Philippe Porée-Kurrer, Le Retour de l’orchidée (SF)

Philippe Porée-Kurrer

Le Retour de l’orchidée

Chicoutimi, JCL, 1990, 683 p.

Ce volumineux roman, échappé des recensions de 1990, se rattachait-il vraiment à la science-fiction ? C’était la question soulevée, récemment, au moment de son attribution. Notre lecture fixerait sommairement les limites de sa classification afin de justifier la présence, ou non, d’un commentaire dans ces pages.

Les quelques lignes qui précèdent, de par leur existence même, tendent à démontrer qu’il y aurait vraisemblablement parenté avec le champ pressenti. Effectivement, il y a cousinage et ce sont ces liens que nous chercherons à établir pour le bénéfice de nos lecteurs et lectrices.

L’ouvrage, apprend-on en quatrième de couverture, se définit comme un techno-thriller. Qu’est-ce que ce néologisme ? Suspense, sensations fortes demeurent les marques du thriller ; épouvante et policier s’affichent comme les sous-genres officiels du type. Pas de décor horrifique cependant dans Le Retour de l’orchidée, mais la peur aux tripes et la nausée en certaines occasions pour quelques personnages ; pas de détective futé ou véreux, pas d’agent de police larron ou naïf, mais des militaires, des hommes politiques, du monde ordinaire, tous dans une situation de paix froide, puis de guerre active… économique d’abord, bactériologique, chimique ensuite, et, assez rapidement, nucléaire ! Voilà qui peut satisfaire le concept « sensations fortes » : 84 % de la population mondiale sera exterminée (p. 647) lors de ce conflit opposant soviétiques et américains, avec leurs alliés.

Gradation dans les morts, surenchère dans les attaques mutuelles contribuent à maintenir la tension et l’angoisse propres à cette typologie ; le suspense est soutenu grâce à un procédé plus littéraire : la fragmentation du récit en 139 chapitres non numérotés (sauf erreur comptable). Ces petites histoires indépendantes se relieront peu à peu grâce au hasard organisé créé par l’auteur afin de donner à la fiction son unité romanesque. La notion de thriller pourrait être ainsi apparemment satisfaite en dépit de l’élargissement de ses bornes fondatrices (épouvante et al.).

Par ailleurs, le préfixe « techno » trouve toute sa justification par l’abondance de détails mécaniques, notamment pour l’armement léger ou lourd évoqué et pour l’utilisation d’acronymes divers décrivant organismes et opérations militaires. L’auteur prend soin d’ajouter, en annexe, onze pages expliquant brièvement les sigles et les abréviations utilisées. Cela ne mène pas directement Le Retour de l’orchidée dans le mode SF – même si cela rappelle la SF hard –, mais le volume peut toutefois aussi s’en rapprocher par d’autres voies.

Deux articles de journaux – seul dossier de presse accessible pour l’heure affiliaient le roman de Philippe Porée-Kurrer (français d’origine et québécois d’adoption) à la politique-fiction. La désignation ne fait aucun problème puisque le romancier nous propose un scénario basé sur l’actualité de 1988 environ et en projette une prospective qui se déroule surtout vers 1992, pour se conclure sept ans après le début de la guerre dévastatrice.

L’échiquier politique était bien différent dans le contexte initial. Pour les personnages du livre, on négociait encore Salt I, les Allemagnes étaient à peine réunifiées, le parti communiste régnait toujours sur les destinées du Bloc soviétique et le Nunavut demeurait un vœu pieux pour tout Inuit canadien ; la guerre du Golfe, l’éclatement de la Yougoslavie ou la famine en Somalie ne sont évidemment pas imaginés. Ces changements importants sur le plan mondial donnent à l’œuvre de Porée-Kurrer une saveur d’uchronie. Cette histoire alternative trouvera peut-être là sa classification la plus probante (mais non contradictoire avec l’idée de politique-fiction). La seule vérité « permanente » du long récit, valable aussi pour notre réalité, demeure sans doute que l’homme est toujours bête à s’entretuer ! C’est ce que l’auteur visait à dénoncer.

Le roman réside donc dans la description d’une troisième guerre mondiale depuis les quelques jours/heures précédant son amorce jusqu’à sa résolution par l’absurde, faute de responsables de commandement et de soldats. L’essentiel porte sur les actions militaires entreprises de part et d’autres et l’horrible des confrontations décrites reste parfaitement plausible.

L’univers post-cataclysmique qui résulte de cet holocauste n’est pas tellement détaillé – cet élément de SF devient secondaire –, les survivants quittent les terres stériles et les armes pour une contrée plus hospitalière. Issus de toutes les parties du monde, l’auteur les avait disséminés à travers toute la planète pour les ramener peu à peu, en se rencontrant, vers une région idyllique, la Papouasie, « miraculeusement » épargnée ; certains de ses personnages formeront des couples et constitueront cette base nécessaire à la perpétuation de l’espèce humaine tout en se mêlant aux populations locales. Cela est présenté comme un brassage ethnique idéal.

Malgré les hivers nucléaires qui persistent comme des saisons, la vie reprend son cours dans ces lieux bucoliques. Les hommes pêchent au filet en pirogues, les enfants découvrent une fleur disparue des années plus tôt (d’où le titre) et la protègent. Maintenant, tout appartient à tous (p. 672) ! Les individus se sont transformés, la chose politique réduite au strict minimum, les idéologies sont dorénavant ignorées (p. 668). On pourrait déduire que le roman débouche sur une forme rare d’utopie, le commonwealth moral parfait (l’hypothèse se confirmerait dans un autre cadre, plus développé).

L’apport de Philippe Porée-Kurrer, avec Le Retour de l’orchidée, aura été, au moins, d’en tracer une brève esquisse à la fin d’une uchronie distanciée par le cours même de l’Histoire réelle et maquillée d’une vaste politique-fiction. Si nos impressions sont exactes, la littérature québécoise se serait enrichie là, avec ce commonwealth moral, d’une manifestation peu fréquente dans le champ de l’utopie. Fascinating !

Georges Henri CLOUTIER

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