Natasha Beaulieu, L’Ange écarlate (Fa)

Natasha Beaulieu

L’Ange écarlate

Beauport, Alire (Romans 033), 2000, 306 p.

Natasha Beaulieu est une des rares auteures de la « relève » fantastique au Québec, dans le milieu spécialisé. Elle s’y est fait connaître par des nouvelles généralement fantastiques, souvent dans la veine érotique noire, et dont certaines ont été primées (« La Cité de Penlocke », prix Septième Continent 1995, prix Boréal 1996). Elle fait partie d’une génération qui a été élevée davantage avec le cinéma et les séries de télévisions qu’avec les Grands Auteurs Classiques du genre – ce qui n’est pas nécessairement un handicap : peut-être a-t-on ainsi davantage de chance de correspondre aux attentes d’un lectorat du même type, aussi bien en ce qui concerne les contenus que la narration. Ce n’est pas non plus nécessairement un avantage, dans la mesure où, lorsqu’on débute, on passe en général par une période plus ou moins longue de « rinçage de plume » où l’on se débarrasse peu à peu de tout ce qu’on a lu ou vu pour accéder à sa propre voix et à son propre imaginaire. On court davantage le risque de voir les clichés reconnus comme tels, me semble-t-il, lorsque ces parasites de l’imaginaire appartiennent à la culture médiatique, beaucoup plus répandue aujourd’hui. Le premier roman de Natasha Beaulieu montre bien, à mon avis, ces deux revers de la médaille.

Dans le prologue daté de 1664, un mystérieux personnage disant se nommer Listar aborde le jeune David Fox pour lui confier, on ne sait par quel procédé, une non moins mystérieuse cité appelée « Kaguesna », sur laquelle il lui offre de veiller en échange d’une immortalité renouvelable « par tran­ches », en quelque sorte. Fox accepte. Et l’on saute en 1997, avec un certain Ian Béluterre à l’aspect physique impressionnant et dérangeant (presque deux mètres, cuir noir, lu­nettes genre aviateur) revenant à Montréal depuis Londres. On bascule alors en 1995, où un dénommé Jimmy Novak, un peintre du genre buveur, fumeur et baiseur provoc’, rencontre dans une soirée sado-maso une dominatrice connue sous le sobriquet de « l’Ange écarlate », laquelle lui fait beaucoup d’effet en le griffant profondément à la poitrine ; après quoi, en rentrant chez lui il se découvre un goût prononcé pour son propre sang. Et hop, on saute de nouveau en 1997 avec Béluterre.

Le rythme est donné : on sautera ainsi d’une période à l’autre, d’un personnage-point de vue à l’autre, en petits segments généralement courts, genre vidéoclip. Ce montage nerveux serait plus généralement efficace s’il était mieux maîtrisé. Les séquences sont souvent trop courtes et trop mal signalisées pour que le lecteur s’y retrouve instantanément, et il en résulte souvent plus une impression de confusion et d’éparpillement superflu que de suspense (ne parlons pas du lecteur habitué à une narration traditionnelle ; la narration de ce livre ne peut convenir qu’à des lecteurs ha­bitués au montage hyperelliptique et prêts à y entrer). De surcroît le contenu de chacune de ces séquences n’a pas toujours été choisi avec pertinence pour faire avancer l’histoire, et l’image d’ensemble de la mosaïque a du mal à se constituer. Paradoxalement, l’impression qui en résulte en est une de lenteur narrative, pour la convergence des lignes d’intrigues (qu’ont donc en commun Novak, Béluterre, L’Ange et son ami Boris Wagner ?) comme pour le développement des personnages.

Développement, au sens photographique : on ne peut dire qu’ils évoluent, ils se révèlent plutôt petit à petit pour ce qu’ils sont au départ. Décrits par les signes extérieurs de leur rôle (cuir, maquillage, coiffure, etc.), leur look, ils semblent surtout s’employer à correspondre de plus en plus à leur surface, ce qui me semble quant à moi une des caractéristiques du circuit d’échange média-littérature (d’aucuns diront de la littérature postmoderne – dont une des caractéristiques à mon avis est justement d’avoir été influencée par les modes de narration audiovisuels !). Ils apparaissent ab nihilo, uniquement portés par leur propre arbitraire. S’ils ont une profondeur humaine, c’est souvent celle, hautement balisée, pour ne pas dire banalisée, des personnages de séries télévisées familières (on pense Nikita, Angel, Highlander…). Mais c’est un processus similaire, somme toute, à celui de la littérature orale antique : l’épithète homérique servait de caractérisation minimale permettant aux auditeurs de reconnaître le personnage (« le rusé Ulysse » ou « Ulysse aux pieds rapides », « Athéna aux yeux pers », etc.). Ici, la même sorte de « sténo descriptive » sert à caractériser l’Ange, Jimmy, Boris, Béluterre et les autres. Et pourquoi pas ? Malheureusement, on essaie aussi parfois de psychologiser, avec un succès… mitigé. Ainsi le plus cher désir de l’Ange, dominatrix féroce, est de se faire posséder et aimer, telle une midinette, par l’homme qui saura la dominer ; qu’interviennent des éléments fantastiques ne justifie guère ce genre de cliché… mais le parasitage par cinéma et télévision l’explique sans doute en partie. Comme il explique les ba­var­dages inutiles de certains dialogues, le nombre des « porteurs de lance » (personnages présents pour faire avan­cer l’intrigue ou donner des informations), la complaisance de certaines scènes de sang et de sexe, le nom de certains personnages (« Tamara Black » pour « la présence malsaine » qui suit l’un des personnages).

Ceci dit, il transparaît malgré tout assez d’un imaginaire original et pro­metteur dans cette histoire où se croisent S & M et immortels pour qu’on se laisse trimballer avec une certaine indulgence dans la séance de petites voitures tamponneuses. Bon nombre de détails fascinants retiennent l’attention – à commencer par le mystère de Kaguesna elle-même : on ne peut pas dire que l’auteure manque d’ambition ! Le bizarre Boris Wagner, ses pouvoirs, sa fascination pour les voix humaines, la transformation dans le temps de Jimmy Novak (je ne veux pas être trop explicite), et les scènes de sang-et-de-sexe qui arrivent à échapper au syndrome m’as-tu-vu pour accéder à une véritable intensité perturbatrice pour le lecteur (ou enfin, cette lectrice). Par ailleurs, il ne faut pas oublier l’originalité… locale de ce roman, qui nous trimballe dans Montréal plus ou moins aujourd’hui et dans des zones (au sens propre et au sens figuré) bien connues de l’auteure, tout en les colorant d’un fantastique que nous avons plus l’habitude de voir à New York, Los Angeles, Londres ou Paris. C’est rafraîchissant.

Bref, j’attends avec grand intérêt la suite de ce roman. Car, oui, il y aura une suite, et qu’on me permette de manifester bien fort ici ma déconvenue de lectrice – et mon étonnement. C’est à mon avis une erreur de l’éditeur de ne pas avoir explicitement présenté ainsi ce roman au départ, car (et sur­tout à l’égard d’une romancière débutante) il y a des choses qu’on est prêt à accepter du premier volume d’une série mais pas d’un roman censé « se tenir tout seul ». Or, cela colore considérablement la lecture, même une fois qu’on s’est rendu compte que… On s’est fait avoir, zut, il va falloir attendre le second volume !

Élisabeth VONARBURG

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