir avec le scénario de Forever War.

L’Occident a profité de l’invention des nanoforges, qui ont bouleversé l’économie, et les pays de l’Alliance se retrouvent aux prises avec la rébellion Ngumi, dont les foyers principaux sont en Amérique du Sud, en Amérique centrale et en Afrique, tous privés de nanoforges. La guerre est menée par procuration: des cybersoldats animent, à des kilomètres de distance, des robots de guerre.

Julian Class est au nombre des soldats recrutés pour faire la guerre. La prise neurale qui permet de télécommander des robots meurtriers entra ne aussi la fusion mentale de tous les membres de l’escouade qu’il dirige. Elle est d’ailleurs convoitée par certains pour ces mêmes possibilités. Mais lorsque l’amante de Class, la physicienne Blaze Harding, se fait implanter une prise neurale, la magie n’opère pas.

Familier de la sauvagerie de la nouvelle cyberguerre, Class devra cependant faire face à une fin du monde annoncée et assumer la responsabilité d’une mort particulièrement culpabilisante avant de se détacher de son rôle. La révélation d’un effet jusqu’alors tenu secret des prises neurales incite Class et Harding à se joindre à un effort désespéré pour faire la paix et éviter la fin du monde.

Haldeman traite du problème de la paix et de la guerre sous toutes ses coutures: économiques, politiques, psychologiques et religieuses. Il signe un roman prenant, dont la structure peut sembler un peu brinquebalante, mais le mérite du livre, c’est de présenter un scénario plausible qui force toute l’humanité à choisir entre la paix éternelle et la destruction.

 

John Barnes
Earth Made of Glass

New York, Tor, 1998, 416 pp.

Dans le numéro de mars 1990 d’Analog, Barnes avait signé un article fascinant, du moins pour les matheux parmi nous, sur la projection dans le futur de modèles de sociétés interstellaires. Détenteur de diplômes en économie et sciences politiques, Barnes était tout désigné pour mettre en équations divers scénarios afin de trouver celui qui conviendrait le mieux à son roman en projet. La démarche pouvait paraître gratuite, voire stérile: une histoire du futur accouchée par un tableur?

En 1992, les amateurs ont pu juger du résultat dans le roman A Million Open Doors, un tour de force qui renouvelait le thème de la société interstellaire multiculturelle exploré par des auteurs comme H. Beam Piper et Poul Anderson. Le protagoniste, Giraut Leones, était un fleuron de la culture néo-occitane d’une colonie lointaine au moment de la découverte par l’humanité d’un mode de déplacement instantané. Les mille cultures éparpillées sur les colonies de la Terre étaient dès lors condamnées à se redécouvrir et à se faire assimiler par la culture dominante de la Terre. Exilé volontaire sur le monde de Nansen, Giraut allait découvrir l’amour, la maturité et une culture radicalement étrangère à la sienne.

Dans Earth Made of Glass, le lecteur retrouve Giraut Leones et sa femme des années plus tard, alors qu’ils sont maintenant employés par le gouvernement de tous les mondes humains. Ils sont envoyés sur une colonie qui vient de sortir de son isolement et qui est déchirée par de vieilles haines opposant une société néo-tamoule et une culture néo-maya. Le récit des efforts de Giraut et de ses amis pour conjurer un désastre appréhendé est prenant, mais les sociétés du monde de Briand ne sont pas aussi convaincantes que celles du roman précédent. Paradoxalement, puisque Barnes prêchait le contraire dans son article en 1990, il tend à postuler des sociétés pratiquement figées depuis la colonisation initiale. Une fois de temps en temps, d’accord. Mais que toutes les cultures dépeintes par Barnes aient suivi à la lettre les prescriptions de leurs fondateurs, cela finit par sembler beaucoup trop commode.

De plus, l’auteur traite le conflit inter-ethnique de Briand comme quelque chose d’insoluble et d’irrémédiablement étranger à la culture consensuelle de la Terre. Ce point de vue peut apparaître comme particulièrement étatsunien, surtout lorsque la culture dominante est manifestement destinée à l’emporter sur toutes les autres….

Le dénouement met l’accent sur le double aveuglement de Giraut, qui n’a pas deviné les infidélités de sa femme et qui n’a pas pressenti les préparatifs belliqueux des Tamouls et Mayas de Briand. La conclusion du conflit peut également sembler artificielle, comme si l’auteur avait opté pour une démonstration schématique et non pour une résolution organique. Barnes n’en reste pas moins un maître du choc des cultures et de la plongée abrupte au coeur de mondes denses et exotiques. Les amateurs de dépaysement ne seront sans doute pas déçus, mais il ne faut surtout pas s’attendre à un roman léger ou particulièrement réjouissant.

 

Fiona Patton
The Granite Shield

New York, DAW, 1999, 512 pp.

Fiona Patton est une nouvelle auteure canadienne qui vient de signer le troisième volume d’une série de fantasy assez classique dans sa conception. Comme dans certains livres de Guy Gavriel Kay, les lieux sont des reflets à peine déformés de pays connus. Ici, c’est la Grande-Bretagne qui sert de modèle à l’île déchirée entre deux pays en guerre, le Gwyneth et le Branion, ainsi qu’entre deux religions, le culte de la Flamme vivante entretenu au Gwyneth et le culte du dieu Esus qui s’est imposé au Branion. Le contexte est médiéval, comme de juste dans la fantasy de ce type.

Si j’ai bien compris, chaque volume de la série est essentiellement indépendant. Dans ce livre, Rhys est l’héritier des sectateurs de la Flamme vivante et, tout enfant, il est déterminé à reconquérir le Branion livré à l’adoration d’Esus. Avec l’aide de son demi-frère, il va participer à la guerre préparée depuis sa naissance et qui va connaître plusieurs épisodes d’une grande violence.

L’auteure doit travailler dur pour justifier les trêves et délais qui permettent à Rhys d’atteindre l’âge d’homme, mais l’action est assez intense pour nous faire oublier les acrobaties et contorsions de l’intrigue. L’humeur souvent cruelle et sans pitié des protagonistes a quelque chose de profondément authentique dans le cadre de cet univers où les humains sont souvent les pions des dieux qui s’affrontent dans leur propre monde. Cet aspect implacable de la narration ainsi que l’ambigu té fondamentale des personnages sont les principaux atouts du roman de Patton.

Bref, il s’agit d’un livre de fantasy qui ne révolutionne rien, qui est bien raconté même s’il est plutôt dépourvu d’humour, et qui devrait plaire à ceux qui cherchent une nouvelle série de fantasy pour occuper leurs loisirs.

 

Robert J. Sawyer
Factoring Humanity

New York, Tor, 1998, 350 pp.

Depuis plusieurs années, après l’interlude de la trilogie des Quintaglio, l’auteur canadien Robert J. Sawyer aligne des romans coulés plus ou moins dans le même moule: jaillissement d’idées en prise sur l’actualité technique ou scientifique, personnages aux prises avec des problèmes familiaux ou conjugaux, intrigue carrée sans fioritures. à l’occasion, l’action est projetée dans un futur ou un passé lointain (Starplex, End of an Era), mais le lien avec notre présent – et souvent, plus précisément, avec les décors torontois qu’affectionne l’auteur – n’est jamais rompu.

La recette est efficace et il faut la scruter avec attention pour s’apercevoir qu’elle correspond à une tentative de réinvention de la science-fiction. En effet, Saywer a adopté un style plat, transparent, qui lui permet d’expliquer ab ovo les différents ressorts scientifiques de ses romans. Dans Factoring Humanity, il aborde la factorisation des nombres premiers, les ordinateurs quantiques, la géométrie en quatre dimensions et la nature quantique de la conscience. Le résultat est toujours accessible et il ne fait jamais référence à l’emploi précédent d’idées semblables. Ainsi, l’histoire transcende les frontières du genre en essayant clairement d’appâter le public des technothrillers et des intrigues domestiques.

De plus, Sawyer opte souvent pour un dénouement heureux, comme dans ce roman qui se conclut sur une apocalypse typiquement canadienne – puisque le monde entier se convertit à la gentillesse, à la générosité et à la courtoisie. (Comme dans le roman de Haldeman, Forever Peace, la fin de la violence et des guerres passe par l’apprentissage de l’empathie.) Si cette vision n’est pas dénuée de na veté, elle tranche carrément sur les rêves américains d’une transcendance purement technologique. Là où Haldeman s’attache à expliciter les soubassements techniques, économiques et politiques de la métamorphose qu’il décrit, Sawyer est plus court, et plutôt mystique.

Dans Factoring Humanity, les personnages principaux sont Kyle Graves et Heather Davis, mari et femme depuis le début de leurs études à l’Université de Toronto. Lorsque leur plus jeune fille accuse Kyle de l’avoir agressée sexuellement, leur vie de couple déjà en panne bascule pour de bon. D’ailleurs, les problèmes s’accumulent aussi dans la vie professionnelle de chacun des chercheurs. Le message extraterrestre que Heather étudiait depuis des années prend fin abruptement, sans jamais avoir été déchiffré. Et le prototype d’un ordinateur quantique construit par Kyle Graves ne fonctionne pas comme il devrait, tout en attirant des gens qu’effraie le succès possible de Kyle et qui sont prêts à tout pour l’arrêter.

Les ficelles de l’intrigue sont parfois un peu grosses et ce ne sont pas toutes les idées abordées par Sawyer qui concourent à la résolution de l’intrigue. Toutefois, si le résultat manque d’élégance et d’efficacité, les péripéties sont toujours intrigantes. Sawyer a le don de tirer les conséquences les plus stimulantes des idées qu’il inclut dans un livre et de les relier les unes aux autres. En fin de compte, le contact avec les extraterrestres combine la promesse de la fraternité des intelligences organiques et la menace d’intelligences entièrement étrangères. Bref, si vous aimez les romans bourrés d’idées et les personnages attachants en dépit de leur raideur toute canadienne, vous aimerez sans doute ce roman de Sawyer.

 

David Brin
Heaven‘s Reach

New York, Bantam Spectra, 1999, 557 pp.

à ne manquer sous aucun prétexte si vous êtes un amateur de space-opéra! Lorsqu’il avait signé Startide Rising en 1983, Brin avait révolutionné nos conceptions de la place potentielle des humains dans une galaxie déjà habitée. Sans pour autant négliger d’offrir une intrigue palpitante, il avait conçu un système cohérent qui tenait compte de facteurs – comme les manipulations génétiques et l’épuisement écologique des planètes habitées – qui sapaient les bases mêmes des anciens romans de space-opéra.

Ce livre met donc un terme à une série déjà vieille. Brin ne fournit pas les réponses à toutes les questions soulevées par les livres précédents, mais il satisfait néanmoins pleinement la curiosité des lecteurs. Les révélations se succèdent et Brin approfondit notre connaissance de l’univers qu’il a mis en place. Cette fois, c’est dans le domaine de l’astronomie que l’auteur nous réserve des surprises…

Pendant ce temps, les épreuves s’accumulent pour les fuyards terriens rencontrés dans Startide Rising et les survivants de Jijo mis en scène dans Brightness Reef et Infinity’s Shore. En proie à des inimitiés implacables, les uns et les autres doivent compter autant sur leur chance que sur leur ingéniosité. C’est d’ailleurs la persévérance des personnages humains, jamais à bout de ressource, qui nous les rend sympathiques.

C’est cependant le vaste panorama d’une société multigalactique qui restera sans doute dans les mémoires. Heaven’s Reach se lit d’une traite et lorsque les lecteurs essoufflés toucheront au but en même temps que les voyageurs de Brin, ils auront connu une odyssée d’envergure mythique et pourront dire: Heureux qui, comme Ulysse…

 

Jean-Louis TRUDEL

Mise à jour: Août 2000 –

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *