Lectures 1995

1995: Solaris 113-116

Solaris 113

Robert J. Sawyer
Foreigner

New-York, Ace, 1994, 285 pp.

Ce roman complète la trilogie consacrée par Sawyer aux Quintaglio, sauriens intelligents qui ont évolué sur la lune d’une planète géante. Grâce aux efforts du savant Afsan, décrits dans les romans précédents Far-Seer et Fossil-Hunter, leur société de type médiéval a découvert que leur lune est en danger, car trop près de la planète et risquant de se fragmenter. Grâce à Afsan et à l’empereur Dybo, les Quintaglio ont acquis l’unité politique indispensable à leur salut. Grâce au travail du géologue Toroca, fils d’Afsan, les Quintaglio ont découvert par la suite qu’ils sont originaires d’un autre monde et que des extraterrestres ont abandonné leurs ancêtres sur cette petite lune.

Si l’astronome Afsan rappelait Galilée et Toroca rappelait Darwin, ce roman est consacré à Freud, qui prend les traits de Mokleb, fondatrice d’une nouvelle science. Celle-ci entreprend de guérir la cécité hystérique d’Afsan au moyen d’une psychanalyse. Au cours de leurs rencontres, Afsan et Mokleb se rendent compte que la xénophobie et le sens exacerbé de la territorialité des Quintaglio ne sont pas innés mais acquis. En fait, la plasticité des Quintaglio individuels et de leur société constitue la découverte majeure de ce roman. Cette plasticité, qui permet de croire aussi à la perfectibilité des Quintaglio, apparente le roman de Sawyer à l’optimisme des classiques de la science-fiction.

Ce troisième volume se lit d’un trait, accumulant les péripéties au gré des découvertes de Toroca, et se tient d’une façon remarquable. Sawyer a réussi à faire ressortir des deux romans précédents des choses qui n’y étaient pas nécessairement inscrites. Il démontre une rare intelligence de l’énigme et le personnage d’Afsan acquiert une profondeur tout à fait intéressante. Dans la science-fiction de ce pays, les trilogies ne sont pas légion et celle-ci n’est certainement pas la moindre. Sa valeur suprême reste le plaisir de lecture et la résolution des énigmes.

 

David Weber
The Short Victorious War

Riverdale, Baen, 1994, 376 pp.

L’art de la guerre est parmi les plus anciens pratiqués par l’humanité. Weber fait partie de ceux qui ne voient pas pourquoi cela changerait. Pragmatique, il considère, c’est net, que les circonstances dictent la moralité de la guerre. C’est ce qui guide sa conception de la science-fiction militaire. Ainsi, il vient de livrer son troisième roman décrivant la lutte désespérée du petit état stellaire du nom de Manticora, très britannique d’inspiration, contre l’Empire interstellaire de Haven, à la fois république socialiste tyrannique et société aristocratique genre Ancien Régime.

Cette série dont la sympathique héro se nomme Honor Harrington est modelée sur les séries de romans historiques consacrés aux grandes batailles navales à l’époque de la marine à voile, où les héros s’appellent Horatio Hornblower, Richard Bolitho ou Ramage. Weber est friand de parallèles historiques, d’ailleurs. Le titre de ce roman fait allusion à la remarque des tsaristes qui engagèrent en 1905 la Russie dans une guerre désastreuse contre le Japon.

Inutile de préciser que Honor Harrington joue un rôle-clé dans la victoire remportée par Manticora contre Haven. L’invasion de Haven est repoussée et cette défaite coïncide avec un coup d’état révolutionnaire sur Haven. Weber nous laisse deviner que l’empire de Haven sera régénéré par ce changement de régime, tout comme la France le fût après 1789. Sans doute qu’un Napoléon finira par apparaître pour constituer une menace encore plus grande pour Manticora…

Weber vise avant tout le divertissement du lecteur (et il y a aussi des lectrices qui adorent ses romans), facilité par la mise à l’honneur des vieilles vertus martiales et humaines qui passent pour désuètes aujourd’hui. L’écriture de Weber et sa description des personnages s’améliorent de livre en livre, mais ses romans intéresseront uniquement les amateurs d’action militaire.

 

Gilles Thomas (Julia Verlanger)
Les Hommes marqués

Paris, Fleuve Noir Anticipation, 1994, 186 pp.

Julia Verlanger, alias Gilles Thomas, avait parfaitement maîtrisé le style approprié au space-opéra des années cinquante. écrire ou du moins publier des romans de cet acabit il y a quinze ou vingt ans permettait probablement de rejoindre un grand public constitué à la fois des nostalgiques des années cinquante et de jeunes lecteurs aux goûts encore informes. Réimprimer ces romans maintenant permet probablement de rejoindre un public plus restreint constitué à la fois des nostalgiques du Fleuve Noir des années soixante-dix et de jeunes lecteurs aux goûts encore informes… Est-ce que cela veut dire que le Fleuve Noir publiera encore ces romans en 2010?

Qu’est-ce qui rattache ces romans au space-opéra classique? La Terre s’étant battu contre les autres mondes humains et ayant perdu, les combattants sont transformés en androïdes de jure grâce à une implantation inutilement compliquée faisant appel à un nouveau type d’ondes. Notre héros, Garral Saltienne, et son comparse noir, Carmel Lériche, s’évadent sans trop de peine en volant un astronef puisque le cosmoport n’a aucun détecteur capable de faire la différence entre un androïde humain et un androïde composé de circuits électroniques. Puis, en se soumettant aux épreuves d’admission à un monde de réprouvés, Garral subit des mutations tout à fait inexpliquées qui lui donnent des super-pouvoirs. Dès lors, la libération de la Terre conquise est en vue…

Le tout est fort distrayant. Le style télégraphique et enjoué de l’auteure permet au lecteur de passer par-dessus les écueils d’un roman qui a dû être ficelé assez rapidement. Sinon, comment croire à un monde qui a oublié l’origine du mot "métro", mais où on connaît bien des héros de bandes dessinées comme "Superman" ou "Annie l’orpheline"? Sans parler de la mystérieuse mutation qui accorde à nos héros toute une panoplie de pouvoirs très commodes… Il y a la dose requise d’embrassades et d’empoignades, et tout est bien qui finit bien. Certes, la formule n’est pas si facile et certains s’y sont cassés les dents, mais l’intérêt pour le lecteur aguerri d’aujourd’hui semble bien mince.

 

Ayerdhal
Balade choréïale

Paris, J’ai Lu, 1994, 382 pp.

La politique et les jeux de la politique tendent de plus en plus à occuper le devant de la scène dans les romans de science-fiction d’Ayerdhal. Ce n’est pas que l’auteur, comme au bon vieux temps de Bernard Blanc, ait une option politique particulière à faire mousser, mais plutôt qu’il jette un regard terriblement lucide sur les défauts du système politique et économique que nous connaissons. En renvoyant parfois les lecteurs au monde qu’ils habitent au moyen d’allusions bien placées, Ayerdhal donne à ses ouvrages une charge dont sont privés la plupart des autres romans de science-fiction française qui se tournent vers le passé ou optent pour le divertissement à l’état pur.

Cependant, dans le cas de Balade choréïale, cette lucidité se traduit aussi par un certain aveuglement. Azir est une planète habitée par des humanoïdes dont la civilisation en est au stade antico-médiéval quand les humains de la Terre la découvrent. Le roman permettra à l’auteur d’analyser le colonialisme moderne qui se pratique parfois sous le couvert du « droit d’ingérence", mais Ayerdhal ne montre jamais quelles cruelles réalités cache une société dite médiévale, ne s’attachant qu’aux travers de la civilisation humaine. Son attirail science-fictif est tout aussi superficiel, renvoyant aux classiques du genre sans innover.

Ce sont les personnages qui rachètent en partie les faiblesses de la création du monde d’Azir. Méline Devyr, la bureaucrate de la Terre; son mari Themys, un voyageur et non un touriste; Garth Long, le découvreur désabusé; et Nerbrume, la très clairvoyante dirigeante indigène, composent une galerie de fortes personnalités bien vivantes. Même les comparses sont souvent plus que des seconds rôles. Les passions et les déchirements de tout ce petit monde captivent jusqu’au bout, au gré des rebondissements que sait ménager Ayerdhal. En fait, il s’agit peut-être bien du meilleur roman d’Ayerdhal jusqu’ici, et on ne peut qu’espérer qu’il continuera à s’améliorer.

 

Pierre Bordage
Les Guerriers du Silence

Nantes, L’Atalante, 1993, 702 pp.

Terra Mater

Nantes, L’Atalante, 1994, 666 pp.

En 1994, Les Guerriers du Silence remportait le Grand Prix de l’Imaginaire en France. Le jury avait sans doute voulu récompenser à la fois l’ambition de l’oeuvre et sa lisibilité, car ce sont les deux principaux mérites de cet ouvrage, le premier tome d’une saga en plusieurs volumes.

Pourtant, il faut bien se demander si l’auteur a réalisé les ambitions inscrites au coeur de son projet littéraire et si l’accessibilité de la forme importe quand le fond manque à l’appel. L’épopée de Bordage se veut un space-opéra mystique, où se fondent les influences de Dune et des trois films de La Guerre des étoiles, et qui rappelle un peu une série de livres au Fleuve Noir il y a quelques années par Jean-Christophe Chaumette. Tous les éléments sont là: les centaines de planètes de la Confédération, de jeunes héros en devenir, la mainmise par de mystérieuses puissances maléfiques, une galerie de personnages pittoresques, allant de la crapule sympathique au religieux fanatisé, une langue émaillée de néologismes et même de longues citations en exergue. Le style de Bordage, généralement délié mais non dénué de lourdeurs occasionnelles, est bien adapté à la relation d’une histoire linéaire et pleine de rebondissements, malgré quelques pitreries incongrues. Toutefois, c’est au niveau de l’originalité et de la cohérence narrative que ça se gâte. Bordage fait preuve d’une grande imagination verbale, mais ses vocables inventés ne sont sous-tendus par rien de valable: le mobilier apparemment à base d’air et d’eau ne se conforme à aucune des contraintes que l’on associerait à l’emploi de l’air comprimé, par exemple. Il y a des calques désolants, tels ces "spuniers géants d’Isphuhan" où il faut sans doute voir des « rosiers géants d’Ispahan", tandis que certaines trouvailles sont proprement absurdes: en quoi le « mime tridimensionnel" ou un « orchestre symphonique 3D" pourraient-ils être plus tridimensionnels qu’ils le sont ordinairement? Et que dire de ces étoiles 4D dans une représentation holographique!

Bordage a tendance à annoncer ses péripéties, ce qui tue le suspense aussi souvent que cela le génère. Les aventures du jeune et naïf Tixu Oty, à la poursuite de la belle Aphykit, dernière initiée de la science inddique, connaissent peu de rebondissements qui ne soient pas télégraphiés. De même, les machinations des vilains Scaythes d’Hyponéros sont claires pour le lecteur, à défaut de l’être pour les personnages du livre, qui ont pourtant plusieurs occasions de se déniaiser. Dans le second livre, les aventures de Jek, enfant de huit ans parti à la recherche de la Terre-Mère, où se sont réfugiés Tixu Oty, Aphykit et les ultimes résistants à l’hégémonie des Scaythes, sont pareillement déflorées par les exergues parlantes et les pressentiments prophétiques. Pourtant, les personnages sont attachants et Bordage sait maintenir l’intérêt du lecteur, à condition que ce dernier ne se laisse pas arrêter par les écueils déjà signalés.

Le second volume n’accumule pas autant de redites et de scènes inutiles que le premier. Les personnages principaux du premier n’y jouent qu’un rôle effacé, ce qui permet à Bordage de se concentrer sur d’autres aspects de son univers en donnant libre cours à son imagination. à défaut d’être toujours plausibles, les résultats ne sont pas inintéressants: une planète dévastée par des accidents nucléaires, où les mutants se terrent dans un ghetto souterrain; une planète enrobée d’une épaisse couche de coraux en forme de tuyaux d’orgue; une cité de l’espace anarchique; une lune de glace où les membres d’une petite secte attendent le passage d’animaux migrateurs de l’espace… Les tribulations de Jek, en route pour Terra Mater, sont peut-être un peu plus prenantes aussi que les aventures de Tixu Oty et Aphykit dans le premier volume.

Ce deuxième tome ne termine pas l’histoire commencée avec Les Guerriers du silence. Impossible donc d’en juger la finalité pour l’instant. Cependant, il faut accorder à Bordage un don pour brosser des paysages exotiques et une maïtrise grandissante de la concision dramatique. Cependant, il manque à son oeuvre une véritable dimension épique, peut-être à cause de son insistance pour placer des personnages jeunes et inexpérimentés au coeur de ses intrigues ou peut-être en raison de la valeur qui est accordée à l’innocence et aux bonnes intentions, en faisant fi de l’intelligence. En définitive, ce sont de tels choix qui réduisent cette fresque d’envergure à quelque chose qui se rapproche plutôt de la fable ou du conte moral.

 

Nancy Vickers
Le trône des maléfices

Ottawa, Les éditions du Vermillon, 1994, 124 pp.

Ce court roman par une auteure d’Ottawa fait suite à La montagne de verre, paru en 1993 aux éditions du Vermillon. On y retrouve sensiblement les mêmes personnages, mais le motif de la quête a ceci de particulier qu’il peut être éternellement renouvelé à l’intérieur d’un même cadre. Dans le premier livre, il s’agissait pour la jeune Marie-Louve et son frère Sébastien de libérer la princesse captive Opaline. Dans le présent livre, Sébastien et Opaline sont mariés, et Opaline met au monde des jumeaux le jour de la mort de son père. Très vite, des enchantements maléfiques semblent se tisser autour des nouveau-nés.

Pour dissiper la menace informe qu’elle pressent, Marie-Louve reprendra la route et, grâce aux conseils de la bonne sorcière Séléna, se rendra jusqu’au royaume de la méchante fée émeraude. Elle apprendra qu’Iblis, le roi des esprits, père de Séléna et émeraude, veut revivre dans un corps de chair, celui de Damien, fils d’Opaline et Sébastien. Avec l’aide du chevalier Guy le Maudit, Marie-Louve fera échec aux entreprises d’Iblis.

Les influences de Nancy Vickers se situent plutôt du côté du conte de fée traditionnel, mâtiné d’apports littéraires et étrangers, que de la fantasy. L’intrigue est plus riche que dans le premier livre, et les plus jeunes lecteurs ne devraient pas s’ennuyer. Des lecteurs moins jeunes s’interrogeront peut-être sur la cohérence de l’emploi de la magie dans l’intrigue. En fait, si la magie opère dans la fantasy américaine comme une science réservée à l’élite, Vickers choisit de dépeindre un monde où la magie peut être contrée par la volonté humaine: à coeur vaillant, rien d’impossible! C’est peut-être la transition d’une mentalité aristocratique à un esprit plus foncièrement démocratique – même si l’accumulation des sorts et talismans reste présente.

Donc, un conte de fées pour les enfants d’aujourd’hui.

 

Jean-François Somain
Le Secret le mieux gardé

Saint-Laurent, éditions Pierre-Tisseyre, 1993, 194 pp.

Mais que se passe-t-il à Saint-Clément-du-Lac? Autrefois, le lac Shannon n’était que l’enjeu d’une lutte larvée entre le maire et l’héritière légitime, la jeune Brigitte Shannon. Mais, soudain, le Groupe d’étude et de Surveillance des Objets Volants Non-Identifiés (GéSOVNI) vient s’installer à proximité tandis que malfaiteurs et policiers commencent à rôder sur ses berges. Et puis un soir le maire voit se matérialiser une soucoupe volante au-dessus du lac…

L’auteur a beau tisser des intrigues parallèles avec maestria, il ne réussit pas à faire vivre tous ses personnages. Certains d’entre eux souffrent du peu d’espace qui leur est dévolu. L’intrigue policière reste schématique, tandis que l’histoire d’amour qui se développe entre Brigitte et le jeune Daniel, membre du GéSOVNI, est plus étoffée, sans toutefois réserver de véritable surprise au lecteur averti.

Cependant, un rendez-vous des deux amoureux au bord du lac tourne au désastre quand il coïncide avec l’arrivée d’un hydravion chargé de cocaïne, attendu par deux paires de trafiquants ennemis, eux-mêmes guettés par des enquêteurs de la Sûreté du Québec. Pour sauver Brigitte, Daniel trahit des facultés physiques qui n’ont rien d’humain. Ainsi, le secret le mieux gardé, c’était celui de la présence d’extra-terrestres amicaux qui ont pris forme humaine, et le secret est gardé par le GéSOVNI, fondé par les extra-terrestres afin de discréditer les histoires de soucoupes volantes qui pourraient nuire à leur implantation sur Terre.

L’intrigue est schématique mais fonctionne à merveille, accumulant des incidents qui seront presque tous expliqués lors du dénouement. Les personnages de Somain sont rarement antipathiques, même quand ils sont des meurtriers, et ce roman ne déroge pas à la règle. La plausibilité scientifique laisse à désirer: la narration souligne que Daniel a acquis un code génétique parfaitement humain, ce qui n’est pas nécessairement compatible avec ses exploits surhumains. Néanmoins, le roman est à la fois simple, ingénieux et divertissant, et se laissera lire avec plaisir.

 

Solaris 114

Robert J. Sawyer
End of an Era

New York, Ace, 1994, 222 pp.

Le tout dernier roman de l’auteur canadien Robert J. Sawyer est en fait un des premiers qu’il ait écrit. Quelque peu révisé et accommodé au goût du jour, c’est l’histoire de deux savants canadiens qui remontent dans le temps peu avant la grande extinction des dinosaures. Mais Brandon Thackeray et Miles Jordan découvrent en arrivant à la fin du mésozoïque qu’ils ne sont pas les seuls êtres intelligents à visiter la Terre à cette époque. Les Martiens sont sur place. Leur constitution à base de virus n’est pas très convaincante, pas plus que leur attirail d’engins super-scientifiques, mais Sawyer réussit à nouer avec son brio habituel tous les fils de l’intrigue. La conclusion des aventures de Brandon et Miles est à la hauteur du superbe cadre amoureusement décrit par l’auteur, lui-même passionné de dinosaures. Cependant, une intrigue parallèle engendrée par un paradoxe temporel est d’un moindre intérêt.

Si les fondements scientifiques de ce roman sont un peu moins fermes que dans les autres ouvrages de Robert J. Sawyer, le personnage de Brandon Thackeray est un des plus humains à paraïtre dans l’oeuvre de Sawyer. Les rapports de Brandon avec son père à l’agonie, avec sa femme qui se désintéresse de lui et avec son meilleur ami, Miles, par qui il croit avoir été trahi, sont dépeints avec une finesse certaine. Ce personnage qui n’a rien du héros omniscient et omnipotent à l’américaine est touchant par moments, et le roman doit beaucoup de son intérêt à la sympathie que le protagoniste s’attire. Une fois de plus, Sawyer livre donc un roman de science-fiction qui n’est pas ennuyeux et qui n’est pas sans originalité.

 

Jean Raspail
Sept hommes quittèrent la ville au crépuscule par la porte
de l’Ouest qui n’était plus gardée

Paris, Laffont (Le Livre de poche), 1993, 218 pp.

Science-fiction? Fantastique? Le roman de Raspail se situe aux marges de ces genres. L’action débute dans un pays imaginaire de la Mitteleuropa à l’âge de la vapeur et des télégraphes, alors qu’un étrange chaos s’est abattu sur la contrée du margrave Welf III. Celui-ci enverra donc sept hommes, dont le comte Silve de Pikkendorf et l’évêque Osmond, à la recherche d’une trace d’espoir.

La petite expédition s’enfoncera dans un pays déserté, où les enfants sont devenus rétifs et sauvages, où la religion s’effondre, où les Tchétchènes menacent les frontières. (La référence aux Tchétchènes, dans ce roman de 1993, prend une résonance particulière en ce moment…) En partie, c’est un paysage post-apocalyptique, qui force chaque cavalier à s’interroger sur l’avenir de ce qu’il représente: loyauté à un idéal, fidélité à la tradition, souveraineté féodale, amour, foi, sens de la nature…

à la cour du margrave Welf III, l’ambassadeur du pays voisin avait dit: « C’est la fin du monde rêvé". Petit à petit, l’expédition s’amenuise, au hasard des rencontres. Les jeunes tenteront de reconstruire, les plus vieux opteront pour la poursuite d’un idéal impossible. Ceux qui restent arriveront un jour à la frontière…

C’est par la poésie de l’écriture, moyennant quelques emprunts à Apollinaire, que l’histoire de Raspail s’impose. Fleurant bon un certain romantisme vieillot, dont témoigne les rôles réservés aux femmes: putain, amante ou princesse, ainsi que la place accordée à l’éthique chevaleresque, ce livre rappelle certains romans pour adolescents du Signe de Piste.

La mort d’une civilisation n’est-elle pas un sujet pour la science-fiction? Ceux qui croient que oui prendront plaisir à suivre les sept cavaliers de Raspail dans leur quête.

 

Solaris 116

Nancy Kilpatrick
Near Death

New York, Pocket Books, 1994, 295 pp.

Nancy Kilpatrick est une nouvelle auteure de la région de Toronto. Elle a publié plusieurs romans dernièrement, dont celui-ci sous son vrai nom. C’est l’histoire de Kathleen Stevens, une droguée de New-York plutôt paumée, et du vampire David Lyle Hardwick, qui est un amateur de la poésie romantique et un vieux seigneur anglais. Elle a été envoyée pour le tuer, mais il réussit à renverser la situation et à lui faire subir une cure de désintoxication brutale. C’est avec Kathleen à ses côtés que David se rend à New-York pour trouver ceux qui ont voulu sa mort. Entre eux, un amour très fragile se développe, celui d’un immortel pour une mortelle, celui d’un mort pour une vivante.

Au terme de nombreuses aventures, qui mettent en cause de plus en plus de vampires, deux factions s’opposent. D’une part, il y a les prédateurs; de l’autre, il y a David et les partisans de la solidarité entre les vampires, créatures ordinairement solitaires. David et Kathleen sortent vainqueurs de l’affrontement, et leur amour aussi en ressort intact. Par amour, Kathleen deviendra alors une vampire…

Les vampires dépeints par Kilpatrick se situent quelque part entre la science-fiction et le fantastique. Leurs pouvoirs obéissent à certaines lois, mais demeurent inexpliqués et foncièrement inexplicables. L’auteure réussit à faire d’eux des créatures intéressantes, malgré leurs habitudes sanguinaires. Elle a choisi avec beaucoup d’à-propos la poésie du romantisme anglais pour illuminer l’univers de ces vampires, aux couleurs du rouge, du noir et du désespoir. Le résultat est au-dessus de la moyenne des textes de vampires.

 

Greg Egan
Quarantine

New York, HarperPrism, 1992, 280 pp.

Il s’agit peut-être du meilleur roman de science-fiction à avoir traité de la mécanique quantique, sujet en général négligé ou incompris. L’auteur a choisi d’employer l’interprétation d’Everett de la physique quantique, qui est riche de possibilités pour la science-fiction, mais qui reste sous-exploitée. Cependant, Egan l’intègre à une intrigue un peu moins intéressante, dans un cadre classique dérivé du cyberpunk, où s’agitent corporations et flics plus ou moins intègres.

Tout le système solaire a été coupé du reste de l’univers par une bulle mystérieuse, mais la vie poursuit son train sur la Terre. En plein vingt-et-unième siècle, Nick est un policier australien devenu enquêteur privé dont le cerveau est encombré de bébelles cybernétiques pour l’aider à mieux faire son travail. Entre autres, il trimballe dans sa tête le fantôme de sa femme, Karen, assassinée par des terroristes qu’il avait contrés. Un jour, il est engagé pour retrouver une internée en fuite, et son investigation est couronnée de succès. Malheureusement, en découvrant la vérité, il se fait capturer par les commanditaires de l’enlèvement de cette internée, et on lui implante un module de loyauté qui lui permet d’entrer au service d’une multinationale aux multiples projets.

Il va découvrir que ses nouveaux employeurs cherchent à ma triser la réalité au niveau quantique le plus fondamental. Entouré d’intrigues et de volontés divergentes, il va tenter de tirer son épingle du jeu, et rendre à l’humanité ce dont elle a été privée, car il a découvert que le talent unique de l’humanité pour causer l’effondrement de la fonction d’onde quantique menace une portion de plus en plus grande du reste de l’Univers.

Même si la fin du roman est quelque peu décevante, Egan brosse le portrait d’un monde crédible et très convaincant. Un grand roman d’idées pour les amateurs de science-fiction solide, étayée par beaucoup d’imagination et de réflexion.

 

Edo van Belkom
The World of Darkness: Wyrm Wolf

New York, HarperPrism, 1995, 274 pp.

Ce premier roman de l’auteur Edo van Belkom, de la région de Toronto, s’inscrit dans un univers fictif créé par White Wolf, une compagnie de jeux de rôles. L’action se passe à San Francisco et met en scène des loups-garous. Comme il est de mise dans les textes d’horreur modernes, ces créatures habituellement associées à la nuit et au mal sont en partie réhabilitées. Au lieu d’être vue de l’extérieur, leur culture est vue de l’intérieur et on profite de l’image écologique du loup pour faire des loups-garous des défenseurs de l’environnement. En choisissant le camp des loups-garous, on obtient aussi des personnages aux pouvoirs surhumains et surnaturels. C’est le cas du Père Oldman, loup-garou qui, sous sa forme humaine, s’occupe d’un abri pour itinérants à San Francisco. Or, un loup-garou rejeté par ses congénères a succombé à l’attrait du mal et commence à tuer les itinérants que protège le Père Oldman. La lutte entre le Père Oldman et ce renégat se double de l’introduction d’un jeune homme mi-humain mi-loup-garou, Kenneth Holt, au monde des loups-garous, qu’il apprendra à aimer et à défendre contre la curiosité d’une téléjournaliste.

Comme les vampires modernes, ces loups-garous modernisés fonctionnent selon une certaine logique qui relève presque de la science-fiction. C’est l’attrait de leur monde propre tout autant que le suspense mis en place par Edo van Belkom qui donnent à ce livre son intérêt. Wyrm Wolf souffre par endroit des défauts d’un premier livre, mais il ne trahit pas sa provenance d’un jeu de rôles, ce qui est tout à l’honneur de l’auteur. Il reste à voir ce que l’auteur, livré à lui seul, nous donnera comme futurs ouvrages.

 

Robert Charles Wilson
Mysterium

New York, Bantam/Spectra, 1994, 309 pp.

Dans le domaine de la science-fiction, il s’agit peut-être du meilleur roman canadien de langue anglaise en 1994. Robert Charles Wilson est un auteur qui vit présentement à Toronto, et qui a aussi écrit Memory Wire, Gypsies, The Divide et The Harvest.

L’idée de départ n’est pas nouvelle; on peut la retrouver dans un vieux roman d’Edmond Hamilton, par exemple. En fait, dans The Divide et The Harvest, Wilson avait déjà démontré qu’il pouvait recycler de vieux thèmes pour rédiger des histoires qui n’ont rien d’éculé. Chez Wilson, l’originalité se situe plus au niveau du traitement qu’au niveau des idées.

Ainsi, suite à un accident mystérieux, la ville de Two Rivers, dans le Midwest américain, est transplantée dans un univers différent. Ses habitants se retrouvent dans un monde parallèle, où l’histoire a divergé peu après la Crucifixion. Mais ils ne soupçonnent pas tout de suite à quel point le monde où ils sont arrivés leur est hostile.

L’histoire s’attache à une poignée de personnages, dont Dex Graham, enseignant désabusé; Linneth Stone, anthropologue de ce monde où les colonies anglaises et françaises en Amérique du Nord ont fusionné; Clifford Stockton, jeune adolescent enlevé à l’univers du Nintendo; et Howard Poole, un jeune physicien embauché par le centre de recherches responsable pour le déplacement de toute la ville d’une réalité à une autre. Peu à peu, Dex et Howard devinent la vérité; l’univers qui les a accueillis a été créé par un acte démiurgique, et pour sauver leurs amis, ils doivent se faire démiurges à leur tour.

Wilson décrit une Amérique du Nord fondée sur un christianisme d’inspiration gnostique et sur la combinaison des colons anglais et français. Même si l’action du roman l’emporte sur l’exploration du cadre, il s’agit néanmoins d’un roman presque unique en son genre et qui retient l’intérêt des lecteurs jusqu’à la dernière page.

 

David Weber
Field of Dishonor

Riverdale, Baen, 1994, 367 pp.

Ce roman est le quatrième livre consacré par David Weber à son héroïne, Honor Harrington. Il a recréé dans le contexte du space-opéra le cadre des romans qui retracent la grande époque des batailles navales de la marine à voile. Honor Harrington est la réincarnation de personnages comme Horatio Hornblower – on notera la similarité des initiales – et Richard Bolitho.

Weber s’intéresse à la guerre mais aussi à ses à-côtés, tout à fait dans l’esprit de la célèbre maxime de Clausewitz. Ainsi, dans ce livre, les grandes batailles spatiales cèdent la place aux machinations politiques. Honor Harrington, tout en se distinguant au front, s’est faite des ennemis. Quand elle revient chez elle, on cherche à l’abattre. Son ennemi le plus acharné tentera même de la faire assassiner, profitant des lois d’un monde où le duel est encore permis.

Dans ce livre, Weber démontre que son talent n’est pas confiné à la description de batailles spatiales. Il noue avec vigueur, à défaut de subtilité, les intrigues qui tourbillonnent autour de Honor Harrington, à la fois pour et contre elle, à tous les niveaux. Le rythme est trépidant et la conclusion comporte des surprises, condamnant les lecteurs à attendre le prochain roman pour découvrir la suite.

 

P. K. McAllister
The Cloudships of Orion: Siduri‘s Net

New Yor, Penguin/ROC, 1994, 282 pp.

Rares sont les romans de science-fiction qui défrichent avec autant de succès un nouveau domaine, mais ce livre de P. K. McAllister est au nombre de ceux-là. L’intrigue met en scène des vaisseaux spatiaux qui récoltent des isotopes précieux dans la queue de comètes et dans les jets d’étoiles en formation. Les descriptions astronomiques de McAlli

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