Critique de la semaine : Dévorés, de Charles-Étienne Ferland

Charles-Étienne Ferland

Dévorés

Ottawa, L’Interligne (Vertiges), 2018, 211 p.

Les succès des Walking Dead (série de bande dessinée devenue série télé) et Hunger Games (romans devenus films) n’ont pas fini de marquer la littérature de genre. Les dystopies fleurissent et nous rappellent, de manière plus ou moins sanglantes, que l’humain est une bête résistante, capable de s’adapter et de survivre dans les pires situations… à condition qu’il ne rencontre pas d’autres humains. Homo homini lupus est, disait Plaute : « l’homme est un loup pour l’homme ». Le roman Dévorés, de Charles-Étienne Ferland, est un descendant direct de cette vision pessimiste.

Cependant, dans Dévorés, il n’est pas question de zombies, de fléau nucléaire ou de strictes divisions sociales. Non, ce qui va ravager le monde connu et éteindre brusquement la civilisation, c’est plutôt l’apparition de guêpes géantes et voraces, qui commencent par dévorer toutes les cultures alimentaires, avant de changer de diète et de s’en prendre aux humains. En quelques jours, la majorité de la population meurt sous les dards et les mandibules de ces guêpes tueuses. Les survivants, forcés de se terrer le jour et de ne sortir que la nuit, lorsque les insectes dorment, sont réduits à fouiller les maisons pour trouver de la nourriture. Jusqu’à ce que l’hiver leur offre un répit… des guêpes. Car les bandes de survivants violents choisiront ce moment pour attaquer.

Dans le genre « quelques moments dans la vie d’un survivant », Dévorés est intéressant. En fait, si le livre avait été vendu en tant que roman pour jeunes adultes, j’aurais trouvé qu’il s’agissait d’une introduction pertinente au genre dystopique, pouvant même déboucher sur des discussions philosophiques. Cependant, mes recherches, sommaires il est vrai, semblent indiquer qu’on le présente plutôt comme un roman pour adulte. Et là, le bât blesse.

Le roman nous est raconté par le biais de Jack, un jeune homme au début de la vingtaine. Nous le voyons d’abord avec ses trois colocataires, puis en compagnie de diverses bandes de survivants, jusqu’à ce que la dureté de son univers l’atteigne, le change profondément et l’isole à jamais. L’arc psychologique de Jack est bien rendu, on y croit… Cependant, c’est l’arc psychologique d’un jeune adulte naïf, qui a peu vécu, qui manque de souvenirs positifs auxquels se raccrocher, de compas moral pour le guider. Bref, exactement le genre d’histoire qui pourrait susciter de belles discussions avec des adolescents, mais qui risque d’ennuyer un peu le lecteur adulte.

Surtout que, à la naïveté du personnage, s’ajoute quelques maladresses de jeune auteur : des dialogues où les protagonistes s’épanchent un peu trop, une narration qui oublie parfois les personnages le temps de nous informer sur leur monde, ainsi que des ressorts d’intrigue qui ne surprendront pas le lecteur aguerri. Pour vous donner un exemple de ce dernier point, au début de ma lecture, j’ai pensé, à propos d’un personnage : « Ah tiens, celui-là, à part son nom, me semble qu’il n’y a pas grand-chose pour le définir. C’est sûr que c’est le premier à mourir. » Ma prédiction a mis trois pages à se réaliser. De plus, je crois qu’il y a dans le texte soit une erreur de révision, soit un bris de continuité, soit une phrase salement embrouillée, car vers le premier tiers du récit, Jack écrit, dans son journal, qu’il reverra un personnage dans deux jours, mais en fait il ne le reverra pas. Le détail échappera sans doute au lecteur peu attentif, mais il m’a dérangée pendant tout le reste du bouquin !

Cela dit, l’originalité du fléau imaginé dans Dévorés, de Ferland, est en lui-même un vent de fraîcheur et mérite d’être salué. Le roman plaira aux jeunes adultes qui n’ont pas encore lu leur content de dystopie, ainsi qu’aux lecteurs aguerris qui ne semblent jamais en avoir assez ! Toutefois avis à ceux qui, comme moi, n’aiment pas particulièrement les insectes, surtout s’ils piquent : ce bouquin vous enlèvera l’envie d’aller lire dehors !

Geneviève BLOUIN

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