Claude Janelle, Jean Pettigrew et al., L’Année de la science-fiction et du fantastique québécois 1990

Claude Janelle, Jean Pettigrew et al.

L’Année de la science-fiction et du fantastique québécois 1990

Montréal, Le Passeur/Logiques, 1993, 333 p.

L’ASFFQ, après une éclipse de trois ans, réapparaît au firmament des périodiques et des outils de référence. L’équipe de base de ce dernier numéro est cependant réduite : Denis Côté a quitté le comité de rédaction et Jean Pettigrew en a fait autant pour l’année 1991. Malgré cette brèche au front, l’équipe de Janelle et Pettigrew, avec l’aide de huit critiques, a pris les bouchées doubles afin de rattraper le retard accumulé.

L’ASFFQ 1990 se distingue des précédents par le retrait du « Coin des Spécialistes », qui faisait le malheur des uns et le délice des autres. On y trouve quand même plus de 200 pages de recensions de romans, recueils et nouvelles fantastiques ou de SF ; et d’études sous la forme d’articles, de dossiers ou de mémoires de maîtrise.

1990 aura été une année record en termes de publications : 39 romans ou récits (27 en SF et 12 en fantastique), la majorité en littérature de jeunesse comme d’habitude. En tout. 92 auteurs ont signé au moins un texte inédit, dont 42 en étaient à leur première prestation en SF ou en fantastique. Pas de surproduction, toutefois, du côté des œuvres critiques et des essais : seulement quatorze en 1990, soit la moitié de ce qui s’était fait l’année précédente.

À en croire L’ASFFQ, 1990 aura été l’année de découvertes intéressantes, comme Philippe Porée-Kurrer, Harold Côté, Emmanuel Aquinet Louis Jacob. Une douzaine d’écrivains déjà établis auront continué de s’affirmer et de gagner le respect de leurs pairs et du public. C’est le cas surtout des Billon (bien malgré lui pour ce qui est du milieu…), Brossard, Carpentier, Champetier, Côté, Gravel, Meynard. Rochon, Semine et Vonarburg. En revanche, les divers recenseurs auront été plus sévère pour Philippe Gauthier, Gaétan Leboeuf, Alain Marillac, Claude-J. et Francine Pelletier, Stanley Péan et Jean-François Somain.

Ces critiques, je les ai trouvées franches et lucides, de haut niveau, hormis peut-être celles de certains romans pour jeunes, expédiés en quelques lignes. L’équipe de collaborateurs semble intègre et remplit bien la mission qu’elle s’est donnée, soit d’éclairer honnêtement les amateurs de SF et de fantastique. On n’a donc pas peur des mots quand vient le temps de remettre une œuvre ou un auteur à sa place ; s’il a quelque Fierté, l’écrivain ne se laissera pas aller à la complaisance, sachant qu’on attend mieux de lui.

Pour ma part, j’ai découvert de nouveaux auteurs, de nouvelles œuvres, qu’il me tarde d’aborder, après en avoir lu l’éloge. J’ai aussi eu la curiosité de vérifier dans L’ASFFQ si les critiques d’œuvres que j’avais lues pour Solaris et Lurelu correspondaient à ce que j’en avais pensé.

La rubrique « Miscellanées » regorge d’informations diverses. On y fait le dépouillement sommaire des revues et fanzines (à souligner l’oubli d’un intertitre, qui fait que CSF et les autres fanzines semblent se retrouver parmi les revues professionnelles !). Solaris y est couverte d’éloges. Temps Tôt se gagne le respect alors qu’il en est autrement de Samizdat dont l’irrégularité est de mauvais augure, imagine… reçoit de bonnes et de mauvaises notes. On revoit également dans « Miscellanées » les faits saillants de l’année 1990 : prix littéraires, nominations. L’Oiseau de feu (tome 1) de Jacques Brassard aura été l’œuvre la plus primée.

Cette édition de L’ASFFQ marque cependant le chant du cygne de l’excellent volet « Fictions ». Effectivement, afin de ne pas jeter d’ombre sur les recensions, le mini-collectif sera retiré du sommaire dès le numéro 1991. Qu’à cela ne tienne, les trois nouvelles de ce numéro sont tout à fait captivantes.

« Le Point Cassère », de Michel Lamontagne, est l’assemblage refondu de deux nouvelles publiées dans le défunt fanzine CSF. C’est l’hilarante histoire d’un point vivant, d’un atome parlant, qui éveille peu à peu la curiosité d’individus, puis qui provoque de plus en plus l’affluence des foules. Lamontagne situe l’histoire dans un cadre archi-réaliste : le premier point Cassère habite dans une bouteille de rhum au 5069 rue Lafontaine, à Montréal et on peut le rejoindre au 199-2160. C’est un personnage absolument savoureux : il est très articulé, plutôt bourgeois, parfois grossier et mal léché, égoïste et mystérieux pour le plaisir de l’être ; c’est une sorte de dieu qui est partout (on le trouve à Montréal, Chicoutimi, Longueuil ou Hull). Le texte est très court – à peine sept pages – et le souvenir que l’on en garde est vif et pétillant.

Beaucoup d’informations sont contenues dans le seul titre de la nouvelle de Joël Champetier, « Dieu, un, zéro ». Combien d’heures lui aura-t-il fallu pour trouver un titre aussi évocateur ? On retrouve dans ces trois mots la religion et les mathématiques ; c’est également un compte à rebours, qui non seulement rappelle la science par évocation des lancements de fusées et de navette spatiale, mais aussi l’aspect rétrograde de la société présentée dans la nouvelle. Le docteur Michel Grandmaison, génie en mathématiques, est recruté par le Human Science Group – lui-même financé par une secte religieuse conservatrice du Mid-West américain – afin de faire progresser les recherches stagnantes en robotique, notamment la mise au point d’un pensée informatique autoréfléchie. Or ces recherches bien particulières se font en secret, car il est certain que la secte, mécène du groupe de recherche, s’y opposerait radicalement, voyant dans ce champ de recherche le dessein du Mal et un outrage au plus beau don que Dieu ait fait à l’homme : la pensée. La nouvelle atteint son effet paroxysmal à la toute fin, lors du dialogue en le robot Adam et le docteur Grandmaison : cette conclusion fait de cette nouvelle un trésor qui vaut à lui seul l’achat de L’ASFFQ 1990. [Une suite a été publiée dans Solaris 100 : « Luckenbach, les mathématiques, et autres dangers de Montréal »]

« Un bruit de pluie » confirme l’immense talent d’Élisabeth Vonarburg, non pas comme écrivaine de SF ou de fantastique, mais comme écrivaine tous genres confondus. Un autre grand texte, très différent des deux précédents. D’une prose percutante quoique délicate, où l’émotion est à fleur de peau, elle a écrit mon texte préféré depuis belle lurette. L’intensité des mots, la sensibilité qui émerge des phrases m’ont grandement ému. « Un bruit de pluie » ne fait qu’effleurer le fantastique ; la forme épouse l’intention de l’auteure, tout y est frôlement, douceur, tranquillité, silence. Après un texte aussi puissant et intense, on imagine facilement l’auteure exténuée, vidée, vannée. Espérons donc qu’elle récupère vite.

Œuvre indispensable pour le milieu de la SF et du fantastique au Québec, L’ASFFQ ne peut que s’attirer l’admiration lorsqu’on la sait produite bénévolement, au sacrifice de centaines d’heures qui auraient pu être employées de façon plus rémunératrice. Sans les efforts des Janelle et Pettigrew, et de leurs collaborateurs (Georges Henri Cloutier, Champetier, Côté, Lise Morin. Rita Painchaud, Péan, Sernine et Vonarburg), sans l’appui des éditions Logiques, on n’aurait pu rêver à la survie d’une telle entreprise, aussi colossale que fragile. J’aimerais pour finir m’approprier les derniers mots de l’éditorial de Jean Pettigrew « Puissions-nous tous lui [Janelle] assurer la possibilité de continuer l’œuvre qui m’apparaît toujours comme essentielle au développement de la science-fiction et du fantastique québécois. »

Simon DUPUIS

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