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Pour les écrivains

L'univers de la SFQ

Lectures

Norbert Spehner, Sam Lermite, Nathalie Faure, Roger Bozzetto, Jérôme-Olivier Allard et Richard D. Nolane

Exclusif au Volet en ligne (Adobe Acrobat, 1.16Mo) de Solaris 175, Été 2010

 

Michael Marshall
Les Vents mauvais

Neuilly-sur-Seine, Michel Lafon, 2010, 362 p.

 [Couverture] Michael Marshall est un de ces écrivains populaires qu’il est plutôt difficile d’enfermer dans un genre défini. Un peu comme Dan Simmons, il aime brouiller les pistes et ses meilleurs romans naviguent dans des eaux génériques variées, passant de l’un à l’autre sans complexe. Les Vents mauvais (le titre original, très stephenkingien, est Bad Things) a été publié sous l’étiquette « thriller », une appellation trop restrictive puisqu’il s’agit aussi d’un récit fantastique (ce que trahit d’ailleurs l’illustration de couverture dont la sémantique visuelle nous suggère une histoire d’envoûtement, voire de sorcellerie). Ce récit est d’ailleurs tellement fantastique (au sens générique) que j’avoue humblement avoir la curieuse et gênante impression de ne pas avoir tout compris… Bref, j’aurais beaucoup de mal à expliquer très précisément, en termes cartésiens, ce que sont ces « mauvaises choses » qui empoisonnent l’atmosphère de Black Ridge, dans l’état de Washington, ancien lieu de résidence idyllique de John Henderson avant qu’un drame atroce ne mette fin à la vie de son fils Scott et ne vienne faire voler en éclat sa vie de famille.

Trois ans se sont écoulés depuis que Scott est mort dans des circonstances pour le moins bizarres. Henderson, un ancien avocat, est maintenant serveur dans une pizzeria, au bord de la mer, en Oregon. Un jour, il reçoit un étrange courriel : « Je sais ce qui est arrivé ». Tout d’abord persuadé qu’il s’agit d’une sinistre plaisanterie, il décide d’ignorer le message. Mais quand il est contacté par une Ellen Robertson terrorisée, qui prétend que son mari est mort dans les mêmes circonstances que Scott, il décide de retourner à Black Ridge, en quête de la vérité. Une intrigue secondaire (moins insolite mais plus palpitante, parce que davantage axée sur l’action) implique la fille de son patron qui a comme copain un voyou toxicomane sans cervelle qui n’arrête pas de se fourrer dans les pires guêpiers. Chaque fois, c’est un John Henderson plein de ressources qui va intervenir de manière musclée pour régler le problème…

À Black Ridge, Henderson est confronté à une communauté fermée, gangrenée par des forces hostiles, inexplicables. Des événements qui défient l’entendement et la raison se produisent : des morts inexpliquées, des pannes de voitures ponctuelles, des actes de vandalisme, etc. Inutile de demander l’aide de la police locale qui ne manque pas une occasion de lui exprimer son hostilité. Quelqu’un, dans cette communauté, manipule « les vents mauvais », joue avec les forces du mal. Mais qui et pourquoi ? Voilà ce que John finira par découvrir (du moins partiellement…) alors que le dénouement approche, dénouement qui sera à la fois étrange et violent.

Marshall est un conteur de fort calibre qui sait comment accrocher son lecteur et le mener à bon port. Tout ce roman baigne dans une atmosphère étrange et, une fois terminée, l’histoire nous trotte longtemps dans la tête car il reste des zones d’ombre que ne pardonneront peut-être pas des lecteurs trop cartésiens. Certaines scènes de la fin, à la limite du compréhensible, sont d’une étrangeté déroutante. Encore une fois, il y a des éléments qui m’échappent, que je serais bien en mal d’expliquer, mais force est de reconnaître que cela contribue à entretenir l’atmosphère trouble et mystérieuse de cette histoire hors norme au suspense fascinant.

Norbert Spehner

 

Terry Brooks
Comme par magie : les secrets d’écriture d’un best-seller de fantasy

Paris, Bragelonne (Essais), 2010, 206 p.

 [Couverture] Cher Terry,

Tu me pardonneras cette familiarité j’espère, après tout on n’a pas si souvent l’occasion de s’adresser à une idole de jeunesse. J’avoue ne pas trop avoir suivi ton actualité récemment. Disons que mon intérêt pour la light fantasy s’est un peu émoussé. En ce moment, je redécouvre plutôt les grands anciens (Lovecraft, Howard), qui avaient de moins bonnes manières. J’ai un faible en particulier pour le papa de Conan (œuvres complètes en cours de parution chez ton éditeur français) : en plus de souffrir d’un complexe de Jocaste non résolu, c’était un méchant réactionnaire doublé d’un romantique comme on n’en fait plus. Vise le paradoxe !

J’ai enfin terminé ton bouquin, moitié autobiographie, moitié conseils à l’aspirant écrivain que je suis depuis mes dix-huit ans : un peu emmerdant au début il faut bien l’admettre. Mais le dernier chapitre est génial. Tu féliciteras ton traducteur de ma part. Quand il te fait dire : « Si vous ne pensez pas qu’il y a de la magie dans l’écriture, vous n’écrirez probablement rien de magique », je crois qu’on est vraiment dans la poésie, la vraie. Et puis cette trouvaille : « L’écriture, c’est la vie. Respirez la profondément ». C’est beau, m’sieur  !

La semaine dernière, on s’est gravement pété la tronche avec mon pote Olivier (à coups de « Spirit of Kinsale » : un tiers de Guinness, deux tiers de whisky) tout en imaginant comment écrire des best-sellers et devenir riche comme toi. Nous lisions les chapitres clés de ton livre, Olivier jouait ton rôle, il hurlait à travers le pub : « Sam, petit con, n’oublie pas qu’une bonne histoire, c’est une bonne entame, un bon milieu et une bonne fin ! Et des personnages qui évoluent ! C’est le problème, tes personnages sont nuls à chier ! »

Moi je faisais le jeune padawan, je vomissais par terre en essayant de retenir les dix commandements du bon écrivain (n° 10 : N’ENNUYEZ PAS LE LECTEUR). Qu’est-ce qu’on a rigolé !

Il y a tout de même quelque chose qui m’échappe. Tu vois, on se ressemble tous les deux. Moi aussi, dans mes vertes années, j’ai lutté contre l’ennui par la lecture, moi aussi j’ai des idées, moi aussi je suis tête en l’air, toujours entre deux mondes. Alors pourquoi ça ne marche pas, mes histoires ? Dommage que Lester Del Rey soit mort, il me l’aurait peut-être dit, lui ! J’adore le passage où il te fait comprendre que le manuscrit des Pierres Elfiques de Shannara est tout pourri mais qu’il se propose, quasiment, de le réécrire à ta place.

Tu donnes du métier d’éditeur une image décomplexée, un brin cynique. Chez nous ça ne se passe pas de la même façon. L’éditeur n’est absolument pas un type prêt à tout pour vendre plein de livres. L’éditeur est un artiste dans l’âme qui ne publie que des œuvres de la plus haute qualité littéraire, tant pis pour le fric. Quand tu as le malheur de présenter un manuscrit imparfait, il te dit clairement pourquoi il te croit incapable d’écrire de la fantasy ou de la science-fiction : « Ça n’est pas que tu n’as pas de talent, mais tu ne connais rien ni à la fantasy ni à la science, encore moins à la fiction. » Je la trouve un peu gonflée, celle-là. D’abord, c’est pas de la SF que j’écris en ce moment, c’est un roman d’amour, un peu comme Hogg, de Samuel Delany. L’histoire d’un type qui est tombé raide dingue d’une fille, il ramperait par terre pour elle. Le problème, c’est qu’à chaque fois qu’il tire son coup il éjacule huit litres de sperme. Huit litres ! La fille en a marre d’être inondée, elle le plaque, et lui se suicide : il va se branler dans la baignoire et finit noyé. C’est une idée que j’ai eue en lisant la revue Science et Vie : ils y parlaient d’une espèce de scarabée d’Afrique dont le mâle a un éjaculat qui fait un dixième de son poids, c’est dingue. Les femelles aiment bien parce qu’il fait vachement chaud là-bas et que tout ce liquide, ça les réhydrate. Bref, ces affaires de bestioles, d’humeurs et de suicide, c’est à cause de Darwin et toutes ces conneries. De Jocaste aussi, sans doute.

Tu as toujours eu la main lourde, Terry : dans tes livres, le prix est bien trop salé et l’histoire, comme la compote, trop sucrée. Il paraît que tu as un peu perdu de ta superbe sur le marché américain. La concurrence y est affreuse. Au fond, le cinéma représente peut-être une porte de sortie honorable ? Par contre, je suis d’accord avec toi : finies les novélisations. L’avenir est à l’adaptation. On parle de transposer sur le petit écran plusieurs œuvres de fantasy célèbres. Pourquoi pas la tienne ? Une série comme L’Épée de vérité marche très fort, en ce moment. L’auteur s’appelle aussi Terry, c’est bon signe. À défaut d’une complète reconversion, pense au moins à te diversifier un peu. Crois-moi, aujourd’hui, la fantasy, c’est vraiment un métier de cloportes. D’ailleurs, moi, c’est décidé  : je ne tenterai plus d’en écrire, je ne ferai plus qu’en regarder les adaptations à la télé.

Amicalement, ton lecteur fidèle,

Sam Lermite

 

Lucie Chenu
Les Enfants de Svetambre

Encino, Black Coat Press (Rivière Blanche), 2010, 300 p.

 [Couverture] Lucie Chenu, anthologiste reconnue, ancienne directrice de collection aux éditions Glyphe, a fait travailler de grands auteurs français. Ce recueil donne l’occasion de découvrir l’écrivaine.

L’auteure déteste les étiquettes, il est donc inutile de chercher dans ces textes un genre en particulier. Le lecteur trouve plutôt une unité de ton : ce qui rassemble ces vingt-six nouvelles de longueur variable, c’est l’amour de la vie, le respect des différences, les portraits de femmes qui sont aussi des mères, les descriptions d’hommes qui sont aussi des pères, les enfants… bref, tout ce qui touche de près ou de loin à l’humain, avec une volonté de défendre les faibles. Lucie Chenu a le don de rendre ses personnages présents par les sens : toucher, vue, ouïe, odorat… avec justesse.

Souvent, ses histoires sont des contes modernes qui se basent sur un fait vécu plus ou moins déformé : « Le Vent d’autan », dont on dit qu’il rend fou dans le Sud-Ouest de la France, évoque une mère et sa fille qui manquent d’être séparées. « Carnaval », où la fête populaire de village vire au cauchemar en pleine foule, j’en frissonne encore !« La Cime et le gouffre » donne toute la mesure d’une vie sauvée par les créatures magiques des grottes, et bien sûr, il y a un prix à payer. Les cavernes, un thème cher à l’auteure, qu’on retrouve jusque sur l’astéroïde où se déroulent de bien étranges « Noces de diamant ». Dans le « Village aux chats » on assiste aux prémisses d’un amour impossible entre deux êtres solitaires et déchirés. Conte encore, mais qui va chercher son inspiration en Asie avec les « Trois Sabres », objets plus conscients que leurs incarnations, au visuel digne d’un film d’Ang Lee.

L’Histoire enfin, thème du « Sang du temps », une étrange uchronie fantastique mettant en scène le photographe Nadar et un président français beau parleur, au pays de Sissi impératrice.

Elle vit entourée de chevaux, chiens et chats… et cela paraît ! De la très courte et hilarante « Guide de la métamorphose animale à l’usage des sorciers débutants », en passant « Au-delà de la porte », poignante et dure, puis par un monde où les loups sont plus doux que les hommes pour la jeune « Fille-mère » obligée de vivre dans les bois, le lecteur change de perspective souvent. Animaux vengeurs parfois, à l’image des « Aigles de Valmy » qui font basculer le lecteur de l’émerveillement de voir des rapaces en semi-liberté, a un final digne des Oiseaux d’Hitchcock.

Femme, Lucie Chenu se fait aussi porte-parole… Mélusine, protectrice sans concessions dans « La Source », Lilith, mère et héroïne d’un texte écrit à six mains avec Julien Fouret et Delphine Imbert dans « Haine, rupture et commencement » qui met en scène un paradis vu par les différents protagonistes, où le Créateur paraît ici bien peu soucieux de ses créatures et Adam très « mâle contemporain » ! Autre Genèse, des temps modernes cette fois, évoquée dans « Clonage », où la maternité, devenue scientifique, recèle des surprises inattendues ; la transformation d’une carriériste en mère n’étant pas la moindre. Des femmes vengeresses, comme Mari, dans « Ulates », qui a lancé une malédiction inusitée et originale contre les hommes d’un village perdu. Des femmes qui s’émancipent, à l’instar de Carol dans « Un si long trajet » aux tons de road movie déjanté vraiment excellent, dont les images et les sensations prenantes et fortes renvoient aussi à un cheminement intérieur. Amazone libre dans « Retour à Gaïm’Hya », qui évoque avec justesse l’univers Ténébran de Marion Zimmer Bradley qu’elle n’a pu citer directement pour des questions de droits.

Lucie Chenu l’humaniste a aussi écrit pour lutter contre les injustices et tyrannies. Des êtres différents s’acceptent ou se repoussent, « Le Havre de l’îlot sans nom » est un journal d’aventures maritimes, un voyage évocateur qui transformera ses protagonistes. Liberté, thème central de « Traitement de texte », où elle rend hommage à Asimov en évoquant un régime totalitaire et des intelligences artificielles réglées sur les Trois lois de la robotique.

L’auteure évoque aussi l’enfance qui trouve souvent des solutions désarmantes de simplicité aux problèmes des adultes. Des jumeaux complices et attachants de « Chœur de dragons » à la petite Sophie, seule capable de lever « La Malédiction du gardien » par son innocence et son bon sens ! Les enfants, chez Lucie, sont attachants et souvent justes. Le lecteur est à hauteur d’enfant quand il entre dans cet étrange « Théâtre de barbe bleue » où la réalité bascule jusqu’à la chute, gourmande et terrifiante !

Exercice difficile que de résumer cette anthologie variée et pourtant unifiée dans sa thématique de fond. Si vous aimez l’humour, le fantastique, l’horreur, les contes, la science-fiction et, tout simplement, les bonnes histoires, ce recueil est pour vous ! Car les styles et les genres ne sont là que pour servir le propos de l’auteur : montrer des êtres humains, sous toutes leurs facettes, des plus belles aux plus contestables. Si vous aimez les histoires qui remuent, enchantent, laissent leur trace dans la tête et dans le cœur… c’est à lire absolument !

Nathalie FAURE

 

 

Arnaud Huftier
Jean Ray, l’alchimie du mystère

Amiens, Encrage (Travaux n˚ 53), 2010, 768 p.

 [Couverture] Les amateurs de Jean Ray sont priés de casser leur tirelire pour se procurer cette somme, ce monument qu’a édifié Arnaud Huftier, spécialiste reconnu de Jean Ray. Vous y trouverez tout ce que vous désirez savoir, connaître, admirer chez Jean Ray/John Flanders – et les autres pseudos sous lesquels se dissimule Raymond de Kremer pour publier dans mille revues, nouvelles, romans policiers, romans jeunesse, d’aventures, fantastiques etc. Sans compter les anthologies, les préfaces, les articles dans les deux langues belges, le français et le flamand.

Huftier s’est attelé à cette tâche avec un enthousiasme qui fait plaisir à voir. Il a réussi à montrer comment les deux faces linguistiques, qui ne produisent pas le même type de nouvelles ni de romans, divergent d’abord, au gré des circonstances, puis convergent vers une sorte d’unité retrouvée. Pour ce faire, il a exploré les archives, la correspondance, il a dépouillé mille revues dans les deux langues, et il propose une bibliographie quasiment exhaustive. Il s’est aussi passionné pour les étapes de la réception de Jean Ray dans le monde et plus particulièrement dans le domaine francophone. On apprend que cet auteur, qui a commencé à se faire connaître en France que dans les années cinquante-soixante – par les éditions Marabout, après que Mystère Magazine et Fiction en avaient publié des nouvelles –, avait commencé à publier (des poèmes) dès 1904. Qu’il avait eu une période où il écrivait des pièces de théâtre, que – dans les années vingt-trente – il avait été reconnu comme auteur belge éminent dans les cercles littéraires parisiens…

Il semble ainsi avoir vécu plusieurs vies au plan de la reconnaissance de son originalité par le public. Celle-ci est advenue tardivement, mais massivement puisque Jean Ray est l’auteur belge le plus traduit après Simenon. Huftier argumente, analyse et fait vivre cette vie de forçat des lettres. Il balaie aussi la légende que Jean Ray avait construite et laissé construire autour de sa personne. Non, il n’a jamais été un aventurier. Si l’on excepte quelques années de prison pour malversation, il a toujours habité à Gand, où d’ailleurs la municipalité propose un parcours des endroits où il a situé ses nouvelles, et où il a vécu.

Devant un tel ouvrage, riche, érudit sans jargon, illustré de centaines de couvertures d’époque, on se sent comme un enfant devant une pâtisserie. On voudrait tout lire d’un seul coup, mais non – le parcours est fléché : il est nécessaire de le suivre. À moins de picorer çà et là au gré de la fantaisie, et se laisser emporter dans cette croisière au fil du temps, où l’on croise les ombres des nouvelles et des romans que l’on a aimés.

Roger Bozzetto

 

Jean-Louis Fetjaine
Les Chroniques des elfes T.3 : Le Sang des elfes

Paris, Fleuve Noir (Fantasy), 2010, 298 p.

 [Couverture] Si vous êtes amateur(trice) de fantasy, vous avez peut-être déjà entendu parler de Jean-Louis Fetjaine. L’intéressé est un romancier qui publie deux livres par an. La livraison du printemps compte traditionnellement un inédit en grand format (cette année, Le Sang des elfes, dernier tome de la trilogie dite des Chroniques des elfes, chez Fleuve Noir), et une réédition en poche chez Pocket (L’Elfe des terres noires pour le mois d’avril). En termes d’édition, c’est ce qu’on appelle une « synergie ».

En termes de tout le monde, nous tenons là un artisan de best-sellers. L’inédit en grand format fourni par Jean-Louis Fetjaine chaque année se vend bien (tirage de tête confidentiel, mais on peut tabler sur un chiffre à quatre zéros). Ses premiers ouvrages, qui datent d’une dizaine d’années, sont constamment réédités chez Pocket. D’un abord aisé, syncrétiques, ils touchent tout l’éventail des amateurs de fantasy, jeunes comme vieux, filles et garçons. L’auteur de la Trilogie des elfes et du Pas de Merlin (des titres pré-Fleuve Noir, parus chez Belfond entre 1998 et 2004), par ailleurs journaliste et éditeur, est en plus un champion du club France Loisirs, où il affiche un public de lecteurs fidèles.

Il s’agit d’une mécanique bien huilée, efficace. Ces romans tentent de rapprocher le folklore celtique de l’imaginaire nordique, un phantasme de monde arthurien de la réalité historique la plus prosaïque. Ils mettent en scène des personnages généralement assez fouillés, dans des situations où chacun peut les reconnaître, ou plutôt reconnaître en eux un archétype, un avatar du Héros. On se sent en terrain connu avec ces personnages, ils pourraient être tirés de Tolkien, de Eddings, de Williams. Les personnages secondaires sont à l’avenant, les thèmes sont facilement identifiables. Les intrigues associent en général un récit d’apprentissage à un antagonisme de grande envergure, manichéen, avec une forte dimension épique.

Le Sang des elfes, à ne pas confondre avec le roman éponyme d’Andrzej Sapkowski, commence dans une ambiance délétère, façon veillée d’arme, Fort Alamo revisité. Les armées monstrueuses de l’Innommable s’apprêtent à assaillir la forteresse d’Agor-Dôl et à déferler sur les terres libres, tandis que les protagonistes – rencontrés lors des épisodes précédents – s’affairent autour de considérations et de rivalités très personnelles. Un monde sépare les nains de la Montagne Noire des elfes de la forêt d’Eliande et des hommes du royaume de Logres, ils n’ont pas le même rapport au destin, en dépit de la menace commune ils demeurent ennemis. Lliane est la fille de Morvryn et de la douce Arianwen, roi et reine (défunte) de Cill Dara en Eliande. Lliane porte trois fardeaux. Une couronne, héritée un peu malgré elle ; la responsabilité de construire l’alliance des peuples pour mener la guerre contre l’Innommable ; et, dans sa chair, l’instrument de la fatalité, l’enfant qui, un jour prochain (et pas plus tard que dans la Trilogie des elfes susnommée) réunira peut-être les quatre tribus de la déesse et y mettra fin du même coup, annonçant une ère nouvelle.

Nous ne sommes pas dans un roman de fantasy comme un autre. Un signe : les noms. Prenez le nom de cette lance, Gilgalad. Elle rappelle le nom d’un roi elfe évoqué dans Le Silmarillion. Ce n’est pas le seul point commun. Le conflit contre une déité abominable, le bestiaire, les rivalités tenaces entre peuples, les passions exacerbées, d’autant plus violentes qu’elles sont non humaines, les figures de femmes glamour, à la fois fortes et éthérées, le sentiment de fatalité qui enrobe l’action : Le Sang des elfes est rempli de détails spécifiquement « tolkienen ». Dans le monde de Jean-Louis Fetjaine, les caractères, les situations, les noms sont tout autant inventés qu’empruntés.

Comme le Silmarillion était une sorte de préquelle au Seigneur des Anneaux, les Chroniques des elfes sont une préquelle à la Trilogie des elfes. Fetjaine a écrit son Silmarillion à lui. Mieux : il a écrit une version romancée du Silmarillion, celle dont peut-être il a rêvé à la lecture de l’œuvre de Tolkien (inachevée, comme chacun sait). À cette fanfiction stylée, luxueuse, on peut néanmoins préférer le diptyque du Pas de Merlin, qui marquait une évolution progressive de l’auteur vers le roman historique (on parlera au cas d’espèce de fantasy historique). Genre passionnant s’il en est, mais exigeant, qui nécessite une documentation considérable pour les moindres détails. Exigence et efforts que l’auteur n’a pas souhaité renouveler ici, préférant la facilité d’accès qu’offre un univers imaginaire qui, s’il est pétri d’influences moyenâgeuses plutôt bien restituées, n’en reste pas moins d’un classicisme redoutable – simple déclinaison d’une trame par ailleurs fort commune dans le corpus de la fantasy contemporaine (il ne s’en cache pas d’ailleurs).

Lliane va-t-elle unir les peuples et réussir à contrer les menées de l’Innommable, ou bien renoncer devant les difficultés qui pleuvent sur elle ? Soutenu par cet enjeu, l’intérêt peut rester constant jusqu’au bout, étant entendu que le lecteur averti devinera facilement le dénouement de l’histoire, puisqu’il s’agit, on le répète, d’une préquelle. L’attrait de l’auteur pour la violence, qui nous vaut quelques passages d’une brutalité inouïe, le rapproche par moments d’un Thomas Day plus que de Tolkien ou de Lord Dunsany, sans que la morale finale, stigmatisant l’inanité de la guerre et l’usage immodéré du pouvoir, n’ait pourtant à souffrir d’équivoque.

Au fond, pas de grande ambiguïté ici, pas de fumisterie ni d’hystérie, mais le plaisir simple des demeures bien tenues.

Sam Lermite

 

 

David Gaider
Dragon Age : The Stolen Throne
Dragon Age : The Calling

New York, Tor, 2009, 400 et 444 p.

 [Couverture]  [Couverture] David Gaider travaille pour la compagnie canadienne de jeux vidéo BioWare. Au cours des quinze dernières années, il a, entre autres, fait partie des équipes de conception de grands succès vidéoludiques comme Baldur’s Gate 2 et Star Wars : Knights of the Old Republic. Il a récemment collaboré, en tant que Lead Writer, à l’élaboration de Dragon Age : Origins, l’un des derniers opus de BioWare, en plus d’écrire The Stolen Throne et The Calling, deux romans situés dans le même univers que le jeu et agissant à titre de préquelles. Je mentionne au passage que cette critique traite des versions originales anglaises des romans de Gaider. Notons que le premier tome du diptyque est paru en français, chez Milady, sous le titre Dragon Age : Le Trône volé. Aucune annonce n’a encore été faite en ce qui a trait à une éventuelle traduction de The Calling.

L’intrigue de The Stolen Throne se tisse autour de la figure du prince Maric, qui doit tout mettre en œuvre pour chasser l’usurpateur s’étant emparé du trône du royaume de Ferelden, et réclamer la couronne qui lui revient de droit. Le récit débute alors que la mère de Maric, la reine rebelle Moira, est trahie puis assassinée par des nobles féreldiens qui ont prêté allégeance au roi imposteur. Obéissant aux ordres de sa mère mourante qui l’implore de fuir, le prince Maric trouve refuge pour un temps dans les bois encerclant le campement de l’armée rebelle. Échappant de justesse à ses poursuivants, il fait la rencontre de Loghain, un jeune brigand bourru qui accepte de lui venir en aide. Débute alors la quête du prince Maric qui devra, dans l’espoir de récupérer sa couronne, rallier les troupes rebelles et convaincre les nobles féreldiens de se joindre à sa cause. Dans ses pérégrinations, Maric sera accompagné par Rowan, la fille d’un noble qui lui avait été promise alors qu’ils étaient tous deux enfants, puis par Katriel, une elfe aux allégeances changeantes.

Récit initiatique de facture plutôt classique où un jeune homme doit se montrer à la hauteur d’un héritage familial légendaire et restaurer la paix dans un royaume déchiré, The Stolen Throne est un roman correct, mais demeure avant tout un instrument promotionnel pour le jeu de BioWare. Si l’intrigue est assez enlevante pour soutenir l’attention du lecteur, l’écriture de Gaider manque toutefois de finesse et les fréquentes ellipses narratives brisent le rythme du récit. Citons, à titre d’exemple, la bataille finale, qui aurait dû être le point culminant de The Stolen Throne, et qui n’est que brièvement résumée à l’occasion d’un récit enchâssé.

The Calling s’avère un texte beaucoup mieux écrit et, dans l’ensemble, bien plus intéressant que le premier roman du dyptique. On y accorde une place importante aux Grey Wardens, mentionnés brièvement dans The Stolen Throne. Ces derniers, qu’ils soient humains, elfes ou nains, guerriers, mages ou voleurs, sont chargés depuis des millénaires de protéger le monde contre les darkspawn, des créatures souterraines maléfiques rappelant sur plusieurs points les orques tolkieniens. Lors d’une cérémonie appelée Joining, les aspirants Grey Wardens boivent du sang de darkspawn. Ceux qui survivent à l’ingestion de ce poison mortel sont acceptés dans la confrérie et désormais dotés d’une immunité contre les effets nocifs du sang de leurs ennemis. Alors qu’ils avancent en âge, les Grey Wardens sentent néanmoins la corruption qui les habite depuis le Joining les consumer progressivement. Se résignant à leur sort et répondant au Calling, les vétérans Grey Wardens partent alors seuls vers les Deep Roads, un passage souterrain depuis longtemps abandonné par les nains, pour mener une ultime bataille contre les darkspawn dont ils ne reviendront pas vivants.

L’histoire de The Calling se déroule une quinzaine d’années après les événements décrits dans The Stolen Throne. On y retrouve à nouveau Maric, désormais héros et roi de Ferelden. Le souverain reçoit un jour la visite de Genevieve, commandante des Grey Wardens, qui lui fait une singulière requête. Elle demande au roi d’accompagner sa troupe dans les Deep Roads, qu’il avait traversées quinze ans plus tôt en tentant de rejoindre l’armée rebelle. Bregan, l’un des Grey Wardens les plus hauts gradés et le frère de Genevieve, s’y est aventuré afin de répondre au Calling. Or, la commandante est habitée par l’inébranlable certitude que son frère n’est pas mort. Puisqu’il détient des informations qui pourraient permettre aux darkspawn d’envahir à nouveau Ferelden, elle doit retrouver Bregan et éviter à tout prix qu’il ne trahisse les Wardens.

Rejetant du revers de la main l’avis de son ami et conseiller Loghain, Maric accepte la requête de Genevieve. Le roi, la commandante ainsi qu’un petit groupe de Grey Wardens, dont le jeune Duncan, quittent le palais royal et entrent furtivement dans les Deep Roads, où ils tentent tant bien que mal d’éviter les patrouilles ennemies. Aux détours d’innombrables galeries où se terrent des dangers insoupçonnés, une surprise de taille attend Genevieve : le Bregan qu’elle finit par retrouver est méconnaissable. Prisonnier volontaire de l’Architecte, un darkspawn intelligent doté de parole, Bregan tente de convaincre Genevieve du bien-fondé d’un plan visant à mettre définitivement un terme à l’éternel combat entre les Wardens et leurs ennemis jurés. Déchirée, la commandante devra alors choisir entre sa vocation et son amour pour son frère.

Si le passage du jeu vidéo à la littérature (et vice versa) se fait rarement sans accroc, on se doit de reconnaître que The Stolen Throne et The Calling constituent des romans relativement réussis, qui risquent toutefois de décevoir le lecteur moyen, car ils s’adressent avant tout aux joueurs qui désirent prolonger l’expérience de l’univers vidéoludique de Dragon Age : Origins.

Jérôme-Olivier ALLARD

 

 

Fabrice Bourland
Le Diable du Crystal Palace

Paris, 10/18 (Grands détectives), 2010, 276 p.

 [Couverture] Dédiée à la mémoire de Bernard Heuvelmans et de tous les scientifiques « chasseurs de rêves », la troisième enquête du duo Singleton et Trelawney dans le Londres du milieu des années trente débute donc tout de suite sous le signe de la cryptozoologie…

La disparition d’un jeune entomologiste (mais surtout l’apparition de sa ravissante fiancée éplorée) jette les héros de Fabrice Bourland dans une histoire pour le moins surprenante d’apparitions au cœur de Londres d’animaux bizarres qui semblent surgis tout droit de la préhistoire, dans la meilleure tradition du Monde Perdude Conan Doyle. Et l’affaire du Loch Ness dont la presse parle depuis trois ans ne fait vraiment rien pour apaiser les esprits.

L’affaire se corse un peu plus lorsque s’ajoute à cette étrange ménagerie un humanoïde aux airs d’homme préhistorique… que Trelawney abat en état de légitime défense ! Contactant le professeur Winwood, véritable image d’Épinal du savant génial et légèrement borderline, pour qu’il procède à une autopsie de l’homme préhistorique, Singleton et Trelawney vont se retrouver embarqués dans une course contre la montre pour mettre un terme à un des plus bizarres complots qui soient et auquel sont associés quelques personnages que les aléas de la vie ont rendu franchement dérangés de la cervelle…

Nos deux compères gagnent vraiment ici l’appellation « Détectives de l’Étrange », car ils quittent le monde du « simple » occulte pour enquêter sur des faits relevant d’un croisement inattendu entre de la cryptozoologie et de la SF typique des pulps d’avant-guerre, utilisant une idée qui avait exploitée d’une toute autre manière en 1930 par l’Anglais John Taine dans son roman L’Étoile de Fer.

La lecture du Diable du Crystal Palace est rendue rafraîchissante et agréable par le jeu inspiré avec la littérature populaire de l’époque auquel s’adonne Fabrice Bourland en ajoutant juste la petite touche de modernisme qu’il faut pour éviter de faire « daté ». Cela bouge beaucoup d’un bout à l’autre du livre et les deux héros ont des caractères assez opposés pour que cette opposition alimente à elle seule une partie des rebondissements de l’intrigue.

La seule petite chose qu’on peut reprocher à l’auteur est d’avoir été un peu rapide au moment du dénouement du roman et d’y avoir laissé le lecteur sur sa faim alors qu’il y restait une énigme à mieux exploiter (non, je ne dirai pas ce que c’est  !)…

Beaucoup de mystère, de l’érudition bien amenée, une bonne pointe d’humour, du suspense et des personnages attachants, la recette paraît toujours simple quand on la donne comme ça et pourtant assez rares sont les auteurs capables de faire monter le soufflé jusqu’au bout. Mais Fabrice Bourland est l’un d’entre eux, c’est évident.

Richard D. NOLANE

 

Mikkel Birkegaard
La Librairie des ombres

Paris, Fleuve Noir, 2010, 452 p.

 [Couverture] Les biblio-mysteries sont un sous-genre très populaire du polar dans lequel il est question de livres qui tuent, de bibliothèques mystérieuses, de libraires, de collectionneurs impénitents, avides et meurtriers, etc. Dans La Librairie des ombres, Mikkel Birkegaard nous en propose une variante à caractère fantastique, un pseudo-thriller ésotérique qui pose cette redoutable question : « Et si la lecture pouvait tuer ? »

L’action se passe à Copenhague. Luca Campelli, propriétaire de la vénérable et réputée librairie Libri di Luca vient de mourir dans des circonstances étranges. À la surprise générale, c’est son fils Jon, un jeune avocat ambitieux, étoile montante du barreau, qui hérite du magasin, même s’il n’a aucune expérience dans le domaine et qu’il a rompu tout lien avec son père depuis vingt ans.

Iversen, l’associé de son père, lui fait alors d’étranges révélations. Luca Campelli était à la tête d’une société secrète de « lettore », des personnes douées d’un pouvoir exceptionnel leur permettant d’influencer les lectures des autres, de créer des mondes merveilleux, de donner naissance à des histoires extraordinaires, mais aussi de manipuler jusqu’au meurtre. Parmi ces lecteurs hors norme, il y a des récepteurs et des émetteurs. Depuis des années, il y a une scission entre les deux groupes, chacun prêtant de très mauvaises intentions aux autres.

D’abord incrédule, Jon Campelli est bientôt obligé de reconnaître l’existence de ces « mutants » aux pouvoirs fantastiques, en même temps qu’il réalise ses propres pouvoirs de lecteur. Il découvre aussi qu’un autre groupe, qu’il a baptisé l’organisation de l’Ombre, cherche à s’approprier leur don. Ce sont des gens puissants, sans scrupule qui n’hésitent pas à tuer ceux qui s’opposent à leur volonté. Mais dans quel but ? À l’aide de Katherina, une réceptrice douée qui travaillait pour son père, Jon se lance dans une enquête périlleuse afin de rassembler les morceaux épars de son passé et retrouver les assassins de son père.

On a beau avoir lu des dizaines et des dizaines de récits fantastiques et/ou de science-fiction, on est toujours surpris de constater que malgré tout ce qui a déjà été écrit, il y a encore des auteurs pour explorer des territoires inconnus, proposer des thèmes nouveaux. Ingénieur informaticien de formation, l’écrivain danois Mikkel Birkegaard nous entraîne dans une histoire intrigante, originale, dans laquelle l’acte de lecture, une activité banale pour la plupart d’entre nous, devient une arme de destruction sélective, ou massive selon les pouvoirs de chacun des « lettore ». Jon est le plus doué, il a une capacité d’influence terrifiante, mais il va se trouver confronté à un adversaire de taille. Le duel final sera épique !

Ceci étant dit, il faut savoir que La Librairie des ombres n’est pas vraiment un thriller au sens propre du terme car l’action n’y est pas vraiment haletante. Ce sont les concepts étranges que le lecteur découvre en même temps que Jon qui piquent notre curiosité, nous incitent à continuer notre lecture. Pas mal, pour un premier roman, donc. Un autre Scandinave à suivre…

Petite note (positive pour une fois !) : l’illustration de couverture est ingénieusement ambiguë : si on regarde un peu vite ou de loin, on croit voir un cercueil, alors qu’en fait il s’agit d’un livre ! Un concept bien pensé !

Norbert Spehner