Solaris 125 (Printemps 1998)


Illustration: François Escalmel

Feuilletez ce numéro

Fictions

à la main, par Joël Champetier

Bande dessinée

Le festin cruel, par Laurine Spehner

Articles

Au pays de Charles Dexter Ward, par Luc Pomerleau

Providence et Québec à une lune de distance, par Esther Rochon

Une visite à l’oeuvre de Phyllis Gotlieb, par élisabeth Vonarburg

Celle qui venait d’ailleurs: Francis Stevens, par Guy Sirois

Le Capitaine Vampire, par Norbert Spehner

"Une «nouvelle» roumaine

Jusqu’à présent, toutes les bibliographies du vampire que je connaisse ne mentionnent qu’un seul roman vraiment important ayant précédé le Dracula de Stoker: il s’agit du feuilleton Varney The Vampyre, or The Feast of Blood, un «penny dreadful» dont la paternité littéraire revient (peut-être) à James Malcolm Rymer ou à Thomas Peckett Prest (c’est là matière à discussion académique et dans ce cas précis, les tests d’ADN ne sont hélas d’aucune utilité!). Carmilla, de J. S. Le Fanu précède Dracula de quelques années, mais c’est une nouvelle, comme tous les autres grands textes vampiriques publiés avant 1897. Le Capitaine Vampire, de Marie Nizet, quoique sous-titré «Nouvelle roumaine», est bel et bien un roman de 138 pages et vient donc s’ajouter à la très brève liste des rares romans de vampires (la plupart très médiocres) parus avant 1897 pour y figurer en bonne position… en attendant d’autres trouvailles toujours possible, ce livre étant la preuve que bien des œuvres disparues dorment dans les bibliothèques publiques ou les collections des particuliers en attendant d’être (re)découvertes.

Pourquoi ce roman est-il passé inaperçu jusqu’ici? Mystère… On peut cependant envisager plusieurs éléments de réponse. Par exemple, il ne figure pas au catalogue de la Bibliothèque Nationale, à Paris (bien incomplet, soit dit en passant…) que j’ai interrogé (à distance) de mille et une manières, ni dans aucune autre des grandes bibliothèques consultées. Quant à Marie Nizet, j’avoue ne rien savoir d’elle et mes recherches sur cet auteure mystérieuse sont restées lettre morte jusqu’à présent. Elle est roumaine et elle écrit en français. A-t-elle écrit d’autres romans? Autre mystère…"

Chroniques

  • Les littéranautes, par élisabeth Vonarburg
  • Lectures, par Jean-Louis Trudel, élisabeth Vonarburg et Hugues Morin
  • Index des numéros 111 à 125, par Hugues Morin
  • L’Anachorète dilettante, par Alain Bergeron: La belle, la bête et les truands

"L’horreur est dans l’espace

Bien sûr que les monstres existent. Sur grand ou sur petit écran, ils ont toujours fait les délices des amateurs d’effets spéciaux et de sensations fortes. Plusieurs deviennent monstres par accident, à la suite d’une catastrophe écologique ou d’une erreur de laboratoire; mais il y a aussi des monstres naturels, qui viennent au monde avec la terreur et la destruction inscrites dans les gènes. Ceux des autres planètes, par exemple. Prenez les envahisseurs d’Independance Day ou les Martiens de Tim Burton. Inutile de vouloir les apitoyer, rien ne peut les empêcher de vouloir nous exterminer. Ce n’est pas leur faute, ils sont nés comme ça.

Car il y a beaucoup d’horreur dans l’espace: l’Alien de Ridley Scott (1979) n’aura fait que confirmer superbement ce que nous avaient déjà appris des générations de films de série B. Certes, on ignore toujours si l’espèce à laquelle appartient le xénomorphe représente ce que la sélection naturelle a créé de plus vicieux dans l’univers, ou si on a plutôt affaire à une créature fabriquée de toutes pièces, programmée par des esprits tordus à des fins de conquêtes territoriales. L’intérêt de la question est plus qu’académique. Si jamais les aliens faisaient partie de l’arsenal militaire de quelque créature supérieure aux visées impérialistes, il me semble qu’on aurait bien raison de se montrer inquiet. L’acharnement que mettent les savants fous de la Weyland-Yutani à s’emparer d’un spécimen, au mépris des risques les plus élémentaires de contamination, aurait l’air un peu mieux motivé. Et les missions du Nostromo puis du Sulaco sur LV-426, de même que les aventures et mésaventures du lieutenant Ellen Ripley, ne seraient alors au fond que les épisodes les plus visibles d’une sorte de course intersidérale secrète aux bioarmements!

Depuis qu’ils nous est apparu pour la première fois, sous les formes successives d’une boule de jaune d’œuf palpitant, d’un mollusque muni de doigts articulés et d’une longue queue flagellante, puis d’un serpenteau pâle, criard et couvert de caillots de sang, et enfin — morceau par morceau — d’un terrifiant montage de deux mètres et demi d’ossements caoutchouteux, annelés, noirs et baveux, serti de dents et de crochets, le monstre qu’a créé Hans Rudi Giger en s’inspirant des délires et cauchemars lovecraftiens de son merveilleux Necronomicon, s’est imposé comme une sorte de compendium de toutes les horreurs que l’être humain pourra jamais rencontrer sur la terre comme au ciel. Pas étonnant qu’on puisse le prendre pour une arme. Une volonté planificatrice s’est mise à l’œuvre ici pour composer un engin de pure atrocité jusque dans ses moindres détails, que ce soit le concentré d’acide qui lui sert de sang, sa redoutable mâchoire télescopique, brouteuse de cervelle, ses comportements parasitaires d’une rare perversité, ou encore — et peut-être surtout — le fait que rien dans son visage ne ressemble à un regard…

Un monstre pareil, si remarquable dans sa composition, ne peut que fasciner. Si sa popularité cinématographique n’a pas atteint l’ampleur des phénomènes Star Trek ou Star Wars, l’alien a su se gagner au fil des ans une cohorte substantielle d’admirateurs, particulièrement depuis qu’il est réapparu en force dans le film de James Cameron en 1986. Encore aujourd’hui, Alien et Aliens, les deux premiers volets de ce qui forme à présent une tétralogie, figurent dans le peloton de tête de la liste des meilleurs films de SF d’à peu près tout le monde. Et même si par la suite, ni Alien3 de David Fincher (1992), ni Alien Resurrection de Jean-Pierre Jeunet (1997), n’auront su maintenir la série à ces hauteurs initiales, le filon continue de faire suffisamment recette pour que le projet d’un Alien 5 ait été mis en route et qu’il soit même déjà question d’un Alien 6. Chacun des films a attiré son lot de produits dérivés: romans, albums souvenirs, bandes dessinées, masques, vêtements, figurines, cartes, jeux. Sur Internet, les traités de xénomorphologie abondent. Des fanatiques passent au crible de l’exégèse les versions vidéo des films et les éditions spéciales en laser disc, scrutant, analysant et commentent chaque scène, prenant un malin plaisir à dresser des liste de bourdes, d’escamotages d’accessoires ou de trucages mal réussis. Aucun film, même signé Ridley Scott ou James Cameron, ne peut résister à un tel traitement. Il y a aussi les infatigables qui continuent bon an mal an de spéculer âprement et d’échafauder des explications logiques et rationnelles à des «mystères» ou incohérences qui ne sont probablement rien d’autre que de vulgaires négligences de scénarisation: les variations de distance entre la terre et LV-426, par exemple, ou la provenance de l’œuf fatal au plafond du Sulaco, au tout début d’Alien3.

Car il y a pas mal de trous dans la série. Partie du problème vient de l’état de sous-développement scandaleux dans lequel on maintient l’univers d’Alien depuis le tout début. Après quatre longs métrages, on ne sait toujours rien de la provenance de l’espèce et on n’a vraiment aucune idée de ce que le reste de l’humanité peut bien fabriquer pendant ce temps-là sur la terre. Chaque nouveau film improvise pour les besoins de la cause de petites tranches d’arrière-fond qui, mises bout à bout, ne donnent pas une impression de clarté ou de consistance. C’est qu’il n’y a jamais eu de plan unificateur préconçu, ou de cerveau unique pour maintenir la flamme et garantir la cohésion de l’ensemble, comme ce fut le cas pour Star Wars, par exemple. Nombreux sont les amateurs qui n’ont pas accepté qu’on laisse les aliens changer aussi facilement de forme ou de mode de reproduction d’un film à l’autre, ou qu’on élimine et ressuscite les personnages avec autant de désinvolture. Mais, d’un autre côté, n’est-ce pas exiger trop d’homogénéité de la part de films qui, s’échelonnant sur dix-huit ans, ont fait appel à quantité de scénaristes différents ainsi qu’à des maîtres d’oeuvre plus soucieux de s’exprimer individuellement que de maintenir scrupuleusement la continuité? Car, sous les apparences de quatre épisodes successifs d’un même feuilleton, ce qu’on a en réalité, ce sont quatre films extrêmement contrastés, tant par le ton, l’atmosphère, la couleur, que par le traitement qui est fait du matériau de base. Tout se passe comme si, à partir de quelques éléments thématiques communs, chacun de ces films nous proposait une vision particulière, distincte des autres, fortement marquée par la personnalité de son auteur.

Quatre variations sur un même air, aurait-on envie de dire. Comme en musique…"

Illustrations

Julie Capistran

Mise à jour: Août 2000 –