Solaris 124 (Hiver 1998)


Illustration: Lise Lebel-Perret

Feuilletez ce numéro

Fictions

Fiente, par Sylvain White

Les corbeaux immortels rêvent-ils de contrôler le monde?, par Hugues Morin

"Zoglou s’avança vers les Grandes Portes, attendit qu’elles s’ouvrent. Les deux plaques luminescentes mauves d’une grandeur démesurée, s’ébranlèrent enfin. Au lieu de la douzaine de zombis auquel il s’attendait, il y en avait une bonne centaine.

Surpris, il se précipita vers le responsable des réceptions, un préposé installé à un petit bureau, quelques dizaines de mètres à droite des Portes.

— Qu’est-ce que c’est que ce bordel!

Le préposé était un être trapu, avec deux têtes entièrement recouvertes de poils. On distinguait à peine le nez et les yeux dans ces deux amas poilus. Il balaya la longue chevelure de sa tête droite d’un coup de patte et fixa Zoglou des trois yeux ainsi dégagés.

— Ben, ce sont les nouveaux.

— Ouais, je sais ça, figurez-vous. Mais on m’avait dit qu’ils seraient au plus une quinzaine et ils sont… ils sont combien, au fait?

La créature pencha sa tête gauche vers un registre — la droite continuant de fixer Zoglou. Elle marmonna:

— Hum… Ben on dirait qu’il y en a cent trente-huit en tout.

Atterré, Zoglou ne put retenir une exclamation:

— Quoi?!? Mais que vais-je faire de cent trente-huit zombis, moi?

La créature haussa ses paires d’épaules.

— Pas mon problème, Zoglou. Moi, j’fais seulement mon travail. Les zombis sont arrivés à votre nom, je vous les livre.

Les zombis montaient en rang dans le véhicule de Zoglou — un grand wagon en bois qui flottait à vingt centimètres du sol. Zoglou savait bien qu’il serait impossible de tous les entasser là-dedans. Il se rendit au communicateur public. Il devait en avoir le cœur net."

(…)

"Dès le visage de Zoglou disparu du communicateur, Wasett demanda un nouveau contact.

— Wasett pour monsieur le Ministre.

Wasett attendit que le préposé établisse la communication. Entre les artères de bois, des hologrammes de plantes aquatiques étaient transmis. Tous les ministères diffusaient ses saletés en espérant calmer les interlocuteurs avant les discussions.

Le visage gras et gluant du ministre se solidifia enfin au centre de la cage. Wasett recula un peu son fauteuil.

— Monsieur le Ministre, je vais aller droit au but, pour ne pas vous faire perdre votre précieux temps.

Le Ministre se contenta de grogner en guise de réponse. Un peu de bave brunâtre glissant le long de sa joue, s’en alla agrandir la tache qui maculait sa chemise.

Wasett poursuivit:

— Ce n’est qu’une petite vérification. Je me suis porté acquéreur, au prix de gros, d’une livraison de morts frais, cette semaine. Je devais prendre livraison d’une douzaine de corps ce matin aux Grandes Portes. Or, il semble que suite à une erreur, nous en ayons reçu un peu plus de cent trente.

Wasett se tut, attendant la réaction du Ministre. Le visage de ce dernier se plissa de partout, crevant quelques pustules. Un peu de matière gluante déborda de la cage de communication et souilla le plancher du bureau de Wasett"

(…)

"Un être qui se nommait lui-même Glaff était perché sur une branche haute. Il avait un peu la silhouette d’un corbeau, un corbeau deux mètres cinquante. Il souriait intérieurement en observant la scène se déroulant en-dessous de lui. Les gens du Bureau s’agitaient en tout sens… Zoglou, Le Ministre, Wasett… Quelque chose d’inhabituel se passait. C’était si rare. Intrigué — et désirant rompre la monotonie de son habituel solitaire —, Glaff décida d’aller faire un tour du côté des Anges. Peut-être y apprendrait-il la cause de cette agitation peu commune."

Articles

La SF dans le rétroviseur: il était une fois la SF des années 50, par Roger Bozzetto

SF et fantastique dans l’œuvre romanesque de Susan Krinard, par Joël Champetier, Christian Sauvé et Julie Martel

En très peu de temps, cette nouvelle venue s’est fait remarquer par la qualité de son écriture, mais aussi par la façon dont elle intègre des thématiques fantastiques et science-fictionnelles dans des romans clairement identifiés et mis en marché comme romance. Ainsi Prince of Wolves, son premier roman, publié comme les suivants chez Bantam, s’articule autour de la thématique de la lycanthropie, du loup-garou. Le suivant, Prince of Dreams, met en scène des vampires psychiques tandis que son troisième roman, Star-Crossed, se déroule dans un décor d’authentique space opera. Susan Krinard revient à la lycanthropie dans Prince of Shadows, alors que son roman le plus récent, Twice a Hero, puise son ressort dramatique dans la thématique du voyage temporel.(…)"

" «Susan Krinard was born to write romance», peut-on lire en page couverture de Prince of Shadows. Cette citation publicitaire apparaît justifiée. Considérant ce que nous avons exposé plus tôt, il faut reconnaître que Krinard démontre toutes les affinités nécessaires au genre qu’elle pratique.

D’abord et avant tout, elle écrit fort bien. Sa prose est riche et sensuelle, mais toujours limpide. Ses dialogues sont crédibles, ses descriptions imagées, ses personnages bien campés. Toutes ces qualités se combinent pour conférer aux romans de Krinard un grand pouvoir d’évocation des lieux, des atmosphères, le tout sans doute servi par son œil de peintre. La jungle guatémaltèque de Twice a Hero exsude de chaleur et d’humidité et un lecteur canadien appréciera à leur juste valeur les peintures hivernales de Prince of Shadows, où les fenêtres sont envahies de givre et la neige craque sous les pas. (…) "

"Personne ne prétend que Susan Krinard est la première à intégrer des éléments de fantastique et de science-fiction en romance. Mais sans doute est-il important de séparer tout de suite fantastique et SF, deux genres différents qui ne produiront sans doute pas le même effet une fois mariés à la romance, et entraîneront deux registres de problèmes. (…) "

"Si tout ceci est exact, faut-il en conclure que les romans franchement fantastiques de Krinard sont plus réussis que ses romans de science-fiction? La réponse est à la fois oui et non. (…) "

"On peut admettre que les romans de Susan Krinard, grâce à leur grandes qualités formelles, plairont aux lecteurs et au lectrices de romance, qui devraient être séduits, ou du moins pas être trop effrayés, par la présence d’éléments fantastiques et science-fictionnels."

Entrevue

Alain Bergeron, par Julie Martel

"Julie Martel pour Solaris: Vous avez été l’un des premiers, avec votre roman Un été de Jessica, à publier de la science fiction (dirons-nous sérieuse?) au Québec, n’est-ce pas? Au contraire de ce que la plupart des auteurs ont fait, vous ne vous êtes pas servi de Requiem/Solaris pour débuter.

Alain BERGERON: Requiem existait déjà depuis deux ou trois ans, mais j’ignorais qu’il y avait au Québec des gens écrivant de la SF. J’ai commencé simplement par goût, tout seul dans mon coin, sans me servir des tremplins qui pouvaient exister à cette époque."

"SOLARIS: Ce fameux premier roman a été repris en feuilletons dans le Journal de Québec. C’est quand même quelque chose d’important!

BERGERON: J’en étais très content, oui, mais je devais être très naïf. Car encore une fois, ça m’apparaissait presque naturel qu’on me demande une chose pareille! Après coup, je me rends compte combien c’était inhabituel. Mais je m’attendais aussi à ce que les journaux parlent de la parution du roman, que je sois invité à la télévision et à la radio… Et tout ça s’est produit! Alors ça me semblait naturel qu’un premier roman démarre aussi bien, ça me donnait envie de continuer. Ce que je n’ai pas fait.

SOLARIS: Comment se fait-il qu’après un tel départ dans le métier d’écrivain vous n’ayiez pas décidé de vous consacrer à l’écriture à temps plein?

BERGERON: Il s’est produit plusieurs choses dans ma vie. Tout d’abord, après que le premier tirage ait été écoulé, mon éditeur a fait faillite. La maison d’édition qui a acheté le fond d’édition ne m’a jamais parlé d’une réédition et à cause de cette faillite, je n’ai jamais touché un seul sous de droits d’auteurs pour ce roman. Donc l’idée de vivre de ma plume, si elle m’a traversé l’esprit, n’est pas restée présente bien longtemps. L’autre chose c’est que juste à ce moment là, je me suis lancé dans un doctorat me demandant énormément de travail. Puis j’ai fondé une famille… J’ai donc perdu la disponibilité qui m’avait permis d’écrire un roman et j’ai laissé de côté des projets d’écriture pendant plusieurs années. Une nouvelle entre autres, intitulée Bonne Fête Univers, n’est ressuscitée qu’après une rencontre avec élisabeth Vonarburg, au cours d’un congrès. C’est élisabeth qui m’a encouragé à me remettre à l’écriture."

"SOLARIS: Le projet sur lequel vous dites travailler me souffle une autre question. Un ange et un vampire, cela fait très le Bien versus le Mal, selon les standards que l’on connaît. Mais vous aimez jouer avec ces concepts et les retourner dedans dehors! Je pense à /Thea…, à Rêve d’Ange, à Les amis d’Agnel

BERGERON: J’aime jouer sur les paradoxes, les univers truqués, j’aime jouer avec le lecteur. J’adore ce genre de nouvelles avec un retournement de situation, une déstabilisation. Mon auteur de science-fiction préféré est Dick, ce n’est pas un hasard et il est normal que je joue aussi sur ces registres-là. Surtout du point de vue moral. Par exemple, dans Rêves d’Anges, le systémoin représente une orthodoxie morale dont on apprend à la fin qu’elle est devenue archaïque et désuète parce que la morale de l’époque s’est effondrée. Dans le cas de cette nouvelle à laquelle je travaille — si j’arrive à la terminer un jour! — l’ange est asexué et le vampire est bisexuel. Ça donne bien sûr lieu à des relations très intéressantes."

Chroniques

  • Les littéranautes, par Hugues Morin, Joël Champetier et Jean Pettigrew
  • Du côté de la France, par André-François Ruaud
  • Les points sur les zines, par Hugues Morin
  • Lectures, par Jean-Louis Trudel, Joël Champetier, élisabeth Vonarburg, Hugues Morin et Roger Bozzetto
  • L’Anachorète dilettante, par Alain Bergeron: Chacun son Atlantide (3)

"Dans ce troisième et dernier volet, nous allons mettre de côté ces dérives et divagations afin de jeter un dernier regard, le plus honnête possible, sur les sources même du mythe."

"Je dirais même que l’hypothèse la plus raisonnable qu’on puisse émettre aujourd’hui à propos de l’Atlantide est que Platon n’a ni tout inventé, ni rapporté que du vrai. Quelques uns tout au moins des ingrédients qui lui ont servi à concocter son récit sont sûrement réels. Mais lesquels? Et jusqu’à quel point?"

"Une autre possibilité, déjà évoquée, est que l’Atlantide soit tout simplement l’Amérique. Pour accepter cette hypothèse, il faut postuler l’existence de capacités de navigation transocéanique dans l’Antiquité. Les grands marins que furent les Phéniciens sont souvent pointés du doigt. Quelques uns d’entre eux tout au moins auraient-ils pu se rendre au-delà des colonnes d’Hercule (Gibraltar), traverser l’Atlantique et aborder les rives du Nouveau Monde, bien avant les Vikings, les Basques ou Christophe Colomb? Et en revenir pour en parler? Le débat reste ouvert et les indices ne sont pas concluants."

"Au moment de clore le dossier — mais un pareil dossier peut-il jamais être vraiment fermé? — je me rends bien compte que le grand problème avec le phénomène Atlantide, c’est son excès de richesse. Le sujet est inépuisable. Il déborde de toutes parts. Où est l’Atlantide? L’Atlantide est partout. Vérifiez vous-mêmes. Partez à la pêche sur Internet avec le mot anglais Atlantis, et regardez tout ce que vous allez attraper. Combien d’autres mondes imaginaires ont pu ainsi donner leur nom à des choses aussi variées qu’une navette spatiale et un navire d’exploration de la US Navy, une chanson de Donovan et un disque de jazz célèbre, un film de Luc Besson et une maison de comic books américaine, un club de nuit de Toronto et un projet de ville flottante en Océanie?

Je ne parlerai pas des livres ni des films qui portent sur l’Atlantide. Mais je connais au moins une demi-douzaine de jeux informatiques qui nous entraînent dans l’univers des atlantes. Un d’entre eux met en scène le saint patron des archéologues, Indiana Jones, qui a déjà l’Arche perdue et le Saint Graal à son palmarès et qui peut enfin y mettre l’Atlantide."

"En fin de compte, l’Atlantide existe; il suffit de fermer les yeux et d’en évoquer l’imagerie. Je ne sais pas comment est la vôtre, mais mon Atlantide à moi est vaste, orgueilleuse, sûre d’elle-même, décadente aussi, et peu consciente de sa vulnérabilité. Moitié Babylone, moitié Hollywood, avec ses palais et ses temples, elle s’étend à perte de vue sur les rivages d’un océan tacheté d’îles qui ne ressemble en rien à notre Atlantique. Empire né trop tôt dans la préhistoire du monde, elle a déjà soumis les peuples barbares d’Europe et d’Amérique. Et maintenant, avec les armes que lui fabriquent ses savants, elle s’apprête à prendre d’assaut le royaume des dieux."

Illustrations

Laurine Spehner

Mise à jour: Août 2000 –