Katherine Roy, Le Berceau de la Sève (Fy)

Katherine Roy

Le Berceau de la Sève

Montréal, La Plume d’Or, 2017, 311 p.

Dans le futur d’un monde qui pourrait être le nôtre, un cataclysme a failli détruire l’humanité. Les survivants se sont réfugiés dans une dense forêt qui a subi des mutations. Le Vert est devenu la déité de ce peuple dont la forêt est le Berceau. Grâce à la Sève produite par l’arbre du Centre, de sages Liseurs conseillent les dirigeants, arbitrent les conflits, suggèrent des appariements. Et, dans la Sève, sont nés les Amis qui, en migrant vers le Dehors, ont permis à la nouvelle humanité d’essaimer hors de la forêt. Dans l’arbre du Centre se trouve Grand Ami, celui qui a évité la guerre, un jour, en venant rencontrer les guerriers touks à la lisière de la forêt. Quel message leur a-t-il délivré alors, pour les convaincre de repartir et de laisser en paix le Berceau ? On l’ignore. Mais voici que, seize ans plus tard, les Touks menacent à nouveau. Vima, garde-frontière mais également fille du couple royal, vient en aide à un stupide Touk égaré dans la forêt. Un « sale Touk » qui se révèle être l’ambassadeur de son peuple, et qui vole le cœur de Vima la solitaire. Leur amour permettra-t-il d’éviter la guerre ?

Ce long récit propose du meilleur et du pire. Les soixante-deux premières pages sont délicieuses. La création de monde fascinante résonne d’échos de la fantasy la plus classique – par exemple, les femmes du Berceau doivent donner le sang ; on oppose les sages qui vivent dans la nature aux « barbares » du Dehors et, surtout, Grand Ami évoque irrésistiblement ce cher Fangorn –, mais également d’éléments de science-fiction (monde post cataclysmique et mutations génétiques).

Certains personnages sont d’une grande richesse. Grand Ami, bien sûr, qui devient de plus en plus arbesque (à l’instar de certains Ents de Fangorn), mais également la bouillante et passionnée Meïamali, étrangère venue du Dehors qui a épousé Adax, le fils du couple royal, et qui doit maintenant porter le prochain Ami, avec tous les sacrifices que cela entraîne. Car les Amis ne sont pas humains ; leur mère ne peut les porter que pour un temps et, ensuite, elle doit les abandonner à la Sève afin qu’ils survivent.

La société du Berceau est une utopie qui semble, de prime abord, un peu trop parfaite. Toutefois, lorsque Dam explique la réalité du Dehors, en toute fin du roman, on comprend que la dite utopie est une enclave protégée qui s’est mise en danger en ignorant la réalité beaucoup plus brutale du monde extérieur, où le trafic de la Sève donne lieu au chantage et à la violence. D’ailleurs, l’ambassadeur et Vima échapperont de peu à la mort suite à une tentative d’assassinat, car les trafiquants craignent qu’une entente entre le chef des Touks et le Berceau ne mette fin à l’exploitation de la Sève.

Ce parti pris de ne montrer que le Berceau et la vision du monde de ses habitants donne une certaine profondeur au récit, du fait que le lecteur doit deviner, lire entre les lignes, pour reconstituer la réalité du Dehors. C’est l’un des éléments qui rend le récit intéressant, malgré ses nombreux irritants.

Car il y a, hélas, la trame de l’histoire d’amour qui traverse le récit en le baignant dans une guimauve indigeste. Dès la seconde où Vima rencontre Dam dans la forêt, le personnage – censé être la protagoniste principale, soulignons-le – devient proprement insupportable : une ado aux réactions excessives, boostée aux hormones et qui semble en SPM perpétuel. Le récit sombre dans la romance harlequinesque : « À la pensée de Dam, elle sentit monter en elle une bouffée de chaleur maintenant familière. Pourrait-elle un jour le regarder ou penser à lui sans sentir son corps se liquéfier ? » (p. 174) Tous les clichés y sont : Vima et Dam sont d’abord des antagonistes mais évidemment déjà attirés l’un par l’autre. Puis, il y a l’aaaamooouuur (exhalez le mot dans un soupir d’agonie). L’amour impossible – ciel, elle est fille du couple royal, il est un sale Touk ! L’amour irrésistible, avec la jalousie inhérente – bien sûr, on devine dès la fameuse scène qui choque Vima que la belle brune est en réalité la sœur de Dam et que Vima a mal interprété leur relation. Et, surtout, révélation suprême (devinée dès les premières secondes de leur rencontre) : ciel, le sale Touk est le chef et son union à Vima garantirait la paix entre leurs peuples ! C’est don’ bien cute !

Ajoutons à cela des dialogues qui manquent de naturel et des répétitions (par exemple, les informations concernant Grand Ami)… On se réconcilie un peu avec le récit quand commence la représentation du spectacle de marionnettes touks (p. 202, au chapitre 36 !), mais encore faut-il que le lecteur ait enduré la romance jusque-là.

La structure du roman, qui alterne les trames du point de vue de Vima et d’autres personnages, dont Meïamali et la « reine » Hoywe, donne une apparence de dynamisme au récit, mais crée beaucoup de longueurs. Le style est fluide, le texte est sans accroc. Les éditions La Plume d’or classe le livre en fantastique, ce qui est inapproprié puisqu’il est question de monde post-cataclysmique. Mais, en réalité, il faudrait apposer sur ce bouquin l’étiquette « romance », car le lecteur de SF – ou de fantastique – en sortira surtout horripilé par l’infantilisme du personnage principal. Dommage.

Francine PELLETIER

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