Guy Bouchard, Les 42 210 Univers de la science-fiction

Guy Bouchard

Les 42 210 Univers de la science-fiction

Québec, Le Passeur, 1993, 338 p.

Le voici enfin, ce Grand Ouvrage Définitif sur la SF, et je crois qu’en effet il sera difficile de surpasser la performance de Bouchard. Dans un langage simple, sans jargon, et même avec un certain humour, il fait le tour de la question en long, en large, en diagonale et dans quelques géométries non-euclidiennes. Chemin faisant, selon la bonne tradition universitaire, il règle leur compte à tous ceux qui l’ont précédé dans la périlleuse tentative de définir la SF, le fantastique, la fantasy, le roman (toutes catégories) etc., – et il a presque toujours raison (quelques théoriciens s’en tirent mieux que d’autres, il faut le reconnaître : Sturgeon, Suvin). Bouchard a apparemment relu toutes les œuvres critiques qui parlent de la question (voir la bibliographie finale !), et votre humble servante elle-même passe à la moulinette. Mais j’y reviendrai.

Ceux qui connaissent l’œuvre critique de Guy Bouchard, philosophe émérite et membre du défunt GRILFIQ, savent que sa force principale est la logique imparable avec laquelle il aligne les divers commentaires d’autrui pour en montrer les contradictions externes (d’un critique à l’autre) et internes (à chaque œuvre critique). Je renverrai par exemple à son article définitif sur la question de la SF comme « paralittérature » [« La Science-fiction : littérature ou paralittérature », 1982, Protée Vol. 10, #1, p. 10-23], Bouchard accompagne heureusement ici son offensive logique d’une série de propositions positives, pertinentes et fonctionnelles pour régler les problèmes qu’il démontre. La démonstration est imparable ou presque : les arguments progressent de façon ordonnée, l’auteur prend le lecteur par la main, résumant à la fin de chaque section les progrès accomplis et les nouvelles problématiques soulevées.

L’organisation est claire, des schémas en constant développement accompagnent l’ensemble avec une louable discrétion.

Il était impératif que l’organisation fût claire et simple, cependant, carie sujet complexe et la démonstration serrée exigent du lecteur une attention sans relâche ; certains des arguments de Bouchard reposent en effet sur des glissements de sens, ou des rationalisations d’équations (dans certains cas un peu plus discutables que d’autres) qui tiennent en une phrase. Si on la rate, on est perdu. Mais à part quelques détails sur lesquels je reviendrai plus loin, l’ouvrage me paraît inattaquable ; il présente en tout cas un panorama complet des théorisations qu’a subies la SF, (avec, en partie, les genres connexes) et une discussion remarquablement intelligente et convaincante de leurs apories.

La méthode de Bouchard est simple mais toujours efficace, parce qu’elle part de ce qui est et non d’a priori : une méthode en quelque sorte scientifique qui ne dépare pas le sujet ! L’auteur nous rappelle que la science n’a pas le privilège de la rationalité et que la méthode dite scientifique a d’abord été celle de la philosophie : la cause et l’effet, l’irréversibilité du temps, les notions de vérifiabilité et de répétabilité, etc. Bouchard regroupe et superpose les commentaires, ce qui lui permet d’y déterminer des grandes tendances, de déceler dans la multiplicité du vocabulaire utilisé des équivalences de sens et donc d’éliminer le bruit, d’élaguer et de simplifier les problèmes. Pour qui est habitué aux arguties de la critique littéraire (sémiologie, narratologie, structuralisme, etc.), l’approche simplement logique de Bouchard est d’abord déroutante, mais on est vite convaincu (du moins l’ai-je été). Les littéraires bon teint pousseront des hurlements d’agonie en voyant ainsi dégonflés leurs plus chers ballons. Tout le monde y passe, des théoriciens-sur-le-tas (Campbell, Asimov, Heinlein, Aldiss…) jusqu’aux plus récents doctes, Scholes, Rabkin, et quantité d’autres en passant par Goimard, Klein, Suvin, Todorov et toute la clique des visiteurs littéraires des années cinquante et soixante (Butor, Sternberg, Blanchot…).

Bouchard règle le cas de tous ceux qui érigent leurs goûts personnels en théories anathémisantes, en particulier les tenants de la « science-fiction savante » (version bouchardienne de « hardSF », pas vraiment heureuse, je dois dire. Bouchard a d’autres termes infiniment mieux trouvés, comme par exemple le délicieux « littérature pulpeuse » pour les productions des pulps, j’achète !). Tout le monde en prend pour son grade : Bouchard a un regard acéré pour les définitions axiologiques, qui sont en fait des jugements de valeur et/ou des mouvements d’humeur plus ou moins déguisés, par exemple les sempiternelles définitions qui excluent la SF et consorts de la Littérature Majuscule…

Je ne pourrai vraiment plus quant à moi utiliser le terme « le lecteur » qui est, remarque judicieusement Bouchard, « l’indice d’une proposition particulière à laquelle on confère un statut universel par des moyens purement linguistiques ». Bouchard souligne sans pitié la non-objectivité des critiques, et redonne toute sa dignité à l’expérience subjective et empirique de la lecture, ce qui ne lui vaudra guère de sympathies dans certains quartiers, mais lui assurera la reconnaissance éternelle des lecteurs.

Afin de terminer plus loin ce commentaire sur une note positive, je vais me débarrasser maintenant de mes principales réserves. J’ai eu l’impression ici et là que la démonstration tenait un peu du tour de passe-passe. Un exemple mineur : les citations anglaises ne sont pas traduites, une constante du livre qui agacera peut-être les francophones exclusifs, même si la suite du texte permet souvent de comprendre de quoi il retournait, car Bouchard traduit en partie, ou interprète pour nous – et c’est justement un problème possible. Page 204, par exemple, le texte anglais dit : « The really clever writer appears to have no personal opinions at all ; he is merely drawing inescapable inferences from well-established facts », ce que je traduis par « l’auteur réellement astucieux semble n’avoir aucune opinion personnelle ; il se contente de tirer des conclusions implicites inévitables à partir de faits bien établis ». Bouchard commente : « Quant à l’affirmation qu’il suffit de ne pas avoir d’opinions personnelles pour être un écrivain adroit, non seulement est-elle invérifiable mais encore elle escamote la différence entre auteur et narrateur ». La seconde partie de cette assertion n’est pas inexacte, mais j’estime qu’il y a plus qu’une nuance considérable entre « sembler n’avoir pas d’opinions personnelles » et « ne pas (en) avoir », car cela touche justement à l’habileté de l’auteur qui peut très bien laisser le texte défendre et illustrer ses opinions, sans les présenter comme telles ; Bouchard est un écrivain de fiction, et de fiction « à idées », il y a une certaine mauvaise foi chez lui à prétendre que les opinions d’un auteur (et non du narrateur…) sont « invérifiables ».

Ce point, quoique mineur, jette à mon avis une ombre légère sur l’interprétation des autres citations en anglais pour qui n’est pas anglophone : sont-elles exactes ? (Il faut dire à la décharge de Bouchard qu’il signale à plusieurs reprises des cas où la traduction modifie inévitablement la citation).

Un autre point m’est apparu comme un tour de passe-passe plus lourd de conséquences potentielles : c’est l’usage constant du terme « roman », alors qu’une énorme partie des textes cités sont des nouvelles (voir p. 276). Pour ma part, j’ai quelque réserve à voir mettre sur le même plan deux genres distincts comme le roman et la nouvelle. En p. 168, Bouchard énumère des genres « épopée, drame, poésie lyrique, roman, nouvelle, etc. », mais c’est dans le cadre d’une discussion de la conception axiologique de la littérature : les étiquettes génériques, dit-il, « permettent l’exclusion de l’inclus et l’inclusion de l’exclus », pour aboutir à la tautologie : « relèvent de la littérature les œuvres qui ont valeur littéraire ! ». Tout à fait exact, nous sommes familiers, dieu sait, avec la démonstration. Bouchard continue en examinant la « conception descriptive [de la littérature] qui ne met pas l’accent sur la fonction esthétique », celle de Sartre. Il la critique en utilisant le terme « l’œuvre littéraire », bon. Et soudain, au second paragraphe de la p. 169, voici que « le roman » fait soudain son apparition, et on est obligé de supposer chez Bouchard l’équation « littérature = roman ». Mais pourquoi fait-il alors un usage aussi extensif de la nouvelle pour illustrer ses démonstrations, et sans jamais le justifier (une simple note aurait fait mon affaire) ? Détail, détail, dira-t-on ; mais pour qui se targue tant de son approche logique, il me semble qu’il y a là une faiblesse regrettable. Les théoriciens de la nouvelle argueront de surcroît que roman et nouvelle ont des fonctionnements distincts.

Mon autre sujet d’agacement est plus personnel (dénonçons notre subjectivité !). Comme je l’ai dit, Bouchard me cite – à ma grande surprise, car je ne pensais mériter ni cet excès d’honneur… ni cette indignité. J’ai publié en 1979, dans Requiem 25 la première partie d’un article sur l’heroic fantasy. C’était en réponse à un essai partisan d’un certain Alpers, publié dans Science Fiction Studies : il y démolissait toute la fantasy à partir exclusivement de R. E. Howard, E. R. Burroughs, John Norman et Fritz Leiber ! Une telle partialité avait fait bouillir mon sang (il bout encore, voir mes récents démêlés avec Klein et Cie dans Nous les martiens). Je m’efforçais donc à l’époque de faire œuvre de légitimation, et de boucher les trous d’Alpers en rappelant l’existence et les présupposés différents de la high fantasy, comme celle de Tolkien ou Le Guin ; je me laissais aller à des essais de description (et non de définition) pas très « savante » de ces divers types, tout en discutant de leurs frontières possibles avec la SF dans ce qu’on appelle la science fantasy. Quelle ne fut donc pas ma surprise en me voyant citée dans Bouchard comme articulant « la littérature conjecturale, qui équivaut à la fantaisie générique, [c’est moi qui souligne] en quatre secteurs : fantaisie, fantaisie scientifique, histoires de glaive et de sorcellerie, (autrement dit : fantaisie héroïque) et science-fiction ». Là encore, le deuxième segment de la phrase, et le reste du commentaire en p. 143, n’est pas inexact, mais le premier me laisse perplexe : Bouchard implique-t-il que je considère la fantasy (« générique »…) comme constituant « la littérature conjecturale » ? Mais alors (je reprends son type d’argumentation), comment peut-il dire que j’y inclus la SF ? Ou veut-il dire que je n’établis aucune distinction entre fantasy et SF ? Ce n’est pas le cas ! Plus loin, et cela m’a encore plus troublée, dans le tableau de la p. 148 où il signale « les tergiversations des auteurs à propos de la localisation spatio-temporelle de la fantaisie héroïque », je me trouve citée comme situant celle-ci dans le passé lointain, d’une part, et sur Terre d’autre part. Qu’il s’agisse d’une « tergiversation » ou non, là n’est pas la question, la question est celle de la simple véracité factuelle des données présentées : dans mon article je situe l’heroic fantasy aussi bien « sur d’autres planètes ou en d’autres dimensions » que « dans un futur lointain » (deux autres catégories possibles du tableau de Bouchard). Par ailleurs, plus loin, à la p. 297, Bouchard me fait « postuler (…) une coupure radicale entre des textes comme ceux de Le Guin et de Tolkien (…) et ceux d’Howard et de Carter ». C’est encore inexact, dans la mesure où il interprète hors-contexte mes commentaires sur les différences entre les œuvres de ces auteurs, commentaires qui étaient, encore une fois, plus du domaine de la description, i. e. de la réception, que de celui de la théorisation générique.

Mon problème est donc le suivant : j’ai pu constater des inexactitudes, en ce qui me concerne, dans certaines des données sur lesquelles s’appuie la démonstration de Bouchard. Une partie bien mineure, encore une fois, mais qu’en est-il alors du reste de ses interprétations d’autres critiques plus importants, sur lesquelles repose corrélativement une partie plus importante de son argumentation ? Il ne les cite pas tous texto, il les résume parfois ; ses résumés sont-ils fidèles ? Je ne suis pas allée relire tous les ouvrages cités, bien sûr, qui le fera ? Y a-t-il pour eux aussi des à peu près, des inexactitudes, voire des faussetés ?

Je le répète, il s’agit là de points mineurs, qui ne diminuent pas, globalement, la portée de la démonstration ; mais, justement parce que j’admire par ailleurs la substance de cette démonstration, j’aurais voulu (naïvement ?) n’avoir aucune réserve quant à sa forme, i. e. à sa méthode. Ceci dit, ce qui m’est apparu ici et là comme des tours de passe-passe, s’avère le plus souvent relever de la même exigence en quelque sorte esthético-pratique que celle des physiciens modernes, qui tripotent un peu leurs équations ici et là pour les rendre mieux utilisables ; en général, tout le monde s’accorde pour admettre que ces ajustements ne retirent rien à la validité des théories, et j’ai décidé la même chose pour la démonstration de Bouchard.

En conclusion, y a-t-il 42 210 univers de la SF ? Oui ! Vous verrez aussi démontré de façon irréfutable que le roman réaliste pur occupe une place minime dans la littérature (67 formes), que le roman historique ordinaire a 134 formes, et que le fantastique et la fantaisie ont 45 024 formes, dont 201 communes aux deux genres et les autres propres, par hypothèse, à la fantaisie. Vous aurez aussi, pour vous y retrouver dans la jungle des fictions, des concepts clairs, simples et opérationnels, qui devraient vous permettre de répondre à n’importe quel critique ignorant, écumant ou dédaigneux (homo- et hétérochronie, homo- et hétérotopie, la science comme « métaphore de la rationalité en général », l’anticipation explicite ou implicite…) Surtout, vous serez débarrassé de toute tentation d’ériger vos goûts et dégoûts personnels en théories, vous n’éprouverez plus le besoin de légitimer la SF aux dépens de ses voisins, fantastique ou merveilleux et autres « littératures populaires », ni celui d’annexer la littérature générale à la SF (ou inversement). Et qui plus est, vous aurez le sentiment (triomphant) que Bouchard a arraché la SF aux Spécialistes Jaloux de tout poil, pour la rendre… à tout le monde. Ce n’est pas la moindre de ses réalisations !

Élisabeth VONARBURG

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