Bilbo le hobbit: Un livre d’enfant pour adultes

par Daniel COULOMBE

Exclusif au supplément Web de Solaris 135, automne 2000

Pour vraiment comprendre «Le Hobbit», il faut penser à Tolkien, ou à un autre adulte, assis sur une chaise près d’un feu en train de raconter l’histoire à des enfants assis par terre en demi-cercle face à lui… Dans l’intervalle entre les deux histoires (Bilbo le Hobbit et Le Seigneur des Anneaux), les enfants sont partis se coucher et leurs places ont été prises par des adultes…1

Paul H. Kocher

Tolkien commença à écrire Bilbo le Hobbit au début des années 1930 sur des pages manuscrites et, au bas d’une feuille d’examen d’un de ses élèves, il griffonna ces mots : «Dans un trou dans la terre vivait un Hobbit.» Bilbo Baggins était né. Cette phrase allait devenir un incipit célèbre, et la race hobbitte, le diapason d’une oeuvre beaucoup plus imposante : Le Seigneur des Anneaux (The Lord of the Rings). Depuis, la critique considère Bilbo le Hobbit comme un livre destiné aux enfants et aux jeunes adultes. En réalité, lorsqu’il est placé sous l’angle du processus créatif de l’écrivain ou encore qu’il est situé parmi les autres récits des Terres du Milieu (Middle Earth), sa complexité dépasse largement le caractère ludique ou enfantin du genre littéraire employé par Tolkien.

Le livre

Bilbo le Hobbit était un livre destiné aux enfants. C’est d’ailleurs Rayner Unwin, le fils de l’éditeur âgé de dix ans à l’époque, qui avait hérité de la tâche de faire le compte rendu de lecture.2 L’enfant s’avéra enthousiaste, et c’est ce qui incita son père à le publier.

Cependant, Rayner suggéra aussi que le livre n’avait pas besoin d’images. Les éditeurs en décidèrent autrement et demandèrent à Tolkien de leur montrer quelques dessins – ce qui allait renforcer le genre littéraire de Bilbo le Hobbit.

Tolkien ne se considérait pas comme un grand illustrateur. Il était plutôt du genre griffonneur, dessinateur tatillon, comme le montrent plusieurs de ses esquisses et illustrations3 produites sur des bouts de journaux. Un de ses dessins pour Bilbo le Hobbit comportait même une erreur,4 illustrant une scène de jour alors que le texte la décrivait de nuit ; un autre était tout simplement un calque («Bilbo woke with the early sun in his eyes») de la peinture «Golden Eagle», d’Archibald Thorburn. Cela ne sembla pas déranger pour autant l’éditeur Stanley Unwin.

L’essentiel de l’histoire fut écrit durant l’année 1936,5 et, le 21 septembre 1937, les éditions George Allen & Unwin publièrent le livre sous le titre : The Hobbit, or There and Back Again. L’édition originale comprenait huit dessins en noir de Tolkien («The Trolls», «The Mountain-path», «The Misty Mountains Looking West from the Eyrie Towards Goblin Gate», «Beorn’s Hall», «The Elvenking’s Gate», «Lake Town», «The Front Gage», «The Hall at Bag-End (Residence of B. Baggins Esquire)»), ainsi que deux cartes : celle de Thror et celle des Terres Sauvages.

C’est également un dessin brouillon de Tolkien («The Hill : Hobbiton across the Water») qui servit de page frontispice.6 Lors de sa réimpression en décembre 1937, on ajouta trois autres illustrations en couleurs de Tolkien («Rivendell», «Bilbo comes to the Huts of the Raftelves», «Conversation with Smaug»), plus une version colorée de «The Hill : Hobbiton across the Water», avec de légères modifications, notamment on changea les fenêtres des maisons de la seconde version par des fenêtres rondes (ce changement s’avéra plus tard important puisque la rondeur devint un élément architectonique distinctif chez les Hobbits).

Après la sortie du livre, les critiques furent encourageantes, certaines même exaltantes. En décembre de la même année, on fit une réimpression puis une édition américaine parut quelques mois plus tard. The Hobbit était destiné à divertir les enfants et il reçut, en 1938, le prix New York Herald Tribune, accordé au meilleur livre du genre. Tolkien avait donc écrit le récit avec un style et une structure bien spécifiques, en utilisant et combinant, entre autres, certaines caractéristiques des livres classiques de la littérature enfantine anglaise – pensons à The Wind in the Willows, de Kenneth Grahame, ou The Princess and the Goblin et The Princess and Curdie de Georges Macdonald.7

La plus importante de ces caractéristiques est ce narrateur indiscret qui intervient, commente et s’adresse constamment aux lecteurs, à la première personne du singulier. Ainsi, cela permet d’exposer clairement aux jeunes lecteurs les changements importants dans l’histoire, de répéter les événements pour s’assurer que le lecteur comprenne bien la suite, de relever et de préciser le parti des personnages, soit du bien, soit du mal.

On y retrouve aussi beaucoup d’onomatopées et d’effets sonores de toutes sortes qui charment les oreilles. Les scènes sont souvent très imagées (les ronds de fumée du magicien, les Nains qui se présentent chez Bilbo vêtus de chapeaux et de vêtements aux couleurs vives et différentes, etc.). Une autre caractéristique de ce genre de récit est l’assimilation des saisons au cycle de développement de l’histoire. Le printemps est associé à une exploration du monde extérieur ; l’été, aux péripéties de l’aventure ; l’automne, au désespoir ; l’hiver, à une sorte d’hibernation, à un plateau ; la réapparition du printemps, au retour à la paix, à la joie et à la maison.

L’aspect juvénile des Hobbits

De nombreux illustrateurs du monde de Tolkien sont tombés dans un piège en représentant les Hobbits tels des enfants. Plusieurs facteurs expliquent cette méprise : les Hobbits sont imberbes – du moins les Stoors et les Fallohides -, ont les joues roses, les cheveux bouclés et présentent d’autres caractéristiques physiques et physiologiques qui s’apparentent aux enfants – voire sociologique, puisqu’il semble n’y avoir que des garçons qui se tiennent en groupe et que le peuple hobbit joue au golf. De plus, le premier Hobbit connu est Bilbo, qui est décrit presque de façon ironique. D’ailleurs, dans Le Seigneur des Anneaux, les Hobbits sont beaucoup plus sérieux, plus adultes, et leurs tracas ne sont pas limités à la nourriture et aux divertissements comme dans Bilbo le Hobbit – les Hobbits Merry et Pippin sont certes les lointains représentants de cette conception puérile.

Dans Bilbo le Hobbit, Bilbo est typiquement un enfant qui s’engage dans une phase importante de sa vie : l’adolescence. C’est un être tout à fait ordinaire,8 qui découvre en lui, après avoir été entraîné contre son gré dans une aventure par le magicien Gandalf, les qualités nécessaires pour accomplir sa quête. Bien qu’il se serve de l’Unique (l’anneau magique) pour se sortir d’impasses et aider ses amis, c’est principalement le courage, la persévérance et le sens des valeurs qui le mèneront à la réussite de sa quête. Lors de la Bataille des Cinq Armées, le fait qu’il échange l’Arkenstone, pierre extrêmement précieuse pour les Nains de Durin, dans le but de rallier les peuples et combattre les Orques et les Wargs, constitue un signe de grande maturité. Bilbo reconnaît, par cette action, que ses valeurs sont relatives. Il appuie son jugement sur des principes universels qu’il fait siens : le mieux-être de la société et du monde oriente son action au détriment de son égocentrisme.

Par-dessus tout, c’est la «quête» du sentiment de liberté et d’autonomie, qui obsède les enfants dans leur quotidien, qui rapproche le plus les Hobbits des enfants. On peut faire, à partir de cette observation, plusieurs remarques. Les Hobbits ont de nombreuses collations durant la journée. La nourriture prend même une importance démesurée. Durant l’aventure, se nourrir devient une préoccupation constante – quasi obsessionnelle – autant chez les Nains que chez les Hobbits. Les discours prononcés en soirée portent sur les vivres plutôt que sur la quête ; les haltes et les victuailles des hôtes sont perçues comme des instants essentiels à la survie morale et physique de la compagnie.

Les Hobbits possèdent également de nombreux aspects associés aux enfants. Ils ne sont guère préoccupés par les soucis du monde, aiment rire et s’amuser, affectionnent les fêtes, les gâteaux et les cadeaux. De même, à d’autres endroits, les lecteurs ont l’impression que les Hobbits sont de grands enfants. Les Hobbits ne sont pas plus hauts qu’un mètre, et l’âge où ils parviennent à maturité est fixé à 33 ans ! Cela constitue en soi un refus d’accéder à l’âge adulte – et d’une certaine manière, de refuser des responsabilités. Vouloir demeurer un enfant, c’est en quelque sorte nourrir l’espoir d’habiter pour toujours le monde du rêve et des fées. C’est d’ailleurs une thématique que l’on retrouve dans une foule d’histoires du genre, dont Peter Pan9 ou encore Ann of Green Gables. Tolkien, dans son jeune âge, avait assisté à une représentation de Peter Pan et, probablement, en avait conservé l’essentiel du message.

Les Hobbits se promènent pieds nus, comme le souhaitent les enfants, portent des vêtements aux couleurs vives, sans nécessairement tenir compte de l’harmonie des couleurs, comme les enfants. Le type d’habitation des Hobbits est le smial (un trou creusé dans la terre). Cette forme d’habitation est un autre élément qui permet aux enfants de s’identifier au Petit-peuple. Nous savons jusqu’à quel point les gamins sont enclins à se créer des maisons avec des couvertures, dans les garde-robes, sous les lits, avec des boîtes et des chaises : des petits trous bien à eux, bien réels dans leur imaginaire. Les smial hobbits sont de véritables cachettes qui inspirent la magie, favorisent l’effervescence de l’imaginaire. Les smial sont facilement associables aux terriers de lapins, au chapeau du magicien ou à Alice aux pays des merveilles.

Malgré tout, il serait inexact de réduire Bilbo le Hobbit à un livre pour enfants. Dans ce type d’analyse, on gagnerait à connaître ce qui n’est pas mentionné, c’est-à-dire les aspects délaissés d’une oeuvre. Doté d’un vocabulaire riche à plusieurs endroits, d’un récit plutôt long, d’épisodes et de situations morales complexes et destinées à de jeunes adultes, Bilbo le Hobbit se place à un niveau plus élevé. à preuve, au Québec, à l’intérieur des projets de lecture, il s’agit d’un livre proposé à des élèves du 1er cycle du secondaire. Mieux encore, ses liens avec Le Silmarillion et Le Seigneur des Anneaux permettront aux lecteurs de lire ce livre sous un nouvel angle que celui de la littérature enfantine et de lui accorder la place qui lui revient dans le monde des Terres du Milieu.

L’inspiration de Tolkien pour les Hobbits

Les Hobbits sont adorables et fascinent les enfants. Plusieurs travaux soutiennent que le Hobbit Bilbo constitue en soi l’originalité du premier livre des Terres du Milieu publié par Tolkien. Pourtant, au sujet de l’origine de l’espèce hobbitte, les points de vue divergent considérablement. C’est grâce à l’étymologie du mot que l’on découvre l’origine et l’inspiration de Tolkien pour créer les Hobbits.

Dans l’Appendice F du Seigneur des Anneaux, les lecteurs découvrent que les Hobbits s’étaient donné ce nom eux-mêmes. Les Hobbits parlaient le hobbitish, un dialecte du westron (équivalent du vieil anglais), et une langue très apparentée à celle des Rohirrim – Hommes qui n’habitaient pas le Rohan et qui étaient descendants des Eotheod (les Hommes du nord lorsque les Hobbits vivaient dans la vallée de l’Anduin, vers l’an 1000 du Troisième Âge).

Toujours selon cet appendice, le mot «hobbit» serait l’anglicisation de «kuduk», nom que s’attribuaient eux-mêmes les Hobbits de Bree et de la Comté. Il semble que ce soient les Fallohides et les Stoors qui l’attribuèrent aux Harfoots, l’espèce hobbitte qui conserva le plus longtemps la coutume de vivre dans les smial. Kuduk correspondait davantage à la signification de hole-dweller (habitants des trous).

Dans les Terres du Milieu, les autres peuples désignaient les Hobbits par des sobriquets du genre «semi-homme» ou «petitpeuple», en raison de leur taille qui était à peu près la moitié de celle des Hommes. Le mot en langue commune (westron), employé pour désigner les Hobbits, était «banakil» et signifiait halfling. Tolkien confirme sa propre étymologie dans une lettre datée du 11 septembre 1970 et adressée à R. W. Burchfield. Il donne alors une définition du mot «hobbit» en vue de son insertion prochaine dans l’Oxford English Dictionary : «Un être parmi un peuple imaginaire, une petite variété de la race humaine, qui se sont donné ce nom eux-mêmes (signifiant «habitants des trous»), mais qui étaient appelés par les autres peuples halflings (semi-hommes), puisqu’ils avaient la moitié de la taille des hommes normaux».10

Toutefois, en dehors de l’explication de l’oeuvre elle-même, Tolkien affirme (ou feint ?) ne pas se souvenir comment lui est venue cette appellation. Au plus, il soutient que l’idée et l’inspiration proviennent peut-être d’un personnage de Sinclair Lewis, Babbit : un petit être bourgeois et typiquement anglo-saxon. D’ailleurs, Tolkien s’est toujours considéré comme un pur Hobbit et ajoute que le Petit-peuple doit son origine à un simple parallèle établi avec lui : il aime les jardins, il fume la pipe, il aime la bonne nourriture, adore les champignons, etc.

Si nous découvrons un certain vide chez Tolkien quant à l’origine des Hobbits, il n’en est pas de même chez les critiques, qui ont émis plusieurs hypothèses. On a d’abord écrit que Tolkien avait copié sur un autre auteur pour créer les Hobbits. Cette hypothèse, peu convaincante, sinon fortuite, est rejetée par l’ensemble des critiques. Elle a été formulée par Julian Huxle, dans une lettre publiée dans The Observer du 16 janvier 1938. Dans cette lettre, Huxle affirme que Tolkien aurait puisé l’origine de la race hobbitte en Afrique sur des «petits hommes poilus». Tolkien aurait lu un conte de fées, vers l’année 1904, qui avait pour titre «Le Hobbit». La réponse de Tolkien fut immédiate : il se rappelle bien avoir lu des contes de fées à la fin des années 1900 ainsi que plusieurs livres d’exploration de l’Afrique (pays où il est né), mais n’a pas en mémoire ces remarques prononcées par Huxle, qui ne sont guère sérieuses selon lui et qu’il juge même offensantes.

L’hypothèse la plus sérieuse et admise par plusieurs critiques demeure celle qui a été avancée par Edmund Wilson. Celui-ci propose, à partir d’étonnantes similitudes entre les lapins (rabbit) et Bilbo, l’explication suivante : le suffixe bit de Hobbit serait une des composantes de rabbit, et le préfixe hob proviendrait du célèbre personnage anglais Robin Goodfellow (un hobgoblin, la version anglaise des petits hommes de la tradition celtique).

Les Hobbits correspondraient à de petits lapins magiques. Pour confirmer davantage cette hypothèse, Wilson fait ressortir les nombreuses allusions dans Bilbo le Hobbit où le Hobbit est comparé à un lapin. Cette comparaison a semblé si évidente que la traduction française11 a produit à son compte deux autres allusions. Sur la carte des Terres Sauvages, on traduit «Hobbiton» par «Les Lapins»; dans une des phrases de Beorn, on ajoute littéralement «Jeannot Lapin» (Bilbo).12

Tolkien a déclaré, à propos de ces comparaisons entre le lapin et le Hobbit, qu’elles n’ont pas plus d’importance au niveau étymologique que le passage où Thorin traite Bilbo de «descendant de rat». Il rappelle, dans une lettre datée de 1938 : «Je me représente une silhouette assez humaine, non pas un lapin de conte de fées tel que mes commentateurs britanniques semblent imaginer. Plutôt gras du ventre, plutôt court de jambes. Un visage rond, jovial : des oreilles pointues et «elfiques» ; des cheveux courts et frisés, bruns. Les pieds couverts de fourrure brune à partir des chevilles […]. Leur grandeur réelle… disons à peu près trois pieds ou trois pieds six pouces !»13 N’empêche que les similitudes entre le lapin et le Hobbit sont trop importantes pour être le fruit d’un curieux hasard. En se reportant aux remarques pertinentes de Wilson, les parallèles physique et symbolique entre lapin et Hobbit sont incontestables. Comme les lapins, les Hobbits ont les pieds longs et velus, les sens très développés : l’oeil vif, la vue perçante, l’oreille fine, pointue et quelque peu élancée. Ils peuvent tous deux disparaître sans bruit et rapidement. Les Hobbits ont un nez sensible à toutes les odeurs suspectes. Tout comme les lapins, ils habitent des terriers et aiment bien manger toute la journée.

Finalement, il faut voir aussi, dans cette correspondance lapin/ Hobbit, le petit être que les enfants adorent, avec son air attachant, câlin. Les Hobbits sont un petit peuple aimable, gentil, drôle et les enfants peuvent facilement s’identifier à eux. Bien que Tolkien portât peu d’intérêt à l’aspect symbolique des peuples des Terres du Milieu, il est tout de même intéressant de constater que le lapin est considéré comme un petit être silencieux et invisible, ou encore comme un cambrioleur d’objets précieux. Dans le rêve, lorsqu’il apparaît, «il indique une sorte de petit printemps. Quelque chose de très vivant, pas forcément précieux, a été fécondé chez le rêveur». N’est-ce pas là le célèbre Bilbo de Tolkien ?

Niggle et le foisonnement du Silmarillion

Au départ, Bilbo le Hobbit ne faisait pas partie du monde des Terres du Milieu et, même après sa publication, Tolkien n’avait nullement l’intention de l’intégrer aux Légendes Perdues,14 ce qui allait devenir le futur Silmarillion. Il avait écrit ce livre non comme un écrivain qui cherche ce que sera la suite des événements, mais comme celui qui puise dans une histoire déjà élaborée. C’est pourquoi plusieurs personnages et lieux des Terres du Milieu se sont glissés dans le récit de Bilbo le Hobbit et ont par la suite causé des problèmes à l’auteur.

Se pose ici la problématique touchant le processus créatif de Tolkien pour le monde des Terres du Milieu – procédé nécessitant quelques explications. Il faut remonter au début du siècle et découvrir un Tolkien fasciné, passionné par l’étude des langues et indirectement des mythologies, sagas et textes anglo-saxons. Dès 1917, Tolkien écrit le livre des Légendes perdues – des récits ayant trait à la cosmogonie, des récits mythiques et autres sur le monde qui allait devenir les Terres du Milieu. Peu à peu, la géographie de ce monde se précise, tout comme certains personnages et événements.

Vers 1936, il écrit Bilbo le Hobbit avec une intention précise : créer une histoire amusante destinée aux enfants. Rien de plus. Malgré quelques références superficielles aux Légendes Perdues, Bilbo le Hobbit est une oeuvre indépendante dans son but comme dans sa forme.

Après un certain succès littéraire, l’éditeur invita alors Tolkien à écrire une autre aventure de Hobbits. Tolkien se remit à la tâche, et plusieurs tentatives furent mises de l’avant avant qu’il ne se résigne à une histoire plus sérieuse que la première.15 Mais comme Tolkien l’écrivit plus tard dans une lettre adressée à son éditeur Stanley Unwin, 16 il était fort embarrassé par la situation : «que peuvent faire d’autre les Hobbits ? Ils peuvent être comiques, mais c’est une comédie de banlieue si elle ne se confronte à quelque chose de moins élémentaire. Mais pour moi les meilleures histoires d’orques et de dragons se passaient bien avant leur époque.» Tolkien faisait référence aux Légendes Perdues.

Puis, l’illumination se produit ! Tolkien associe le Grand Anneau trouvé par Bilbo à celui créé par Sauron, Maïa de Morgoth. Tolkien vient de découvrir le sens et l’aboutissement de toute sa mythologie. Il a alors atteint la cinquantaine. Le tableau qui se présente devant lui est gigantesque, et comme l’écrivit Humphrey Carpenter dans sa biographie sur Tolkien : «C’était à la fois donner à Tolkien un regain de vie et lui couper le souffle.» 17

Tolkien écrit alors le récit «Feuille de Niggle», une histoire autobiographique et allégorique sur le monde qu’il a créé. Plus tard, il avouera que le fait qu’il ait rédigé «Feuille de Niggle» lui avait permis de faire le point sur sa vie et son oeuvre, en plus de l’aider à terminer Le Seigneur des Anneaux.

Niggle est un peintre qui veut à tout prix, avant de partir pour un long voyage (symbolique de la mort terrestre pour une vie éternelle), achever son tableau (Le Silmarillion et Le Seigneur des Anneaux): son oeuvre véritable, une immense toile sur laquelle est peint un paysage.

«Niggle avait commencé par une feuille prise dans le vent, mais elle devint un arbre ; et l’arbre crût, poussant d’innombrables branches et lançant les plus extraordinaires racines. D’étranges oiseaux vinrent s’installer sur les ramilles, et il fallut s’en occuper. Puis tout autour de l’Arbre et derrière, à travers les trouées des feuilles et des branches, commença à se développer un paysage.» 18

Le récit de Niggle s’articule autour des angoisses de Tolkien face à l’inachèvement de sa mythologie et au tiraillement intérieur d’un homme prisonnier de son désir créatif, qu’il doit délaisser au profit d’embarras quotidiens : les corrections des épreuves scolaires et certains projets philologiques en sont deux exemples. Tolkien, tout comme Niggle, réalisait que maintenant le tableau devenait immense et qu’un jour ou l’autre, il devrait quitter ce monde. Sa mythologie qui avait pris beaucoup d’ampleur resterait possiblement inachevée ! Et de fait, Tolkien mourut en 1973, alors qu’il travaillait à la rédaction du Silmarillion – livre publié comme oeuvre posthume par son fils Christopher.

Il n’y avait pas que le temps et l’ampleur de la tâche qui inquiétaient Tolkien. Une foule de choses lui déplaisaient dans Bilbo le Hobbit. Il avait écrit cette histoire en respectant le style de la littérature enfantine. Il regrettait surtout cette façon de s’adresser aux enfants – le narrateur indiscret – et les quelques allusions au sujet des contes de fées, dont celle de mettre tous les êtres de ce monde dans le même panier : farfadets, lutins, gnomes, hobbits, etc. Tolkien donna des conférences sur ce sujet et publia, dans les années 1940, un essai intitulé «On Fairy-Tales», un plaidoyer à la défense de ce genre littéraire. Il s’agissait en quelque sorte du rachat de ses péchés.

La version corrigée de Bilbo le Hobbit

Une fois Bilbo le Hobbit terminé, de même que la nouvelle «Feuille de Niggle», Tolkien comprit le sens qu’il donnerait à sa mythologie. Incidemment, le roman devait obligatoirement subir quelques changements, voire corrections, que nous désignons par le terme palinodies. 19

Entre les trois éditions de Bilbo le Hobbit, il existe d’importantes modifications, altérations, variations concernant principalement le chapitre V, «Riddles in the Dark». Ces palinodies – recensées dans le livre de Douglas Anderson 20 – ont été nécessaires d’abord pour rendre crédible la transformation de Gollum, simple créature mauvaise parmi d’autres qui sèment la terreur, en cet être damné, dépravé, dominé par le Mal (l’Anneau), qui serait capable de n’importe quel crime. Dans l’édition de 1937, Gollum offrait, sans y être forcé, l’Anneau (l’Unique) à Bilbo s’il remportait l’épreuve des énigmes. Dans l’édition révisée de 1951, Gollum, soumis au pouvoir de l’Unique, est incapable d’offrir ce précieux anneau que recherche Sauron. Gollum ne peut non plus risquer de le perdre, car il est dit dans Le Seigneur des Anneaux que la découverte accidentelle de l’anneau par Bilbo relevait de la propre volonté de l’Unique et non de l’inadvertance de Gollum.

En effet, l’anneau de la première version se compare à un simple anneau magique, à celui des Nibelugen, alors que par la suite, il devient l’Unique de Sauron, anneau malveillant et source du mal dans les Terres du Milieu. Dans l’édition originale, Bilbo insère l’anneau à son doigt lorsqu’il aperçoit les Gobelins à la sortie des Monts Brumeux. Devenu invisible, il réussit à passer la garde. Dans l’édition subséquente, Bilbo porte déjà l’Unique lorsqu’il rencontre les Gobelins, mais celui-ci se glisse de son doigt et rend visible Bilbo – incident qui aurait pu lui être fatal. En réalité, l’Unique lui a joué un vilain tour, comme il l’avait fait auparavant à Isildur – ce dernier fut moins chanceux et y trouva la mort. L’Unique n’a qu’un maître : Sauron, le Seigneur Ténébreux.

Les conséquences de la transformation de l’Unique vont être directement liées au développement psychologique de Gollum, devenu presque un Golem. 21 Tolkien va modifier le caractère de cet être par une variété de techniques narratives (marmonnements, crissements, sifflements) afin de donner davantage l’impression d’une créature mauvaise, possédée.

à côté de ces cas existent les palinodies d’ordre textuel. Il s’agit d’une modification du texte antérieur : remplacer, ajouter ou enlever un mot, une phrase, un paragraphe, etc., sans changer le sens d’une notion ou d’un élément important de la fiction. Nous en retrouvons un bon nombre. Par exemple, au Chapitre II, Tolkien remplace le mot «tomate» par celui de «cornichon». La raison est simple : les Hobbits sont de véritables petits british et l’on sait que la tomate origine de l’Amérique, de même que son étymologie, ce qui explique que Tolkien ait préféré le cornichon. Souvent, la palinodie textuelle sert à préciser davantage les allusions concernant le reste du monde des Terres du Milieu. Plusieurs noms de famille, de lieu ainsi que des dates ont été précisés par la suite. Les Elfes que Bilbo rencontre dans Bilbo le Hobbit ne sont plus hostiles et arrogants, comparables aux génies des bois, mais des Moriquendi, descendants des Avari ; le cristal dans Bilbo le Hobbit devient le précieux mythril ; les Nains aux capuchons gaiement colorés et sortant tout droit du conte de Blanche Neige sont désormais de la lignée de Durin. Ce ne sont là que quelques exemples. Tolkien éliminera aussi toutes les allusions stupides qu’il avait faites sur le monde des fées.

Ce procédé fondamental utilisé par Tolkien redonnait une cohérence au récit. Toutefois, Tolkien était toujours aux prises avec d’autres ennuis majeurs. Comment expliquer aux lecteurs du Seigneur des Anneaux le caractère inadéquat de plusieurs personnages et races présentes dans Bilbo le Hobbit ? Comment expliquer que Gandalf, expert en pétards dans le premier livre, est Mithrandir dans Le Seigneur des anneaux, un Maïa incarné venu des îles éternelles ? Que le Nécromancien est le terrible Sauron, servant du puissant Valar Morgorth ? Réponse : en se retirant la paternité des récits. En effet, dans l’histoire, selon le monde des Terres du Milieu, Tolkien n’est qu’un professeur de philologie qui a traduit des copies d’anciens récits portant sur ce monde. Dans les appendices du Seigneur des anneaux, des explications sont données sur la formation des écrits que Tolkien a traduit et l’histoire de la transmission de ces textes. Grosso modo, Tolkien a traduit une copie tardive du «Livre des Thains», écrit en westron (langue commune qui ressemble au vieil anglais, nous l’avons déjà mentionné). Ce document contenait cinq livres : le récit du voyage de Bilbo Baggins (Bilbo le Hobbit), la Fin du Troisième Âge et la Chute de Sauron (Le Seigneur des Anneaux), et trois traductions elfiques (Le Silmarillion).

Bilbo aurait donc écrit son livre dans le but de divertir ses neveux et les autres les enfants de la Comté ! C’est ce qui expliquerait l’essentiel des incohérences et descriptions «douteuses» sur certains peuples des Terres du Milieu. Bilbo a modifié volontairement – ce qui est très important – les événements entourant la découverte de l’Anneau. Il a ajouté, de son plein gré, de sa propre main, les poèmes ridicules chantés par les elfes. Il en va de même dans le prologue du Seigneur des Anneaux, «à propos de la découverte de l’Anneau». Tolkien laisse supposer à Gandalf que Bilbo n’a pas tout raconté à propos de la découverte de l’Unique. Il y a un cas similaire dans le récit posthume «L’Expédition d’Erebor», publié par Christopher Tolkien dans Les Contes et Légendes Inachevés. Rédigé par Tolkien père après la publication de la trilogie, Gandalf s’y entretient «sérieusement» avec Frodo et Gimli à Minas Tirith. Le texte qui aurait pu figurer comme appendice du Seigneur des Anneaux rétablit les faits et donne le véritable motif qui a incité Gandalf à choisir Bilbo pour cette aventure. Ainsi, Bilbo fait partie de l’expédition non parce que Gandalf croit que le chiffre 13 est malchanceux (comme il est dit dans le premier livre), mais parce qu’il connaît le peuple hobbit et qu’il présuppose l’importance du rôle de Bilbo dans cette aventure. Ne l’oublions pas, les gestes et les décisions de Gandalf doivent refléter ce qu’il est véritablement : un Maïa incarné (une sorte d’ange), envoyé par Illuvateur (le Créateur du monde). On apprend aussi dans «L’Expédition d’Erebor» que Gandalf avait prévu que Bilbo découvrirait l’Unique – tout comme il avait pressenti que Frodo serait le porteur du grand Anneau.

Ces réécritures témoignent d’une facette incontestable du génie littéraire de Tolkien. Et il l’écrivit plus tard, ces corrections ou palinodies démontrent jusqu’à quel point Bilbo le Hobbit avait «commencé comme une histoire drôle chez des Nains de contes de fées conventionnels et inconséquents comme chez Grimm, et s’est vu attirer aux frontières de cette mythologie…». 22 La construction d’un monde aussi complexe et raffiné, où plus de soixante-dix ans s’écoulent entre le début et la fin de la mythologie, doit passer par un processus de création qui n’échappe pas à l’erreur, à la maladresse ou, dans ce cas-ci, à l’inusité !

Le Seigneur des Anneaux: suite et modèle de Bilbo le Hobbit

La rédaction de Bilbo le Hobbit eut aussi des conséquences sur la suite de l’histoire, car il existe de nombreuses similitudes et plusieurs parallèles entre ce livre et Le Seigneur des Anneaux. Une lecture minutieuse des récits nous permet de constater que la grande oeuvre de Tolkien est, d’une certaine manière, une copie complexe de la structure événementielle de Bilbo le Hobbit. (Et vice-versa, Le Seigneur des Anneaux a aussi influencé Bilbo le Hobbit, car les allusions et les liens établis dès le départ (Tom Bombadil, la légende d’Eowen, etc.) avec Le Silmarillion ont fait en sorte que Bilbo le Hobbit a dû être modifié pour cadrer avec l’ensemble général.)

Tolkien s’est servi de l’histoire de Bilbo le Hobbit comme modèle pour la chronologie des événements du Seigneur des Anneaux et comme matériel pour construire une partie du monde géographique des Terres du Milieu. La première version de la trilogie se voulait une autre aventure de Hobbits, et la structure du premier livre est demeurée, même après remaniements et corrections de l’auteur.

Les manuscrits

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