Judith Merril

par Élisabeth Vonarburg

Tiré de Solaris No.123, automne 1997.

Née en 1923, Judith Grossman, devenue de son propre choix Judith Merril en 1949, a publié sa première nouvelle en 1948, That Only a Mother, une histoire qui a été reprise dans de nombreuses anthologies, comme plusieurs autres textes de Judith Merril. Elle est également connue pour son association avec Cyril Kornbluth, sous le pseudonyme Cyril Judd (en particulier Gunner Cade, 1952). Ses nouvelles, des textes souvent en avance sur leur époque par le choix de leurs thèmes et surtout leur traitement profondément humain, sont rassemblées dans plusieurs recueils, dont au Canada A Judith Merril Omnibus: Daughters of Earth & Other Stories (1985). Judith Merril restera aussi dans les mémoires pour l’inlassable travail qu’elle a effectué comme anthologiste depuis le début des années 50 et sa contribution essentielle à l’élargissement et au raffinement du genre dans sa grande période de métamorphose, les années 60 et 70. En éditant The Year’s Greatest SF & Fantasy pendant plus d’une dizaine d’années, entre 1956 et 1968, elle a permis aux lecteurs de découvrir une SF plus moderne, plus internationale, plus digne aussi du nom de littérature à part entière.

Installée au Canada par conviction politique depuis les années 60, Judith Merril a contribué d’une façon significative au développement de la SF canadienne en encourageant des jeunes auteurs, et en faisant don de sa bibliothèque à ce qui allait devenir The Merril Collection of Science Fiction, Speculation and Fantasy, la plus grande collection de ce genre en Amérique du Nord. Elle a aussi participé de très près au lancement et à la continuation de Tesseracts, la série de collectifs annuels de SF canadienne qui accueille en traduction des auteurs francophones canadiens: c’est elle en effet qui a préfacé Tesseracts 1 et choisi les textes de ce recueil historique. La créativité et l’énergie de Judith Merril se donnaient libre cours dans tous les domaines: radio, télévision, théâtre, journalisme. Elle était en train de rédiger ses Mémoires lorsqu’elle nous a quittés – une tâche qu’il reviendra maintenant à sa petite-fille de terminer, mais qui est essentielle à l’histoire de la science fiction anglophone depuis les années 40, et en particulier de l’un de ses "âges d’or" – 1950-1968 – vus par une des rares femmes à y avoir participé de près.

 

Témoignage

Quand j’étais petite, les premières histoires que j’ai lues étaient des légendes et des mythes du monde entier. Et je savais ce que je voulais être quand je serai grande. Je voulais être un héros.

Je savais aussi, quand même, que je n’étais pas un garçon. J’ai pu parfois le regretter, mais j’ai survécu. Presque toutes les petites filles survivent. C’était juste un peu plus dur à l’époque. Nous avons grandi pour devenir des adolescentes, puis des femmes, qui lisaient essentiellement des histoires écrites par et pour des hommes, mais qui trouvaient quand même moyen d’avoir leur fix d’héroïsme en s’identifiant à des héros masculins. Ça n’allait pas sans quelques petits problèmes d’identité, à la longue, mais à l’époque je n’y pensais pas tellement. C’était les années cinquante, dans la campagne française profonde, pas exactement la fine pointe de la révolution sociale.

Au début des années soixante, pourtant, je commençais à me sentir mal à l’aise. L’univers était une confortable petite boîte bien connue et bien comprise, me disait-on, à l’école et hors de l’école. Les choses sont ce qu’elles sont, me disait-on, elles ont toujours été comme ça et elles seront toujours comme ça. Pourtant, ça ne me paraissait pas tout à fait exact. Ciel, faites que ce ne soit pas tout à fait exact!

C’était le milieu des années soixante, le vent du changement soufflait et je n’étais pas immunisée.

C’est alors que j’ai découvert la SF. Pas en tant que femme mais, pensais-je, en tant qu’esprit asexué aspirant à la liberté, à des choses inconnues, dangereuses, excitantes. Et j’ai commencé à songer que mon rêve d’enfance était peut-être réalisable: il y avait certainement des possibilités d’héroïsme dans la SF, et à la mode ancienne, la meilleure: découvrir des trésors et surtout la sagesse, sauver des univers, combattre des dragons — et mieux encore: s’en faire des amis.

Et c’est alors que j’ai rencontré Judith Merril pour la première fois. En quelque sorte. En fait, j’ai rencontré une histoire, "That Only a Mother". Il y en avait d’autres, et d’autres écrivaines américaines, Brackett, Norton, Moore, MacLean, Saint-Clair, la première générations des anciennes. Et quelques Françaises, mais si rares — et seuls les textes de Christine Renard avaient réellement su éveiller un écho en moi. Mais cette histoire-là, celle de Judy… l’effet en était différent des autres, et même de celles de Ted Sturgeon, mes préférées alors. Pas d’aventures spatiales exotiques, pas d’extra-terrestres, pas de chevalier déguisé dans son brillant scaphandre d’astronaute, et le dragon était aussi métaphorique que possible. Il y avait une mère, un père, une fille et l’énergie nucléaire. Ça aurait pu se passer ici et maintenant. Et pourtant, même si elle se déroulait dans un monde si semblable au nôtre, cette histoire a ouvert de nouveaux espaces dans mon esprit. Elle avait… une autre voix. Et j’ai commencé à chercher cette voix-là dans d’autres histoires de SF, d’abord sans bien savoir ce que je cherchais, puis avec une conscience de plus en plus claire — pas tellement en trouvant d’autres histoires de Judy (un nombre infime en avait été publié en français), mais en lisant les histoires qu’elle avait publiées dans ses anthologies.

J’avais une idée très claire aussi de qui était Judith Merril, à cette époque: une des très rares femmes que je pouvais considérer comme une référence, un modèle, une inspiration dans la SF, en tant que lectrice et en tant qu’aspirante-écrivaine. La SF était un monde d’hommes à l’époque, et encore maintenant; grâce à Judy et à quelques autres avec elle et après elle, nous pouvons cependant nous y sentir moins isolées à présent. Mais au tout commencement, pour moi, était Judith Merril. J’étais si fière d’elle. Même si je ne la connaissais pas du tout. En fait, comme tous les écrivains de SF américains, elle était pour moi une sorte d’animal mythologique et plus encore même qu’eux: une femme qui écrivait, et publiait, et critiquait de la SF!

En ce temps-là, après m’être livrée à d’intensives lectures SF, je me sentais de nouveau mal à l’aise, de nouveau enfermée dans une boîte. Je me sentais surtout trahie: la SF était devenue pour moi LA littérature qui n’avait pas peur de poser des questions, toutes les questions du monde (et des autres mondes). Mais en ce qui concernait les femmes, la SF avait seulement tout un tas de réponses — les mêmes que celles assénées par mes autres livres, et par ma vie jusque-là: c’était comme ça, ça avait toujours été comme ça, ce le serait toujours.

Déception. Déprime.

Mais pas dans les histoires écrites par des femmes. Je commençais à comprendre ce que j’avais entendu dans les histoires de Judith et dans celles des autres écrivaines de SF. Le motif principal de la SF, c’est l’Autre, dit-on, avec raison. De l’Autre, il n’en manquait pas dans toutes ces histoires écrites par des hommes, et doublement! Mais si rencontrer l’Autre c’est très bien, on finit par s’en lasser quand c’est toujours le même. Et surtout quand on commence à comprendre qu’il y a différentes sortes d’Autres, et que vous en êtes une! La voix de Judith, et de toutes les autres écrivaines de l’époque, c’étaient les voix de cet autre Autre, cette Autre qui me ressemblait, et que j’avais désespérément besoin d’entendre.

J’ai alors quitté la France et l’Europe pour le Canada. Qui dans mon imagination nourrie de Jack London et de Fenimoore Cooper était le pays de l’aventure et le pays des infinis possibles. Aussi, quand j’ai appris que la mythique Judith Merril vivait à Toronto (ciel, elle existait réellement!), et comme j’organisais une convention de SF, je l’ai, avec toutes les audaces, invitée. Et elle est venue.

Et nous nous sommes rencontrées pour de vrai.

Et c’est tout. Ou presque. Je n’ai jamais osé nous considérer comme des amies. Nous ne nous connaissions pas personnellement très bien. Je connaissais son œuvre, elle a fini par connaître une partie de la mienne. Elle a choisi une de mes histoires pour la première anthologie Tesseracts — m’ouvrant ainsi le monde de la SF en anglais — et j’en ai été comme frappée par la foudre, une expérience du genre Buisson Ardent. à part ça, de mon point de vue, pas grand chose d’autre. Il était tard dans sa vie, et dans la mienne, quand nous nous sommes rencontrées, et nous vivions dans des endroits bien distants l’un de l’autre. Chaque fois que je voyais annoncer des activités SF à Toronto, je soupirais avec nostalgie, envieuse des gens qui pouvaient la voir plus souvent. Nous nous rencontrions essentiellement dans des congrès de SF, pas l’endroit idéal pour être avec quelqu’un… Nous avons échangé quelques lettres, quelques coups de téléphone, à la fin un peu de courrier électronique. Elle était occupée, elle avait des choses plus importantes à faire, je ne voulais pas la déranger, les imbécillités habituelles. Et maintenant les imbéciles regrets habituels. Même si j’ai pu lui dire une fois, et très publiquement, toute l’importance qu’elle avait pour moi. Et de lui redire en privé, il n’y a pas si longtemps. Et je peux le répéter maintenant.

Cette première fois à Chicoutimi, en 1982, quand j’ai vu Judith, quand j’ai entendu sa belle voix résonnante, quand je l’ai vue sourire, et danser, et discuter avec acharnement dans tous les azimuts, j’ai su ce que je voulais être quand je serais grande: je voulais être comme elle. Ce qu’elle m’a appris, légué, plus peut-être que n’importe quelle autre écrivaine de SF et plus que n’importe quelle autre femme tout court, c’est qu’on peut être l’héroïne de sa propre vie. Et en disant "héroïne", surtout en parlant de Judith, je n’évoque vraiment pas une pauvre petite chose blonde en train de se tordre les mains avec désespoir au sommet d’une tour. Mais je ne dirai plus "héros". être une héroïne. être tout ce qu’on peut être, oui, et pour savoir de quoi il retourne, ne jamais cesser de poser des questions. être toujours ouverte, mais ne jamais se rendre. Ne jamais cesser de grandir, dans toutes les directions, dans tous les univers possibles. Et ne jamais cesser de donner, même, surtout, si c’est du fil à retordre. Droiture, exigence, générosité. Et un gros grain de folie, parce que le monde est ce qu’il est. Un monde plus pauvre parce que Judith n’y est plus. Et parce qu’elle y a été, plus riche.

Mise à jour: Août 2000 –

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