Mathieu Arès, Roger Bozzetto, Philippe-Aubert Côté, Marc Ross Gaudreault, Jean-Pierre Laigle, Jonathan Reynolds, Norbert Spehner
Exclusif au Volet en ligne (Adobe Acrobat, 1Mo) de Solaris 181, Hiver 2012
Paris, Robert Laffont (Best-Sellers), 2011, 270 p.
Dimiter, ange, démon ou mauvais thriller ?
Né en 1928, William Peter Blatty a créé toute une commotion en 1971, quand il a publié L’Exorciste, adapté de façon magistrale par William Friedkin en 1973. L’histoire de ce cas de possession démoniaque d’une jolie fillette par le démon Pazuzu m’avait alors fortement impressionné, alors que je « nageais » littéralement dans les romans fantastiques, de plus en plus nombreux à l’époque. En 1974, Blatty a lu un article où il était question de l’exécution d’un prêtre en Albanie, article qui fut le germe, le point de départ de Dimiter (titre alternatif : The Redemption), publié en 2010 et traduit récemment.
L’histoire commence en Albanie, en 1973. Un prisonnier soupçonné d’espionnage est torturé par les autorités. Ce type étrange subit les pires sévices physiques sans broncher. Il semble insensible à la douleur et ne dit rien, ni ne révèle rien. Il finit par s’évader en tuant plusieurs de ses tortionnaires. On n’en sait pas plus et son identité n’est pas révélée, même si d’aucuns le soupçonnent de s’appeler Paul Dimiter, alias l’Ange de l’enfer !
L’histoire se transpose ensuite à Jérusalem, un an plus tard, où le policier Peter Merald enquête sur une série de meurtres et d’événements étranges : des guérisons miraculeuses dans un hôpital, un homme retrouvé mort dans le tombeau du Christ et un spectaculaire accident de voiture sans conducteur. Les services secrets israéliens s’en mêlent aussi, car on a signalé sur le territoire la présence d’un colonel albanais et d’un espion américain. A priori, ce roman a toutes les apparences d’un thriller atypique construit comme une sorte de puzzle. Et pourtant, pour le lecteur attentif (et il faut l’être…) il y a des passages étonnants, des éléments de l’intrigue qui font basculer le récit dans le surnaturel ou l’ésotérique.
La fin est particulièrement troublante, laissant beaucoup de place à l’interprétation et à la suggestion. À vrai dire, j’ai trouvé cette histoire particulièrement frustrante, d’une obscurité confondante, et à ma grande honte, je dois avouer que j’ai la fâcheuse impression de tout simplement n’avoir pas compris de quoi il en retournait au juste. Ce livre me fait penser à un casse-tête dont il manquerait des pièces essentielles. Qui est vraiment ce Paul Dimiter ? Un super-espion à la James Bond ? Une créature surnaturelle dotée de pouvoirs spéciaux ? Ou une figure christique revenue sur terre pour on ne sait quelle étrange mission ? À quel genre appartient au juste cet ovni littéraire ? Un polar ? Un peu… Un roman d’espionnage ? Un peu plus… Un thriller ésotérique ? Probablement, car même la couverture et son lettrage songé semblent le suggérer… Une histoire d’amour tordue ? Un peu de ça aussi…
Tout cela me laisse à la fois perplexe et insatisfait. Il est question que William Friedkin, le vieux pote de Blatty, en fasse un film. Si le scénariste pouvait « éclaircir » un peu cette obscure histoire au suspense quasi inexistant, je lui en serai éternellement reconnaissant !
Norbert SPEHNER
Paris, Folio SF, 2011, 474 p.
Comme des fantômes, une prémisse aussi simple qu’évocatrice. Le thème de la mort, de l’oubli et de la notoriété gagnée grâce à la publication posthume d’œuvres inachevées est un filon parfois un peu trop exploité dans la littérature. Autant du point de vue (capitaliste) de certains éditeurs qui affirment sortir de la voûte des œuvres d’écrivains décédés que de celui de l’auteur lui-même qui écrit au sujet de sa peur de rester dans l’ombre, de n’être qu’un artisan auquel on ne doit pas s’attarder outre mesure. Le problème reste pourtant simple : ils se prennent hélas pas mal tous au sérieux. Pourquoi donc l’ouvrage Comme des fantômes de Fabrice Colin ressortirait-il du lot alors qu’il aborde ces thèmes ?
La plume fluide de Colin, colorée et sans concession, permet d’entrer dans le vif du sujet. L’auteur se révèle parfois cru dans ses propos, mais c’est pour mieux se rattraper plus loin. Sous cet angle, son ode à la femme dans l’interview à la fin de l’œuvre demeure l’un des éléments les plus poétiques de l’ouvrage. Interview d’ailleurs dite officielle, mais dont on ignore la véracité, car il demeure impossible d’en retracer la publication. De plus, au lieu de se prendre au sérieux comme ses comparses, il choisit l’ironie et le cynisme. Rien n’est ici pris au sérieux, sans pour autant en devenir idiot. D’autant plus que l’idée de ce recueil de textes s’avère assez casse-gueule : réunir des textes, autant déjà parus dans des magazines ou des anthologies que jamais publiés, pour former un recueil de nouvelles cohérent et dont la présumée mort de l’auteur devient l’élément rassembleur de ces écrits qui ont plus ou moins de liens entre eux, sinon des références évidentes aux textes de J. M. Barrie et de Lewis Carroll. Disons-le, Fabrice Colin a du style. Littéralement et figurativement.
Malgré le cynisme de l’écrivain, l’intérêt de la nouvelle éponyme est marqué par un ton beaucoup plus sérieux. En hommage à l’œuvre de Virginia Woolf, Colin accouche d’un texte beaucoup plus personnel. Plus touchant aussi, car comme l’affirme l’exergue qui l’accompagne, il s’agit d’un voyage au plus profond de la pensée de l’auteur. Il se met à nu en dévoilant sa peur de la perte, de l’oubli ou du trop grand désir d’évasion. Une évasion qui trouve écho dans la présumée mort de l’écrivain.
La seule ombre au tableau de ce splendide recueil est le dernier texte, « Éloge des poissons-gouffres ». Non pas qu’il soit dénué d’intérêt, mais il semble diverger complètement de la vision de départ de Colin pour ce recueil. Oui, il s’agit là d’un hommage aux écrits de Moorcock, tout comme les autres textes se voulaient des hommages à Woolf, Barrie, Carroll ou Tolkien. Mais l’intrigue de ce texte semble tellement anecdotique qu’elle ne pourrait être réellement achevée. Idée également un peu étrange de terminer avec un tel texte. Heureusement, cet écart n’entache en rien l’œuvre générale.
Ainsi, le lecteur voyage d’un texte à un autre, lisant ce recueil tel un tout. Sans faux pas, Fabrice Colin réussit à nous faire croire à sa mort, ajoutant même des citations et des témoignages de compères écrivains qu’il aurait ou non côtoyés dans sa vie. La barrière entre la fiction et la réalité se révèle donc bien mince pour le plus grand plaisir du lecteur qui se laisse aisément prendre au jeu. Il serait pourtant réducteur de résumer cette œuvre par le seul mélange des éléments réels avec les fictifs.
Au-delà de l’aspect nombriliste que pourrait avoir le recueil de Colin, Comme des fantômes est bien un hommage aux auteurs qui ont bercé son enfance et qui ont formé l’écrivain qu’il est devenu. Reconnaissance aussi pour ses comparses écrivains qui ont bien voulu se prêter au jeu et accepter de faire de faux témoignages pour ce recueil.
Si Colin se posait la question, il n’aurait pourtant pas à se faire de soucis : ses écrits ne partiront pas en fumée et n’erreront pas dans l’oubli comme des fantômes.
Comme il l’affirmerait si bien : « Le roi est mort. Vive le roi ! Et puis du reste, on s’en fiche ! »
Mathieu ARÈS
Montréal, Boréal (Liberté grande), 2011, 135 p.
Commençons par une évidence : Solaris publie de la science-fiction. Et, sans vouloir généraliser, on ne peut nier l’apport de la science à ce même genre, tout comme les scientifiques, malgré l’apparente chasse gardée de leur juridiction, ne peuvent nier l’apport de la SF aux sciences dures, dont le genre a souvent été, d’une part, source d’inspiration de développements scientifiques ou technoscientifiques et, d’autre part, chien de garde éthique. C’est l’apanage de l’épistémocritique, rejeton de l’épistémologie, d’étudier cette interpénétration, cette interrelation qui existe entre la science et la littérature, ces deux forteresses du savoir que le profane observe comme étant opposées – en apparence seulement.
Jean-François Chassay, professeur au département d’études littéraires de l’UQAM, se penche sur la question épistémocritique de l’apport de la science dans la littérature depuis maintenant vingt-cinq ans, comme il nous le rappelle dans son dernier essai La Littérature à l’éprouvette, publié dans la toute nouvelle collection Liberté grande chez Boréal. La concision et surtout la limpidité formelle du propos destinent l’essai à un large public. Chassay évite ainsi d’utiliser une langue trop dense, mais sans jamais verser dans la niaiserie : le lecteur, au fil des pages, n’est ni perdu dans le dédale du langage parfois trop hermétique de l’universitaire, ni insulté dans son intelligence.
La narration, par moments un brin humoristique, souvent grinçante lorsqu’elle profite du médium pour se faire critique sociale (les créationnistes en prennent ainsi pour leur rhume), nous convie à l’exploration de trois « objets auratiques » (expression qu’il emprunte à Georges Didi-Huberman), c’est-à-dire (grosso modo) trois figures, trois thèmes à caractères scientifiques qui marquent de leur empreinte, chacun à leur manière, tout un pan de la littérature : la bombe nucléaire, l’évolution et l’ADN, et l’ordinateur.
Ceux qui connaissent l’auteur (ou le professeur) retrouvent ainsi trois de ses champs d’études fétiches, qu’il revisite ici. Et il faut appuyer sur le verbe « revisiter » : le lecteur assidu d’essais, et spécifiquement l’initié en épistémocritique, aura parfois l’impression qu’il y a des redites ; non pas à l’intérieur même de l’essai en question, mais plutôt par rapport aux publications antérieures de l’auteur : pensons par exemple à Imaginer la science : le savant et le laboratoire dans la fiction contemporaine (Liber, 2002), Dérives de la fin : sciences, corps et villes (Le Quartanier, 2008), ou Si la science m’était contée : des savants en littérature (Seuil, 2009).
Ceci étant dit, cela n’enlève rien à la pertinence de l’ouvrage, et le néophyte sera convié à un petit panorama d’œuvres qui font emploi de l’un ou l’autre de ces objets auratiques, sans être une simple liste ou un simple collage de plusieurs résumés d’œuvres de fiction. Non, le propos est beaucoup plus réfléchi, et démontre, tout particulièrement en ce qui concerne la bombe nucléaire et l’évolution darwinienne, une connaissance très approfondie du contexte social et scientifique qui berce les œuvres en question, et qui fait toute la force de l’essai. Pour ce qui est de l’ordinateur, l’ouvrage, marqué en cela par la vitesse à laquelle la technologie évolue, ne peut que demeurer ouvert, soulevant plus de questions que n’offrant de réponses.
Mais pour en revenir à la science-fiction, celle-ci, sans toutefois posséder l’exclusivité des œuvres citées dans l’essai, y a une place de choix, pour ne pas dire la part du lion (et en cela, vous pouvez remercier votre humble serviteur, qui a fourni une bibliographie de titres de SF à l’auteur…), bien qu’à certains moments l’ouvrage pèche par son format : trop court, on demeure un peu sur notre faim, l’auteur terminant souvent abruptement l’analyse d’une fiction pour mieux passer à une autre, alors qu’on a le sentiment persistant qu’il pouvait (voulait ?) en dire davantage. Mais bien entendu, plus un essai est long, plus il se peut qu’il rebute le difficile public des librairies…
Marc Ross GAUDREAULT
Bellaing, 2011, 192 p.
Ce numéro fatidique s’ouvre sur une nouvelle remarquable à deux titres. Son auteure, Aliette de Bodard, est française et écrit en anglais. Elle n’est pas la première. Sophie Masson, dont le père est français et qui est francophone, a une riche carrière en fantasy. Mais au moins a-t-elle l’excuse de vivre en Australie et non en France. « Quand l’ombre se répand sur la maison Jaguar » (« The Jaguar House in Shadow ») fait partie d’une série, comprenant aussi des romans, où les Espagnols n’ont pu conquérir l’Amérique Centrale parce que celle-ci a d’abord été découverte par les Chinois et qu’ils y ont introduit, entre autres, la poudre à canon. Des siècles plus tard, ses habitants sont champions mondiaux en nanotechnologie mais ont conservé leurs croyances. Pour eux, si des sacrifices humains n’alimentent pas le Soleil en sang, il mourra et le monde avec. Mais deux tendances s’affrontent : les traditionalistes (dont les prêtres, comme au temps de Moctézuma et de la guerre fleurie, font la chasse aux victimes) et les modérés, qui soutiennent que ces victimes doivent être volontaires, sans pour autant dédaigner de se saigner pour un oui ou pour un non à la manière de leurs ancêtres.
C’est l’histoire malheureuse de jeunes gens imprudents avides de liberté contre leurs aînés conservateurs, pendant que d’autres cherchent un compromis, même à leurs dépens. C’est tout autant l’étude sur la façon dont une civilisation traditionnelle peut évoluer sous l’influence de technologies avancées et sur les contradictions qui en découlent. Basée sur une connaissance étendue de la société aztèque, cette uchronie sociologique est encore remarquable par sa sincérité et son humanité. Elle a d’ailleurs été nominée pour les prix Hugo et Nebula en 2010.
Et c’est là le danger. A. de Bodard a choisi l’anglais comme vecteur et sa réussite est un mauvais exemple pour ses compatriotes (?) acharnés à cultiver une langue aux débouchés plus réduits et à qui, lorsqu’ils sollicitent des éditeurs étrangers, ces derniers demandent : « Vous n’auriez pas une version anglaise de votre récit ? » Quelle incitation à l’imiter et donc à se conformer aux standards de la SF états-unienne ! Encore plus révélateur : l’auteure n’a pas daigné traduire sa propre nouvelle. D’ailleurs, elle semble avoir fait l’impasse sur l’écriture en français. Cela l’intéresse-t-il ? En est-elle encore capable ?
« Pas de Drapeau pour Pluto » (« The Right’s Tough ») du Canadien Robert J. Sawyer utilise non sans malice un vieux procédé, celui des passagers d’un astronef qui trouvent les États-Unis bouleversés au bout d’un siècle : le pays s’est débarrassé des politiciens et de toute forme de gouvernement, considérés comme parasitaires, et ne s’en porte que mieux. Le Québécois Martin Lessard exploite un autre aspect de la société néo-libérale avancée. Par son traitement vieillot, son roman Terre sans mal consternait déjà. « Clause 207.1 » ne le rachète pas. Son idée-force est que le crédit facile, favorisé par les banques et cause de la crise immobilière états-unienne de 2007, obligera les usagers à endetter leurs enfants dès leur naissance, voire avant. Hélas, c’est un décalque fidèle du « Coût de la Vie » (« Cost of Living », 1952) de Robert Sheckley, certes mieux écrit et réactualisé tout en en conservant l’humour féroce, mais franchement gênant. « Jours d’automne » (« Días de otoño ») de l’Espagnol Santiago Eximeno est l’histoire intimiste et poignante d’un vieillard qui, après avoir posé plus de dix fois sa candidature, se voit refuser son rêve de jeunesse : émigrer vers une autre planète.
Ce numéro propose également un dossier sur la SF nordique. Malheureusement, « De la liberté de pensée aux franges de la folie », exposé de Jerry Määtä sur l’arrivée de la SF moderne et du fandom en Scandinavie, est très succinct sur la SF scandinave, qui, de toute façon, n’existe pas : il y a des SF danoise, norvégienne, suédoise et finlandaise sans grands liens entre elles. Des trois nouvelles, « Conte de Fer » (« Fairy Tale »), de Tor Åge Bringsvaerd, est un fragment succinct sur une révolte d’automates à laquelle survit un seul humain, pour avoir aimé son jouet. Plus élaboré, « Les Chiens de Lanzarote » (« Lanzarote Dogs »), de Jon Bing, est d’un intérêt réduit du point de vue SF : l’histoire a beau se passer à une époque où le niveau des océans s’est élevé de cinq mètres, elle raconte comment un navigateur débarqué aux Açores se fait dévorer par des chiens errants. Ces auteurs étant deux des quatre ou cinq grands de la SF norvégienne, ils ont produit des textes bien supérieurs. Mais qui en France comprend les langues scandinaves et connaît leur production ? Aussi la rédaction a-t-elle rempli ce dossier avec ce qu’elle pouvait, d’où l’absence de contribution danoise.
Par bonheur, « Myxomatos Forte TM » (« Myxomatos Forte TM ») sauve l’honneur. Romancier et nouvelliste relativement prolifique, Bertil Mårtensson est un des grands de la SF et de la fantasy suédoise du dernier quart du XXe siècle. Cette nouvelle, sa dixième traduite en français après l’avoir été en anglais, en italien et en allemand, n’est sans doute pas la meilleure, mais reste plus qu’honorable. Elle décrit une époque où toutes les maladies ont été vaincues mais où, leur manque ayant causé d’énormes troubles psychologiques et sociaux, il a fallu les réintroduire officiellement sous des formes atténuées, accompagnées toutefois d’une ordonnance médicale. Ce compromis ne satisfaisant pas tout le monde, un marché noir s’est instauré, ouvrant la voie à des affections dangereuses et enfin à des germes invincibles. À ce curieux récit sociologique s’ajoutent encore un compte rendu d’une exposition norvégienne, une entrevue avec les deux Norvégiens précités et une bibliographie de la SF scandinave publiée en français (où manquent quatre romans). Si insatisfaisant ce dossier soit-il, des non-initiés ne pouvaient guère faire mieux.
Il suit ceux consacrés aux SF latino-américaine (n˚ 7) et russe (n˚ 11), indice de la part de la rédaction d’une louable volonté d’ouverture, avec en plus la publication dans d’autres numéros de textes russe, argentin, italien, estonien et finlandais (un dans chaque langue seulement) et de quelques articles sur des SF exotiques. Jusqu’à quel point ? La revue base prudemment ses sommaires sur des apports anglo-saxons et francophones, d’où des dossiers sur le space opera (n˚ 2), Xavier Mauméjean (n˚ 3), Élisabeth Vonarburg (n˚ 4), Catherine Dufour (n˚ 5), Jacques Barbéri (n˚ 6), Cory Doctorow et Linda Nagata (n˚ 8), Michel Jeury (n˚ 9), Paul J. McAuley (n˚ 10) et E. C. Tubb (n˚ 12). Ce numéro frise presque donc l’exception.
Malheureusement, cette prise de risques aurait dû s’assortir d’une plus grande rigueur dans le choix des textes, ne fût-ce que pour ne pas conforter le lecteur dans l’idée reçue que la SF est une province anglo-saxonne et accessoirement française. Ce Galaxies n˚ 13 ne les fera peut-être pas changer d’avis. Il est, certes, inégal. Pourtant, il vaut la peine d’être lu, ne serait-ce que pour les nouvelles d’A. de Bodard et de Bertil Mårtensson.
Jean-Pierre LAIGLE
Caëstre, 2011, 160 p.
Ce numéro est le deuxième (plus le spécial consacré à Alain le Bussy) depuis l’interruption de deux ans qui a frappé ce magazine. C’est le quinzième (plus les spéciaux consacrés à Michel Demuth, Daniel Walther, Jean-Pierre Andrevon et Jacqueline H. Osterrath) de la nouvelle série, entamée en 2005 sous la direction de Jean-Pierre Fontana. L’ancienne était un fanzine ronéotypé publié de 1963 à 1973 par Jacqueline H. Osterrath, dont certains auteurs sont maintenant célèbres.
Chaque numéro comprend un dossier sur un auteur ou un dessinateur. Ici, George Barlow, plus connu pour ses traductions, articles et critiques que par ses nouvelles, parues surtout dans l’ancien Lunatique, mais aussi dans Fiction, Galaxie et des anthologies. Un inédit, « Le Reste de son âge », propose une transposition élaborée et astucieuse du retour d’Ulysse auprès de sa Pénélope à l’âge des étoiles. S’y ajoutent un poème en prose, une entrevue, une biographie et une bibliographie.
Parmi les nouvelles, « Increvable » de Franck Jammes relève à peine de l’insolite. « L’Huître et la perle », la mieux écrite, est une pochade surréaliste où Daniel Walther expose ses obsessions en assimilant un clitoris à une perle. « Le Preneur de Feu » (« The Fire Catcher ») de Richard Kadrey décrit un sinistre acteur de la prochaine guerre mondiale. « La Troisième Dimension » de Romain Lucazeau raconte avec humour l’expansion d’une colonie de bactéries pensantes grâce à un pot de confiture.
Jean-Pierre Andrevon renoue avec l’écologauchisme dans « Dernier Appel pour le vol Transatlantic 2026 ». Cette nouvelle utilise le difficile procédé de fragments épars pour composer un tableau catastrophique dont le lecteur doit déduire les manques. L’amorce est la pénurie de pétrole qui secoue la civilisation occidentale, ou du moins la France, et oblige à trouver des substituts. Pourtant, l’auteur est optimiste : le déclin de l’industrie arrête enfin le réchauffement climatique.
Il y a enfin deux classiques. Le plus court et le plus efficace, « Le Fantôme de l’horloge » (« Der Uhrenspuk », 1929) de Willy Seidel concerne une maléfique horloge qui régresse dans le temps. « Mort d’un agent secret » (« Morte di un agente segreto », 1961) de Lino Aldani est un récit d’espionnage sidéral dont l’ironie compense l’âge. Suivent deux articles, un sur une bande dessinée d’après Les Chevaliers de l’espace de Jean-Gaston Vandel, l’autre sur Un chalet dans les airs d’Albert Robida.
À part ceux de George Barlow et de Lino Aldani, il n’y a pas de textes longs, ce qui n’empêche pas ceux de Willy Seidel et de Daniel Walther d’être percutants, une qualité qui manque à celui de Romain Lucazeau, satire aimable mais limitée, et celui de Jean-Pierre Andrevon, insuffisamment développé et versant un peu trop dans la facilité pour être convaincant, alors que l’actualité aurait dû inspirer un auteur engagé comme lui. C’est un peu la caractéristique de ce numéro, honnête mais pas mémorable.
Jean-Pierre LAIGLE
Cadillon, 2011, 192 p.
Après une interruption, ce numéro autoproduit succède à quatre publiés par les éditions Zulma, eux-mêmes précédés de douze parus chez Joëlle Losfeld et du n˚ 1, aussi autoproduit en 1995, tous sous la direction d’un érudit passionné, Xavier Legrand-Ferronnière. Une histoire distendue et mouvementée qui prouve combien il est difficile d’imposer une revue de haut niveau consacrée au fantastique, à l’insolite et même un peu à la SF classique ainsi qu’à leur étude. D’autant plus qu’elle est concurrencée par le Boudoir des Gorgones (vingt-deux numéros) et Wendigo (seulement deux).
Ce numéro s’ouvre sur « Le Loup de Salem » (« The Salem Wolf », 1909) d’Howard Pyle, histoire de la malédiction d’une sorcière sur une famille. Mais c’est surtout celle d’une de ses victimes, devenue louve-garou, qui oublie ses méfaits de retour à son état humain. Cette nouvelle classique et bien écrite est assortie de l’intégralité des belles illustrations originales et s’inscrit dans le cadre de la chasse aux sorcières chez les premiers puritains états-uniens. Suit d’ailleurs une étude documentée de Michel Meurger : « Les Sorcières de Salem et la fiction américaine ».
« La Vengeance du Mort » (« The Vengeance of the Dead », 1894) de Robert Barr est basé sur une possession psychique en vue de bénéficier d’un héritage. « L’Opération merveilleuse du professeur Brigdmann » (1900) de Jean Bréchal a pu inspirer Les Mains d’Orlac à Maurice Renard : le bras d’un assassin, greffé sur un mutilé, échappe au contrôle de son bénéficiaire. Plus proche de la SF sociologique, le texte « Le Roi du Léthol » (1910) de Georges Price imagine le désastre social et médical d’une nouvelle drogue permettant de se passer de sommeil et donc de travailler plus.
« Une terreur en chemin de fer » (« A Railway Panic », 1856) d’Amelia B. Edwards est une histoire de fou sans rapport avec le fantastique, mais reste un bon traitement de la terreur. Elle est suivie de son plagiat probable, « Une heure d’express » (1910) de George Price, peut-être pas indispensable. « Le Curieux » (« Der Neugierige », 1928) et « Périple » (« Rundfahrt », 1921) d’Alexander Moritz Frey sont l’un un exercice littéraire en boucle sans fin, l’autre un cauchemar en plein jour. Une étude de Robert N. Bloch sur cet auteur allemand méconnu complète ce duo intrigant.
Cette livraison se conclut par un dossier sur un fantasme colonial qui a donné lieu à une légende. Le plat de résistance est la première partie (consacrée à l’aspect « scientifique ») d’une longue étude de François Ducos, « Le Gorille voleur de femmes dans les récits de voyages », abondamment illustrée et documentée. Elle est suivie par « La Vengeance du singe » (1878) de Bénédict-Henry Révoil et « Un drame au pays des gorilles » de Gervèsis Malissol (non daté), deux récits non fantastiques mais qui montrent combien ce mythe a pris racine dans la littérature populaire.
Dans sa nouvelle mouture, Le Visage Vert se définit comme « revue de littérature », rejetant en apparence la notion de genre et la diluant quelque peu dans le courant général. Sa présentation à la fois sobre et soignée y concourt. Ce serait un caprice d’esthète si elle ne se référait aussi aux auteurs populaires, leur donnant même un lustre qui les met à égalité avec les « vrais » écrivains. Revue élitiste, peut-être, mais pas snob. Cet éclectisme déplaira sans doute aux amateurs durs de durs, souvent sectaires, mais pas aux curieux et aux chercheurs de trésors oubliés.
Jean-Pierre LAIGLE
Paris, Fleuve Noir (Fantasy), 2011, 349 p.
Greg Keyes est un auteur de fantasy original. On se souvient de sa tétralogie Les Royaumes d’épines et d’os, qui mettait en scène Le Roi de bruyère, résurrection d’une sorte de Pan, dans un para-univers médiéval d’une grande violence. Avec ce texte il inaugure ce qui sera une série d’au moins deux textes dont un à paraître après traduction, Lord of the Souls. L’une des originalités de cette série, c’est d’être dérivée d’un jeu de rôle, The Elder Scrolls.
Dans La Cité infernale, on trouve avec amusement une référence à Swift qui, dans son troisième voyage, est aspiré par une île flottante, Laputa (au nom bien choisi), qui abrite des rois qui pressurent les habitants terriens. Ici, il s’agit aussi d’une île aérienne (Umbriel) qui utilise la planète (Tamriel). Le but des habitants de cette île aérienne est de se nourrir de végétaux et d’animaux de la terre, et de voler pour les cuisiner, au sens propre, les âmes des tamriens (matérielles et charnues).
Le monde d’Umbriel est très hiérarchisé : en bas les cuisines, où se retrouve une héroïne tamrienne qui, s’étant envolée vers Umbriel pour échapper à la mort, se voit contrainte de faire la cuisine ; en haut les dégustateurs qui sont les princes de cette île.
Le reste est fait de péripéties avec un prince tamrien parti pour délivrer la cuisinière, qui s’égare, est attaqué et n’atteint pas (encore) son but. La cuisinière, qui s’est échappée, est (pour le moment) dans l’impossibilité de le rejoindre. Tous deux ont en commun un secret, terrible. Et la cuisinière est celle qui permettra que s’accomplisse le destin.
Un monde bizarre, avec des êtres à demi chat, des Khajiits, des reptiles bavards qui ont des sourires de lézard, des arbres qui ont des vertus prophétiques etc. On l’aura compris, un univers original, même si les péripéties y sont prévisibles, et où la structure du jeu de rôle est palpable. Belle couverture de Paul Youll.
Roger BOZZETTO
Paris, Bragelonne (SF), 2011, 521 p.
Ancien pilote interstellaire, Titus Quinn vit désormais en reclus dans une maison-bunker sur les bords du Pacifique. Des années auparavant, au cours d’un voyage catastrophique, il a perdu sa femme, sa fille et tout son équipage. Seulement, le récit exact des événements est entaché de mystères : aucun autre rescapé en dehors de Titus n’a été retrouvé et celui-ci conserve le vague souvenir d’un univers parallèle, « l’Entier », dans lequel son vaisseau aurait été projeté. La femme et la fille de Titus sont-elles prisonnières de l’Entier ? Celui-ci existe-t-il vraiment ?
Lorsqu’une station spatiale en perdition découvre par hasard un passage vers l’Entier, on demande à Titus de retourner explorer cette nouvelle dimension, qui constituerait un moyen de transport extraordinaire. Le pilote déchu accepte, désireux de retrouver sa femme et sa fille. Seulement, l’Entier n’est pas exempt d’habitants. Ceux-ci verront d’un très mauvais œil le retour de Titus dans leur monde…
La Splendeur du ciel est le premier d’une série de quatre romans publiés aux États-Unis. Kay Kenyon nous propose un arrière-monde qui a tout pour être fascinant : l’Entier n’est pas un univers rempli de planètes sphériques comme dans le nôtre, mais plutôt une sorte de monde terrestre aux ramifications infinies, surplombé par un ciel de feu. Sur ce monde, où les déserts voisinent avec des villes luxuriantes, toutes sortes de civilisations (humaines et non-humaines) se sont développées, dominés par des géants cuivrés, les Tarigs. Il y a là tout un décor capable de susciter l’intérêt tant du lecteur de SF que du lecteur de fantasy (c’est ce qui m’a poussé vers ce roman, en plus de la magnifique illustration de Stephan Martinière).
Malheureusement, si La Splendeur du ciel possède un contenu intéressant, le contenant, selon moi, laisse sérieusement à désirer. Écrire une bonne histoire de science-fiction ou de fantasy ne nécessite pas seulement d’avoir un bon univers et une bonne histoire à présenter. Pour transmettre au lecteur une histoire, il faut mettre celle-ci en mots, il faut maîtriser adéquatement les techniques d’écriture (types de narration, etc.) et aussi être capable de structurer son récit de manière à accrocher le lecteur, afin que celui-ci comprenne ce qui se passe, à rendre attachants les personnages…
Or, j’ai eu l’impression que tout cela fait défaut au roman de Kenyon. Le fil du récit est sans cesse entrecoupé par des infodumps massives. Plutôt que de se focaliser sur quelques acteurs-clés, la narration saute constamment d’un personnage à un autre et multiplie inutilement les points de vue (beaucoup de personnages se révèlent en réalité à « usage unique »). Je ne me suis donc attaché à personne dans ce roman. Surtout pas à Titus, antipathique à souhait.
En fait, j’ai trouvé dans La Splendeur du ciel beaucoup de choses inutiles. Nombre de scènes pourraient être retirées, permettant à l’histoire d’aller directement au but : le premier chapitre, les vacances de Noël de Titus, sa passion pour sa belle-sœur, la rééducation de Titus chez les habitants de l’Entier, etc. Il faut une bonne centaine de pages avant qu’on puisse enfin pénétrer dans l’Entier et une fois qu’on y est, l’histoire principale s’éparpille en plusieurs sous-intrigues, ce qui a suscité mon irritation, puis mon ennui.
Dommage, car il y a de bonnes idées ici et là : notamment les scènes où l’on voit Sydney, la fille de Titus, vivre en quasi-symbiose avec les Inyx, des créatures chevalines à la fois sournoises et intelligentes.
Globalement, j’ai eu l’impression de lire un long premier jet qui demanderait à être dégrossi. Et restructuré, idéalement pour en faire un seul roman. Mais les séries sont à la mode…
Philippe-Aubert CÔTÉ
Paris, JC Lattès, 2011, 414 pages
L’Enfer est pavé de bonnes intentions et parfois de très mauvaises.
Ig Perrish se réveille avec la gueule de bois… et deux cornes sur le front. Pourquoi ? Quels actes à ce point immondes a-t-il pu commettre hier soir, après s’être saoulé à mort pour tenter d’oublier Merrin ? Merrin, l’amour de sa vie, qui a été assassinée et violée il y a un an déjà. Rare sont ceux qui, parmi les habitants de Gideon, ont cru à l’innocence d’Ig face à ce meurtre ignoble. Trop de preuves s’accumulaient contre lui. Heureusement, il fut acquitté même si la plupart des habitants le croient encore coupable aujourd’hui. Quant au véritable meurtrier, qu’Ig recherche toujours, il semble avoir disparu dans la nature. Mais peut-être qu’avec les cornes qui viennent de lui pousser sur la tête, Ig pourra le retracer et enfin venger Merrin. Après tout, les gens qu’il approche se mettent à lui confier leurs secrets les plus inavouables… comme s’ils se confessaient au diable lui-même !
Il s’agit là d’un scénario qui apparaît à première vue très classique pour tout amateur de fantastique… mais qu’en est-il vraiment, au-delà des apparences ? Après Le Costume du mort, premier roman surprenant, et l’excellent recueil de nouvelles Fantômes : histoires troubles qui a suivi, Joe Hill se devait de relever l’immense défi que représente une troisième offrande : surpasser les attentes déjà hautes de ses lecteurs. Remporte-t-il son pari ? Oui et non. Ma réponse me fait sourire alors que je l’écris puisqu’elle représente bien la dualité bien/mal présente ici.
Cornes propose une histoire de vengeance efficace dont la qualité principale repose sur les personnages. Cette même qualité se retrouvait également dans les précédents livres de Hill et c’est ce qui m’avait tant séduit chez cet auteur prometteur. Une fois encore, il a réussi à me faire entrer dans son imaginaire étrange, à me faire croire en ce petit village de Gideon et à ses habitants tous saints en apparence, mais camouflant tant bien que mal leurs démons intérieurs et des péchés. Le personnage principal devient de plus en plus attachant au fur et à mesure qu’on le découvre, au fil des événements présents et, surtout, de ses souvenirs.
Parce que l’autre force majeure de Cornes, ce sont les savoureux souvenirs de jeunesse qui rappellent certaines des meilleures histoires de Stephen King (Ça ou Le Corps). En tant que lecteur, on assiste avec nostalgie aux amitiés adolescentes d’Ig, à son premier et seul amour en la personne de Merrin, cette jolie rouquine… ce qui rend le roman d’autant plus tragique qu’on connaît le présent et les épreuves qui attendent Ig. Le bonheur est tangible dans ce passé pas si lointain, mais Ig n’est plus que l’ombre de celui qu’il était, à l’ombre du paradis. Le roman en est un de contraste ; il alterne constamment entre présent et passé, bonheur et malheur, amour et haine, lumière et ténèbres.
Par contre, le roman souffre de quelques longueurs quand on se trouve dans le présent, surtout dans la première partie du livre, où Ig apprivoise le nouveau don que lui confèrent les cornes sur son front. Parce que, une fois qu’on comprend comment fonctionne ce pouvoir surnaturel, on a hâte que ça débouche sur autre chose. Heureusement, ce qui nous attend dans la deuxième partie, ce sont les souvenirs d’Ig qui apportent un souffle revigorant à la lecture. Et les parties suivantes présentent des révélations surprenantes et une vengeance digne de ce nom. Si le début de l’histoire m’avait laissé plutôt froid, les flammes de l’Enfer, elles, sont venues me chercher quelques dizaines de pages plus loin.
En somme, je dirais que Cornes est un très bon roman fantastique pour tous les amateurs de personnages qui cachent des secrets très sombres et pour ceux qui, comme moi, aiment plonger dans la douce nostalgie d’une jeunesse heureuse.
Jonathan REYNOLDS
Paris, Milady, 2011, 284 p.
Après que la chick-lit ait essaimé dans le très populaire sous-genre du roman de vampires (à travers la trop souvent insipide bit-lit), il semble que le dernier rejeton en règle de la littérature populaire destinée aux femmes modernes et branchées emprunte le cadre d’une apocalypse zombie pour mieux donner des leçons de vie de couple.
Arrêt sur image.
Si si. Vous avez bien lu. Le roman de Jesse Petersen, traduit de l’anglais sous le titre Zombie thérapie, est bel et bien un crossover, un hybride contre-nature entre l’horreur gore de la fiction d’une pandémie de zombies anthropophages et la légèreté d’un ouvrage de croissance personnelle à la sauce John Gray (auquel on doit toute la série psycho-pop des Men are from Mars, Women are from Venus trônant sur toute bonne cuvette des toilettes de couples au quotidien ennuyant/envahissant). On s’en doute, une telle alliance, de prime abord impossible, verra l’un des deux amants négligé.
Et hélas pour nous, amateurs de littérature de genre de l’imaginaire, ce sont bel et bien les zombies qui pâtissent. Le synopsis tient en deux lignes : un couple sur le point de divorcer ranime sa flamme alors que la population de Seattle, puis de la Côte Ouest tout entière, se métamorphose en zombies affamés. Certes, il y a bien de la cervelle putréfiée qui gicle sous les coups d’armes à feu/blanches/contondantes variées. On a même droit à des écrasements de cadavres animés sous des roues de voiture.
Sauf que l’apocalypse zombie ici dépeinte est à classer dans le registre de la satire – mais non pas d’une satire gore très sanguinolente, digne d’un bon court-métrage issu du festival Spasm, où la monstration de l’abject se fait dans une débauche hyperbolique qui est la signature de toute fiction eschatologique honorable mettant en scène des morts-vivants cannibales et contagieux. Non, c’est plutôt une satire légère, au ton badin, s’insérant dans des scènes à la violence épurée, où les descriptions détaillées cèdent le pas à un rythme rapide… qui ne fonctionne pas. Les péripéties secondaires se multiplient, se terminant invariablement de manière trop expéditive, laissant le lecteur sur sa faim.
À certains moments, l’auteur fait pourtant montre d’éléments ma foi fort intéressants, comme cette secte d’illuminés, survivants des morsures zombies et terrés dans un casino où les morts continuent à faire fonctionner les machines à sous, inlassablement ; secte qui a tôt fait de séquestrer notre couple de héros. On se dit : ah ! voilà qui devient captivant ! Et bien non. L’auteur évacue cette sous-intrigue du revers de la main, nos deux héros, désormais (ré)unis par la menace anthropophage, organisant une évasion par trop facile, le chapitre se terminant par une morale mièvre sur la construction/solidification du couple, morale d’ailleurs annoncée à chaque sous-titre de chapitre, chose Ô combien agaçante d’ailleurs, l’amorce d’un chapitre tuant invariablement l’embryon de suspense que l’ensemble aurait pu avoir.
On note également une fâcheuse complaisance à la promotion publicitaire, les marques se succédant comme un défilé, les chandails Nike côtoyant les consoles XBox et autres camionnettes Cadillac Escalade. Le lecteur ne peut que se questionner sur l’utilité de telles insertions. L’auteur recevrait-il des subsides ? Chose certaine, s’il s’agit d’un effet de style pour faire « branché », ma foi, c’est un échec, la chose m’étant plutôt apparue comme une sérieuse insulte à l’intelligence du lectorat. Il faut dire que les clichés du sous-genre du récit de zombie se succèdent de manière prévisible ; la faiblesse du langage se faisant le miroir de la faiblesse de l’intrigue.
L’originalité de l’entreprise fictive de Jesse Petersen est certes louable, mais l’ensemble, malheureusement, tombe à plat. Comme quoi, l’ajout de zombies à un fade récit ne garantit pas la réussite romanesque.
Dommage.
Marc Ross GAUDREAULT