Mareho Kikuishi, La cyberenquêtrice et l’amicus (SF)

Mareho Kikuishi
La Cyberenquêtrice et l’amicus (Your Forma-1)
Paris, Vega (LyR), 2025, 263 p.
Les romans venant du Japon sont peu nombreux en français, et ceux consacrés à la science-fiction sont encore plus rares. La collection LyR, liée à l’éditeur Vega, s’est mise en place en 2025 pour publier des romans lightnovel, un style plus fréquemment traduit en anglais. Au Japon, ces romans partagent avec les mangas la particularité d’être développés en série, avec des tomes brefs et des chapitres écrits comme des épisodes. Ils ont donc beaucoup de dialogues, et on y intègre quelques images de style manga (dans cette série, c’est Tsubata Nozaki qui s’en charge). Ils sont d’ailleurs souvent adaptés en manga et/ou en dessin animé, même si la version originale du roman reste, dans presque tous les cas, la meilleure façon de savourer ces séries qu’on commence à voir apparaître en français.
Pour débuter sa collection, l’éditeur a sélectionné le roman qui s’est mérité le 27e Grand prix Dengeki au Japon, la plus importante récompense pour les lightnovels. Your Forma a été écrit en pleine pandémie et c’est le premier roman de l’auteur·e Mareho Kikuishi, qui s’est inspiré de l’actualité pour mettre en place un monde où une pandémie aurait dévasté l’humanité en 1992, ouvrant grand la porte aux innovations technologiques appliquées directement au corps. Le « Your Forma » est branché au cerveau, nous liant au grand réseau et déclenchant des publicités sur les édifices en fonction de la « bulle de filtres », développée selon nos intérêts, par exemple. On applique l’idée du Neuralink d’Elon Musk et on l’intègre à un monde où le choc d’une maladie mortelle a encouragé la majorité des humains à se brancher, même s’il existe encore des lieux à faible technologie où on refuse cette « évolution ». On y explore de véritables questions actuelles : « L’auteur s’inquiétait du fait que la plasticité du cerveau des personnes familières avec le Your Forma puisse le mener à se remodeler pour se spécialiser dans le traitement des informations. […] À ce rythme, les humains finiront par renoncer à penser, à transmettre leur culture, oublieront la philosophie et la raison, et ne prendront des décisions qu’en suivant leurs émotions et désirs innés. Ils perdront toute notion de discernement pour régresser à l’état d’intelligences artificielles. » (p. 104-105)
Bien sûr, dans un tel monde, un humain équipé d’un Your Forma peut être infecté par des virus. Lorsqu’il y a des maladies technologiques et/ou des crimes, on fait appel à un cyberenquêteur capable de plonger dans la mémoire de la victime et/ou du criminel pour y trouver des informations-clés (qu’on y consente ou pas). Mais de telles plongées dans la conscience d’un autre exigent un assistant capable de « remonter » le cyberenquêteur au bon moment. La personnage principale, Echika, a la particularité d’être si puissante qu’elle grille les nerfs de son co-équipier…
On lui trouve donc un partenaire particulier : Harold, un robot humanoïde assez habile pour la supporter. Si on se demande à quoi ressemblerait un grand modèle de langage (LLM) futuriste intégrée à un corps robotisé, ce serait ces « amicus » dont se servent les humains pour des tâches de service. Même si Harold a des compétences inédites, bien au-delà de l’amicus ordinaire, Echika a du mal à collaborer avec lui car elle déteste ces robots à cause de son passé.
L’auteur·e plonge le lecteur dans l’action dès le premier chapitre. On y montre une Echika antipathique, froide et fermée, sans qu’on ne puisse comprendre pourquoi elle agit ainsi. On joue beaucoup sur la ligne grise de la méfiance et de l’attachement avec le partenaire amicus Harold, qui n’hésite pas à utiliser son charme pour arriver à ses fins si cela sert à la résolution de l’enquête (ce qui hérisse Echika). Puis, Kikuishi plonge habilement dans le passé de l’un et de l’autre, permettant d’expliquer les comportements et les blocages émotionnels de la cyberenquêtrice. Avec ce court roman (260 pages aux lignes assez espacées), on fait évoluer les deux personnages du duo, n’ayant pas l’ambition d’approfondir tout l’entourage. Un conseil : éviter la présentation des personnages dans les pages liminaires du roman qui donne trop d’informations sur ceux qu’on croisera pendant la lecture. Ce tome 1 a été écrit pour se tenir à lui seul, car l’auteur·e n’avait pas la certitude que son œuvre pourrait devenir une série par la suite. C’est idéal pour explorer cette ambiance SF intéressante, pas trop complexe, entre l’univers Shadowrun et celui des robots d’Asimov, avec une intrigue efficace qui introduit d’intéressantes réflexions sur notre avenir, ce qui sera davantage exploité dans les prochains tomes. La finale du premier roman pose d’ailleurs une question qui hante l’humanité et qui sera au cœur du tome 2 (sorti simultanément) : et si ce nouveau modèle d’amicus était capable d’ignorer les barrières de bienveillance envers les humains (inspirées des trois lois de la robotique) ?
Valérie Harvey
