Neuromancer, vingt ans après

par Christian SAUVé

Exclusif au Volet en ligne (Adobe Acrobat, 864Ko) de Solaris 153, Hiver 2005

1984, vous vous souvenez? L’année des olympiques de Los Angeles et Sarajevo, de Reagan versus Mondale, de l’accident chimique à Bhopal, de la découverte «formelle» du SIDA, de la première marche spatiale sans amarres, de la mise en marché du Macintosh, de Ghostbusters, Gremlins et Indiana Jones and the Temple of Doom . C’est aussi l’année où on avait prévu Big Brother, la novlangue et Winston Smith. Bien sûr, le roman de George Orwell aurait tout aussi bien pu s’intituler «1994» si l’auteur avait choisi d’inverser 1949 au lieu de 1948; plus prospectif que prescriptif, 1984 a tout de même fini par représenter le symbole d’un futur possible.

Ce qui rend d’autant plus curieux la parution, une fois cette année arrivée, d’un autre livre phare, de l’amorce d’un mouvement littéraire qui va aussi atteindre une popularité inouïe comme guide pour le futur. Car c’est en 1984 que William Gibson publie Neuromancer. Un premier roman attendu qui consacre la réputation d’un jeune auteur déjà connu pour ses nouvelles, un premier roman qui rafle tous les prix sur son passage. Dix ans avant la révolution Internet, «The Matrix» fait déjà partie du langage des amateurs de science-fiction.

2004 marque le vingtième anniversaire de la publication de Neuromancer. Que Neuromancer ait eu une influence sur Gibson, sur la science-fiction, sur le monde, n’est plus à discuter. Mais ce qui importe d’élucider, c’est l’ampleur de cette influence. N’a-t-on pas enterré le cyberpunk il y a déjà dix ans? Le livre tient-il toujours la route aujourd’hui? Dans une optique plus générale, que reste-t-il de cette «révolution» amorcée en 1984 par ce bien humble Ace Special?

Les réponses à ces questions, on le verra, s’avèrent plus importantes que ce qu’il pourrait sembler au premier abord. Car Neuromancer n’a pas seulement une valeur en tant que roman, il a aussi été le révélateur de tendances qui sont devenues de plus en plus manifestes depuis 1984.

Il y a seulement vingt ans!

Avant 1984: le mouvement

Que les historiens et les puristes se rassurent: nous ne prétendrons pas que le cyberpunk est né avec Neuromancer. Le genre n’a pas émergé tout armé, comme Athéna, de la tête de William Gibson. Neuromancer ne représente que la concrétisation d’idées, de thèmes, de styles qui couvaient depuis longtemps en SF et ailleurs.

On pourrait s’amuser à faire remonter les racines du cyberpunk jusqu’à la mythologie grecque. Prométhée semble un prototype tout à fait idéal du data jockey tant adulé des cyberpunks, avec ses modifications corporelles imposées par des forces supérieures cruelles après avoir commis le péché de vouloir en savoir plus… mais contentons-nous de remonter à 1975 (tiens, l’année de naissance de l’auteur de ces lignes) avec The Shockwave Rider (Sur l’onde de choc) de John Brunner.

Librement inspiré du célèbre et très influent Future Shock (Le Choc du futur) d’Alvin Toffler, The Shockwave Rider reste encore aujourd’hui un roman d’une actualité tout bonnement ahurissante. On y retrouve déjà les tropes du cyberpunk tel qu’il allait se développer: le héros rebelle qui se sert du réseau de communications mondial pour libérer des technologies afin de faire échouer une conspiration; les premières descriptions des vols d’identité et des «vers» qui continuent toujours à parcourir l’Internet aujourd’hui, entre autres concepts qui semblent si résolument modernes.

D’autres auteurs pionniers codifient lentement les poncifs du genre. En 1977, dans The Cold Cash War, Robert Asprin propose une vision satirique mais cauchemardesque d’un monde où les corporations triomphent sur les gouvernements nationaux. Toujours en 1977, Frederik Pohl explore en profondeur les effets psychologiques des modifications cybernétiques dans Man Plus (Homme Plus).

Mais la vision cyberpunk ne se nourrit pas seulement des autres romans. Dans le vrai monde, les ordinateurs deviennent «portables» (on peut maintenant les transporter d’un endroit à l’autre…), la biologie commence à comprendre l’importance de l’ADN et – ah oui – le mouvement musical punk fait fureur en Angleterre, encourageant tous ceux qui n’étaient pas de la génération Peace & Love à défier l’autorité de façon un peu plus, disons, brutale.

Tous ces changements influencent la SF. Dans les magazines, de nouveaux auteurs apparaissent, apportant un style différent et des idées nouvelles. Après la New Wave, centrée sur l’émotion et l’exploration de l’être intérieur, la SF est prête pour une remise à neuf. Le fanzine Cheap Truth (secrètement publié par Bruce Sterling, que l’on reverra plus tard) annonce la mort des «dinosaures» du genre Asimov, Clarke, Heinlein…

Les premiers coups de la révolution sont éparpillés. En 1980, Bruce Bethke publie une nouvelle intitulée «Cyberpunk», dans laquelle se mélange informatique, rébellion adolescente et une attitude punk inspirée de la vedette pop Billy Idol. William Gibson fait ses débuts en 1981, avec – entre autres nouvelles – «Johnny Mnemonic» dans les pages du nouveau magazine Omni. «Burning Chrome» paraît l’année suivante, en 1982.

Puis, c’est la publication de Neuromancer.

1984: le roman

Relire Neuromancer aujourd’hui est une proposition inquiétante: et si le roman ne se révélait pas à la hauteur de sa réputation?

Un seul moyen de le savoir; replonger dans l’ouvrage et prendre des notes.

Heureusement, les toutes premières pages fonctionnent comme dans nos souvenirs. Nombreux sont ceux qui peuvent réciter de mémoire la première phrase du roman: «The sky above the port was the color of television, tuned to a dead channel. » Peu importe si Gibson faisait allusion au brouillage grisâtre des télévisions de 1984, alors que le lecteur moderne risque de songer au bleu vif qui apparaît sur les écrans depuis 1990: la phrase de Gibson est toujours aussi marquante. Dès les deux premières pages, le vocabulaire nous frappe comme une bouffée d’air contemporain: Sprawl, Chatsubo, expatriates, Japanese, prosthetics, East European, African, joeboys, force-feedback, Chinese, nerve-splicing, Australian… Un mélange de mondialisation et de technologie évocateur de complexité qui fusionne l’homme et la machine.

Ceux qui n’ont pas lu le roman dès sa parution sont bien mal placés pour jauger à quel point Neuromancer a pu paraître révolutionnaire aux lecteurs du temps. Mais vingt ans plus tard, tout ce vocabulaire semble toujours d’actualité. Le monde dans lequel vit l’ex-data jockey Case, tel que le dépeint Gibson, semble toujours aussi neuf, aussi en prise sur le monde qui nous entoure, lui aussi multiculturel et dominé par une technologie envahissante.

C’est à la relecture de Neuromancer que l’on réalise ce qui sépare le cyberpunk de la veine plus classique de la science-fiction: la soumission à la complexité du vrai monde. Contrairement aux futurs d’antan, souvent policés, organisés et stériles, la réalité est toujours plus compliquée que la théorie. L’exception est la règle dans un environnement où les règles ne sont jamais suivies. Dans un environnement où la complexité règne, l’informatique triomphe. Reformulation: pour survivre dans un monde où l’information est surabondante et chaotique, il faut développer une méthode pour organiser ces données. Oublions les catégorisations nettes et précises entre la physique, la chimie et la biologie. Lorsque vient le moment d’intégrer la réalité moderne avec nos vies, nous sommes tous des informaticiens.

Le génie de Gibson a été d’écrire Neuromancer comme la description d’un monde établi. Il n’y a pas de cours de formation pour les lecteurs plongés dans le monde du Sprawl. Aucun intermède informatif nous explique comment le monde est devenu ce qu’il est. L’URSS a disparu? Les états-Unis aussi. N’espérez pas de retour historique; tout se déroule in situ.

Les personnages sont si préoccupés par leur survie qu’ils ont à peine le temps d’analyser le futur qui les enveloppe. La texture de leur monde, on l’obtient lorsqu’ils vont magasiner. «The Ono- Sendai; next year’s most expensive Hosaka computer; a Sony monitor; a dozen disks of corporate-grade ice; a Braun coffeemaker

Il y a des «erreurs», bien sûr. Des «oublis». Il est ironique de constater que les erreurs les plus manifestes sont, justement, des artefacts de l’informatique telle qu’on la connaissait en 1984. Des références à des disquettes, «the familiar chatter of a printer turning out hard copy »… Détails anodins qui, vingt ans plus tard, reviennent hanter un texte tapé à la machine à écrire par un auteur qui avoue toujours ne pas en savoir trop sur l’informatique.

Plus sérieusement, et il s’agit là de quelque chose que Gibson souligne dans l’édition la plus récente du livre, il n’y a aucune mention des technologies de communication portable telle les téléphones cellulaires. étant donné la prescience du reste du roman, de tels oublis sont presque rassurants. (On se souviendra, cependant, de la scène mémorable où une IA fait sonner des téléphones publics alors que Case déambule près d’eux. Un équivalent moderne serait de plonger le héros dans une jungle de sonneries de téléphones cellulaires partout où il passe? Tiens, tiens, c’est une idée, ça…)

Et le style… Ah! le style… Lire Neuromancer en français, c’est passer à côté de la moitié du génie du roman. Au moins deux générations de critiques de SF en conviennent, Neuromancer reste plus mémorable pour son style et son atmosphère que pour son intrigue. Gibson prend un tel plaisir à manipuler l’anglais qu’il ne faut pas se surprendre que la traduction française de Jean Bonnefoy ne puisse rendre justice au mélange de néologismes, de blagues subtiles (les «microsofts », pas de lettres majuscules) et d’emprunts au style hardboiled. Car l’anglais, langue plastique s’il en est une, est idéal pour s’adapter au futur éclaté de Gibson; on ne peut pas en dire autant du français, même parsemé de mots d’argot… La texture du langage original reste exemplaire. Même vingt ans plus tard, on se laisse prendre au plaisir de la lecture pour les mots autant que pour l’histoire, sinon plus.

Il est d’ailleurs normal que la plupart de nos bons souvenirs de Neuromancer concernent les deux premières parties du livre – «Chiba City Blues» et «The Shopping Expedition» –, car cette Terre du XXIe siècle est de plus en plus la nôtre. Ce n’est pas un hasard si le livre devient un peu moins intéressant lorsque Case et compagnie quittent la Terre pour l’orbite terrestre. à partir de ce moment, le roman perd un peu de sa vitalité, de sa pertinence; il devient, toutes proportions gardées, plus convenu. Au fur et à mesure que Gibson navigue à travers des drames psychosexuels et réalités inventées pour le bénéfice du protagoniste, Neuromancer avance mais ne progresse pas.

Peu importe. Malgré les personnages froids et distants, malgré la gestion parfois maladroite du point de vue de Case, malgré la linéarité squelettique de l’intrigue elle-même, Neuromancer demeure époustouflant vingt ans plus tard. Deux décennies d’imitateurs n’ont pas encore réussi à ternir le lustre du livre. C’est d’autant plus inattendu qu’il s’agit d’un roman publié directement en livre de poche, dans une collection populaire, ce qui n’est pas le traitement que l’on réserve aux œuvres destinées à la renommée littéraire.

On le sait, l’accueil réservé à Neuromancer surpasse toutes les attentes. Non seulement remporte-t-il le prix Philip K. Dick dédié au meilleur livre de poche inédit de l’année, mais il remporte aussi les prix Hugo et Nebula, à une époque où l’impact de ces prix comptait encore pour quelque chose dans le domaine de la SF. Le livre acquiert rapidement une réputation d’incontournable. En 1992, il en est déjà à sa 19e réimpression. L’absence d’édition hardcover est corrigée. En Angleterre, Gollancz publie une édition à couverture cartonnée dès 1984. Vous en procurer une copie vous coûtera entre 1100 $ et 2200 $, à en croire le site abebooks.com. En 1986, Phantasia Press lance une édition cartonnée spéciale à 375 exemplaires. Valeur actuelle: entre 435 $ et 800 $. Easton Press imprime une autre édition rare en 1990 pour leur série Masterpieces of Science Fiction. En 1994, une édition dixième anniversaire voit le jour, reprise par le Science Fiction Book Club. Et si vous l’avez manquée, voilà qu’Ace publie une édition vingtième anniversaire…

Ceux qui ont déjà les deux pieds dans le monde électronique seront contents d’apprendre que Neuromancer est aujourd’hui offerte dans Internet, logé illégalement dans des écrins curieusement similaires à ce que Gibson aurait pu imaginer. Ici, un site pirate russe offrant une véritable bibliothèque d’œuvres de SF classique, en anglais et en russe. Là, un site allemand offre côte à côte la version anglaise et allemande pour ceux qui veulent apprendre l’une ou l’autre des langues de façon relativement divertissante. Ailleurs, un site de hackers italiens présente Neuromancer dans une bibliothèque digne d’être lue par n’importe quel cyberpunk en puissance…

1984-1994: le genre

Le cyberpunk explose après Neuromancer, laissant derrière quelques œuvres classiques et des douzaines d’imitateurs moins talentueux. L’anthologie Mirrorshade (Mozart en verres miroirs) (1986; sous la direction de Bruce Sterling, qui signe une introduction qui est un véritable manifeste) est sans doute l’autre œuvre maîtresse du genre. Parmi les imitateurs et les dérivés, on notera Hardwired (Câblé), de Walter Jon Williams, comme un des romans les plus typiques et, aussi, des plus réussis.

Avec vingt ans de recul, le cyberpunk a imposé une vision de réseaux de communication remplaçant la «véritable» réalité, vision peuplée de héros vêtus de cuir, dans un style et des intrigues consciemment inspirés par les romans noirs. Mais à trop restreindre la définition du genre, on risque d’en écarter presque toutes les œuvres. Car les ambitions des cyberpunks étaient plus vastes. Il ne faut pas oublier (ou minimiser) la charge politique quasi-nihiliste qui hantait ses personnages, la composante «punk» dans cyberpunk. Le cyberpunk a aussi apporté une attitude. Si le mouvement a un slogan, ce n’est pas tant «information wants to be free » («l’information veut être libre») que «the street will find its own use for technology » («c’est dans la rue que la technologie va trouver sa voie.»).

Quelle révolution encapsulée dans cette formule. Peu importent les souhaits des élites intellectuelles sages et vaguement paternalistes de l’âge d’or, la technologie allait appartenir à tous. La science-fiction a fini de servir les mémoires réchauffées du projet Manhattan. Elle va maintenant devoir faire face à Radio Shack et Future Shop.

Est-ce une si grande surprise, alors, que le mouvement cyberpunk s’évapore au moment même où on prend conscience de son existence? Gibson achève sa trilogie du Sprawl en 1987 puis, après un détour malheureux par Hollywood, s’allie avec Bruce Sterling pour s’attaquer à un autre genre, le steampunk (on reconnaît ici les racines du mot, n’est-ce pas?) avec The Difference Engine en 1991. Sterling aussi prend un congé sabbatique documentaire avec The Hacker Crackdown (1992): son retour à la fiction en 1994, Heavy Weather, est clairement post-cyberpunk. Les imitateurs pataugent déjà dans les clichés, alors que les innovateurs ont passé à autre chose.

Deux romans marquent la fin du cyberpunk en tant que sous-genre actif de la SF. En 1992, Neal Stephenson fait tout un tabac avec Snow Crash, un livre qui n’innove pas sur le plan des concepts, mais qui les pousse à leur limite avec une énergie vertigineuse. Mais le livre est à moitié sérieux et à moitié comique, un peu comme si l’auteur n’y croyait pas trop lui-même. Puis Bruce Bethke, celui-là même qui a donné un nom au mouvement, publie son premier roman avec Headcrash (1995) et assassine le genre d’une surdose de ridicule. Feu roulant de satire parfois méchante des clichés du cyberpunk, Headcrash signale clairement que le genre n’est plus à prendre au sérieux.

Mais attention. S’il est permis de taquiner les prétentions de certains œuvres de SF, le monde réel est vraiment en train de changer. Ce n’est pas un hasard si la véritable identité du protagoniste de Headcrash est celle d’un informaticien travaillant dans une boîte sérieuse, car…

1994-2004: la réalité

Car c’est vers 1994 qu’un changement profond s’amorce, un changement qui verra certains des fantasmes SF les plus délirants devenir réalité. Si le cyberpunk littéraire se dissout avec une discrétion qui contraste avec les fanfares qui avaient annoncé son arrivée, il se réincarne d’une façon toute nouvelle hors littérature. En effet, autour du globe des enthousiastes tissent des liens entre eux grâce à la nouvelle technologie des réseaux de communication électroniques. L’Internet existe dans les universités dès le milieu des années 80, mais c’est en 1993 qu’il commence à se répandre dans la population générale. Les fans de SF sont parmi les premiers à saisir les possibilités de ce nouveau médium. Le reste du monde suit.

Soudain, les rêves des cyberpunks ne paraissent plus si ridicules, ni si distants. Neuromancer, dix ans après sa publication, commence à voir ses prédictions se réaliser. L’Internet conquiert sans grande peine tous les pays industrialisés entre 1995 et 1999. Comme pour consacrer cette victoire, c’est en 1999 que paraît au grand écran le film The Matrix, une œuvre aussi marquante dans sa sphère que l’a été Neuromancer.

L’engouement populaire pour les technologies de l’information survit remarquablement bien à l’effondrement du marché des dot.com en 2000-2001. Des milliards de dollars ont beau disparaître, personne ne songe même à nier l’inévitable: les bourses aboient, la cyber-caravane passe… Malgré le ralentissement des investissements, l’Internet ne cesse de progresser à travers le monde. L’accès à la «haute vitesse» devient de plus en plus répandu. Les pays du tiers-monde profitent de la technologie cellulaire pour accéder à la toile sans passer par l’étape d’une infrastructure téléphonique fixe.

Et il y a les effets secondaires de l’Internet: la transformation du divertissement en produit essentiel; la copie facile de fichiers digitaux (et ses conséquences sur la question des droits d’auteurs); la montée du courriel; l’évolution des mœurs sur le plan des relations personnelles; la croissance prodigieuse des communications sans fils; la démocratisation de l’information; l’accès universel aux références Internet; la montée des blogs comme instruments politiques…

En 2004, des gens consultent le cyberespace en marchant dans la rue, non pas avec d’encombrantes lunettes de réalité virtuelle, mais en pitonnant sur leurs téléphones cellulaires capables d’accéder au Web. En 2004, le premier réseau de communication interplanétaire a été établi, faisant passer des données de rovers martiens à la Terre. En 2004, la campagne présidentielle américaine a été commentée et influencée (re: l’affaire des mémos de CBS) par d’humbles amateurs écrivant sur leurs sites web. En 2004, cet article fut proposé, accepté, documenté, transmis, publié, publicisé et téléchargé par Internet, ne connaissant aucune forme physique jusqu’à ce qu’un lecteur généreux ne décide de l’imprimer.

Vaut-il la peine d’imaginer 2014?

1994-2004: le genre

La science-fiction n’a certainement pas été épargnée par les changements sociotechniques des vingt dernières années. Si la SF a rapidement su tirer profit de l’Internet, elle en a aussi souffert, comme c’est le cas de bien d’autres sphères d’activités humaines.

Pour un fandom qui, depuis des décennies, existait pour répondre aux besoins de communication de marginaux, l’Internet est apparu comme un cadeau du ciel. Bien entendu, certains éléments de l’infrastructure fanique n’ont pas survécu: clubs, APAs, revues, conventions et autres lieux de rencontre ont été supplantés, ou profondément transformés, par les groupes de discussion, les sites web et les forums spécialisés. Paradoxalement, un nombre croissant de gens parlent plus que jamais de SF, alors que les institutions du milieu sont en voie d’extinction.

Pour les auteurs, la situation a ses bons et ses mauvais côtés. Il est plus facile que jamais de faire sa recherche, d’apprendre son métier, de rejoindre ses lecteurs et de mousser sa popularité. Par contre, la concurrence est plus féroce, le piratage inquiète et le contact direct avec les amateurs peut être lassant pour plusieurs auteurs plus discrets.

De l’autre côté de l’industrie, la concentration des entreprises décriée par tant d’histoires cyberpunk a effectivement fait disparaître quelques collections de SF. Les fusions dans l’industrie de l’édition, de la distribution à la vente, ont diminué le nombre d’endroit où la SF pouvait se vendre. Mais en même temps, le commerce électronique permet à une quantité respectable de petits éditeurs de publier des tirages restreints tout en faisant un profit.

Les affaires mises à part, on se souviendra ironiquement de la période 1994-2004 comme d’une période léthargique dans le domaine de la SF. Sans mépriser les bonnes œuvres écrites durant cette période ou ignorer certains courants vitaux, le genre semble généralement avoir connu un essoufflement face à la migration des poncifs de la SF de la littérature à la réalité. Manque d’imagination ou évidence croissante de la Singularité imminente, un segment de la science- fiction («First SF», pour reprendre l’expression de John Clute) a renoncé à tout lien avec le monde réel et se réfugie dans des futurs convenus, synthétiques et dépassés. D’autres auteurs semblent avoir quitté le navire. Est-il utile de rappeler que les deux romans les plus récents de William Gibson et de Bruce Sterling, Pattern Recognition (Identi.cation des schémas) et The Zenith Angle, respectivement, sont des techno-thrillers contemporains?

Mais tout n’est pas glauque. Si le cyberpunk a cessé d’exister comme mouvement, c’est parce que, tout comme la New Wave de la fin des années 60, il s’est tout simplement diffusé dans le genre. Beaucoup d’œuvres empruntent des idées issues des cyberpunks. La SF a été contaminée par l’enthousiasme profond de ces jeunes loups affamés et continue d’utiliser ce qu’ils ont apporté. Un examen rapide de la SF des dernières années nous montre bien jusqu’à quel point les poncifs cyberpunks se sont intégrés dans le tissu du genre. Un roman comme Altered Carbon (Carbone modifié), de Richard Morgan, explore la dualité entre le corps et l’esprit, joue avec des intelligences artificielles et dépends d’une intrigue de roman noir. Down and Out in the Magic Kingdom, de Cory Doctorow, se déroule dans un futur où tous les fantasmes de la revue Wired sont devenus réalité, du réseau de communication omniprésent aux économies de réputation. On relie sans peine ces romans à la vague cyberpunk, qui agit comme tremplin de la vieille SF à la nouvelle. Comme un virus ayant pris d’assaut l’organisme hôte, le cyberpunk a incorporé des traces de son ADN dans le code génétique d’un genre.

2004 +: l’avenir

Nous commençons à peine à comprendre la façon dont nos vies seront influencées par la technologie au cours des prochaines années. Faire des prédictions dans ce contexte s’avère risqué, voire futile, mais il est difficile de résister à la tentation de regarder à travers une boule de cristal – cristal liquide, bien sûr – pour imaginer la prochaine étape.

Oublions les pleurs et les gémissements selon lesquels la science- fiction est arrivée au bout de sa dernière réserve d’oxygène, qu’elle agonise, artefact désuet d’un siècle révolu où l’on croyait toujours en un futur meilleur que le présent. Comme toutes les prédictions faciles, celle-ci ne repose que sur une vision délibérément partielle des événements.

Le fait est que la nouvelle vague d’écrivains qui commence à sévir en SF est la première pour qui Neuromancer est une œuvre historique. Doctorow, Stross, Mieville et compagnie se sont fait leurs dents de lait sur le cyberpunk et vivent dans un monde aussi prometteur et plein de potentiel que celui imaginé par Gibson. Les écrivains d’aujourd’hui ne sont plus des colons du cyberespace, ils en sont les habitants établis.

Si vous voulez un aperçu de ce que sera bientôt la science-fiction en cette ère où Al-Qaïda est une marque de commerce et le président américain un personnage de fiction, il vous faudra retourner à 1984, et en 1984, relire ce que George Orwell et William Gibson ont su imaginer à partir de ce qu’ils avaient autour d’eux. Il vous faudra découvrir la complexité sous le masque de la familiarité, découvrir la substance sous la texture, sous la surface du monde.

Neuromancer, toujours lisible? Plus que jamais.

Rendez-vous en 2024.

Christian Sauvé est informaticien et travaille dans la région d’Ottawa. Sa fascination pour les littératures de l’imaginaire et le cinéma lui fournissent tous les outils nécessaires pour la rédaction de sa chronique intitulée Camera oscura, dans la revue Alibis, mais aussi pour nous rappeler, comme ici, certaines dates importantes de l’histoire de la SF mondiale. Son site personnel se trouve au http://www.christian-sauve.com/.

 

Mise à jour: Décembre 2004 –

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