Solaris 126 (Été 1998)


Illustration: Lise Lebel-Perret

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Fictions

Nocturne, par Frédérick Durand (Lauréat, Prix Solaris 1998)

Les images restent, par Cartier-Jones

Morose, Hollifax surveillait les rubans de brume qui s’enroulaient autour du faisceau des phares. Le bras du conducteur entra brusquement dans son champ de vision, puis entreprit de frapper délicatement une pipe sur le cendrier de la console centrale.

Hollifax mit un instant à prendre conscience que toute l’attention de Sir Edward se portait sur l’opération qui consistait à vider sa pipe d’une main, tenir le volant de l’autre, tout en roulant à 100 kilomètres-heure sur une route de campagne. Un regard suffit à le décourager complètement: les yeux du vieil homme avaient quitté la route. Bon Dieu, il va nous précipiter dans le décor s’il continue à fumer cette damnée fournaise!

— Sir Edward… fit plaintivement Hollifax.

Le conducteur se tourna cette fois vers lui, laissant apparemment à la voiture le devoir de se conduire elle-même. Une petite crispation parcourut les mâchoires de Hollifax.

— La route, Sir Edward, la route…

Le conducteur leva les yeux vers la nuit percée par les phares, glissa la pipe vide dans la poche de son veston (de tweed, évidemment), puis, avec un petit sourire à l’adresse de Hollifax, il accéléra légèrement.

Après deux minutes, Hollifax constata que Sir Edward était de nouveau en train de bourrer sa pipe. Hollifax décida de ne pas parler. Essayer de changer ce genre d’habitudes pouvait avoir des conséquences plus funestes que celles qu’il essayait d’éviter. Prudence donc. Silence. Il enfonça un peu plus son chapeau sur sa tête.

Pour la vingtième fois depuis leur première rencontre à la gare d’Oddrose, il prenait conscience du gouffre qui le séparait du vieil homme. Pour un jeune comme lui, dans la trentaine, habitué à prendre les gens à la gorge et à travailler dur pour sa croûte, Sir Edward représentait tout ce qu’il y avait d’injuste et de scandaleux dans le système. Il n’avait d’autre consolation, comme tant d’autres jeunes Anglais, que de tourner en ridicule les caractéristiques de la classe aisée.

Sir Edward rendait l’exercice particulièrement facile. Comme un aimant, il attirait à lui tout les clichés que l’on associait habituellement à la vieille classe, l’excentricité en prime. Dans son cas, la recherche psychique. Même cette Jaguar, dans laquelle ils roulaient… Ce n’était pas une Rolls, bien sûr, elle datait un peu, bien sûr, mais sans aller jusqu’à contredire le cliché. Autant dire, la même chose. Cela dénotait toujours la même suffisance et le même mépris dont la haute société faisait montre envers les classes besogneuses. Mais noblesse n’attire pas toujours richesse, et il arrivait que, de temps à autre, une personne bien pût traverser des passes financières difficiles. Et c’était le cas de Sir Edward.

Bande dessinée

Sans titre, par Michèle Laframboise

Articles

Escales sur l’horizon, par élisabeth Vonarburg

Quelques mots à propos d’Escales sur l’horizon, par Serge Lehman

L’entreprise de Frankenstein, par John Dupuis

L’Oiseau de Feu, par René Beaulieu

Entrevue

Serge Lehman, par Jean-Louis Trudel

Chroniques

  • Capsules, coordonées par Hugues Morin
    • Le Grand Prix à Alain Bergeron
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  • Lectures
    • Le Nain qui disparaissait, James p. Blaylock [Hugues Morin]
    • Jihad, Jean-Mars Ligny [Roger Bozzetto]
    • La Bande dessinée fantastique à la lumière de l’anthropologie religieuse, Karin Heller [Roger Bozzetto]
    • Brightness Reef et Infinity’s Shore, David Brin [Jean-Louis Trudel]
    • Tigre au ralenti, Wildy Petoud [Jean-Louis Trudel]
    • The Plague Saint, Rita Donovan [Jean-Louis Trudel]
    • The Claus Effect, David Nickle et Karl Schroeder [Jean-Louis Trudel]
    • The Iron Bridge, David Morse [Jean-Louis Trudel]
    • Steeldriver, Don DeBrandt [Jean-Louis Trudel]
    • The White Abacus, Damien Broderick [Jean-Louis Trudel]
  • L’Anachorète dilettante, par Alain Bergeron: Retour dans l’île mystérieuse

"C’était il y a deux ans. Le tout premier article de l’"Anachorète dilettante" paru dans Solaris (#118) s’achevait sur l’expression d’une crainte — qui était tout autant un voeu — que la suite promise du jeu Myst ne déçoive pas trop nos espérances. Depuis son apparition sur CD-Rom, en 1993, l’île mystérieuse créée par les frères Robyn et Rand Miller s’était imposée comme le plus beau et le plus intelligent des mondes virtuels interactifs qu’on ait pu visiter jusqu’alors sur écran de micro-ordinateur.

Dans un marché où proliféraient déjà — et où prolifèrent encore — courses à la mort et courses contre la montre, diables monstrueux et monstres démoniaques, flux d’hémoglobine et torrents d’adrénaline, Myst se singularisait par son appel au calme, à la réflexion intellectuelle et à la contemplation esthétique. Paradoxalement, de telles vertus n’ont jamais nui à sa popularité, bien au contraire! Encore aujourd’hui, le phénomène Myst n’a rien de marginal. Avec ses trois millions et demi d’exemplaires écoulés (608 000 copies pour la seule année 1997) et ses 104 semaines de suite en tête du palmarès américain du CD-Rom de jeu, il détient encore aujourd’hui le record absolu du jeu informatique le plus vendu au monde, après avoir détrôné Doom, prototype célébrissime du jeu de massacre à répétition, au printemps 1996. Une telle longévité n’est pas un mince exploit dans l’univers du logiciel où la moindre nouveauté tend à être automatiquement surclassée après six mois d’existence.

Venu au monde dans un sous-sol de bungalow, sur de bons vieux Macintosh du début des années 1990, et avec un bon vieux logiciel (Hypercard) que même les enfants sont capables de faire fonctionner, Myst était de ces success stories miraculeux dont seuls les Américains ont le secret. Mais les success stories ont l’inconvénient de ne pas durer l’éternité. On savait déjà que les frères Miller n’étaient pas infaillibles: malgré des tirages de best-sellers, les romans plutôt ennuyants qu’ils avaient tirés de leur univers de jeu montraient que leur créativité pouvait avoir des limites. Et même si la réussite commerciale tout à fait inattendue de leur génial bricolage permettait maintenant à Cyan, la petite compagnie des Miller, de s’offrir pour "Myst II" les meilleures machines et les meilleurs hommes, la promesse d’une suite au jeu le plus populaire du monde n’allait pas sans soulever quelque appréhension. L’argent, c’est bien; mais, se demandaient des dizaines de milliers de mordus à travers le monde, le feu sacré brillait-il toujours?"

Illustrations

Michèle Laframboise

Mise à jour: Août 2000 –