Critique de la semaine : Martine Chifflot, Howard, mon amour

Martine Chifflot

Howard, mon amour

Saint-Genès-Champanelle, Aigle Botté (Phantasia), 2018, 92 p.

Sous-titrée Vingt-trois scènes fantasmagoriques dans la vie conjugale de Sonia Greene Davis et Howard Philips Lovecraft, cette pièce présente la singularité d’offrir une alternance de monologues dont les protagonistes ne se parlent pas vraiment, évoquant chacun de leur côté des souvenirs communs. À peine H.P. Lovecraft est-il présent : sous la forme d’un spectre, il apparaît au spectateur après sa mort, mais pas à Sonia, sa veuve qui – intuition féminine, à défaut d’avoir le rare don de voir les fantômes – ressent vaguement sa présence et, plus qu’au public, s’adresse à lui.

Dans cette étrange prosopopée, Howard, pauvre mais sincère, nous confie devant Sonia, qui ne l’entend pas, sa gêne d’avoir accepté sa générosité – sa charité déguisée – qui le réduisait au rôle d’homme entretenu, situation réprouvée par ses deux tantes qu’il vénérait, tant attachées aux convenances, mais aussi son émerveillement pour cette charmante et riche jeune femme appartenant pourtant à un milieu totalement étranger au sien, qui lui mit le grappin dessus et sans doute le déniaisa. Il exprime aussi son regret de ne pas l’avoir écoutée durant leur vie conjugale (1924-29).

Active, délurée, Sonia avoue sa fascination amoureuse pour ce jeune homme gauche et inadapté qu’elle considère comme un génie, dont elle était devenue le mécène et qui lui apportait sans doute quelque chose, peut-être un enracinement dans cette Amérique où elle avait émigré. Étrange couple, en vérité : lui, classique, introverti, agoraphobe ; elle, moderne, extravertie, mondaine. Et surtout, lui, antisémite ; elle, juive. Et pourtant, tous deux s’acceptant malgré leurs différences, du moins avant que leurs modes de vie les séparent. L’amour fait faire de ces folies…

Basée sur une documentation sérieuse – les confidences de S. Greene et les diverses études et biographies sur H.P. Lovecraft – la pièce n’évoque pourtant pratiquement pas leurs différences religieuses. Bien que croyant en Dieu, elle n’était guère pratiquante et il avait insisté pour l’épouser à l’église, lui qui se revendiquait athée tout en restant attaché aux traditions de ses ancêtres, au moins dans les formes. Curieux compromis que l’autrice aurait pu exploiter. Pour le reste, elle livre au public un éclairage émouvant et utile au chercheur comme à l’amateur sur un couple atypique.

Jean-Pierre LAIGLE

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