Nathalie Faure, Richard D. Nolane, Norbert Spehner, Roger Bozzetto, Sam Lermite, Mathieu Fortin, Jonathan Reynolds et Pascale Raud
Exclusif au Volet en ligne (Adobe Acrobat, 1.53Mo) de Solaris 171, Été 2009
Paris, La Volte, 2009, 400 p.
Nous sommes au XVIIe siècle. Le capitaine Henri Villon est un marin français, fin lettré et flibustier opportuniste, au verbe haut et souvent fleuri, courageux, et porté sur la bouteille de tafia. Ses aventures commencent comme tout bon roman d’aventures en mer : par une bataille sans espoir… et des souvenirs d’exploits aussi nombreux que les vagues de l’océan.
Capitaine du Chronos, il croise au large de l’île de la Tortue et promet à ses hommes des richesses à faire se pâmer les dames. À la barre du Toujours Debout, il navigue jusqu’au Yucatan pour s’enfoncer ensuite dans la jungle épaisse d’Amérique du Sud qui recèle ces trésors étranges nommés maravillas que tout le monde s’arrache. Car notre flibustier est aussi un commerçant fasciné par ces artefacts quasi magiques venus d’on ne sait où.
Mais ses aventures ne font que commencer à la porte de ces temples sacrés, qui cachent des secrets qui vont l’entraîner bien plus loin que tout ce qu’il aura pu imaginer, et le lecteur avec lui.
Stéphane Beauverger n’a pas écrit qu’un roman maritime de plus dans une langue superbement tournée qui laisse s’exprimer son personnage principal, il l’a aussi ingénieusement croisé avec une thématique bien connue des lecteurs de science-fiction : les univers parallèles. En modifiant l’histoire que nous connaissons, il a créé une uchronie subtile et savamment construite.
Ses personnages sont rapidement attachants et bien campés : la Crevette, jeune mousse curieux et dégourdi, le bosco Gueule de Figue, second sans faille du capitaine, la belle dame Sévère, Targui isolée et rejetée par son peuple, Arcadio, Indien Itza en contact avec des dieux mystérieux pourvoyeurs de merveilles, rencontré dans un cachot espagnol où la mort comptait les cadavres, Féfé de Dieppe, au sabir difficile à suivre, et enfin le fier et sadique capitaine espagnol Mendoza, qui fera une rencontre si terrifiante qu’elle le laissera traumatisé à vie.
L’auteur mentionne dans une entrevue sur Scifi-Universe avoir écrit dans l’ordre, puis déconstruit et réécrit partiellement son roman pour que la trame se tienne. Notez qu’il a poussé le détail jusqu’à numéroter ses chapitres de telle façon que le lecteur ait aussi le choix de les lire selon l’ordre chronologique.
Le Déchronologue s’adresse donc aux amateurs de structure narrative très solide et complexe, qui aiment qu’un livre soit un peu plus qu’un simple divertissement et qu’il les fasse travailler à la lecture. Le fil rouge reste le capitaine Villon – ses rencontres, ses équipages et ses différents navires. C’est bien lui qui raconte au présent et sert d’ancrage à une trame temporelle parfois très chamboulée, quoique toujours extrêmement cohérente, un vrai tour de force !
Le lecteur, happé par les péripéties et le sort des différents personnages, peut dès lors jouer à reconstruire l’histoire, au fil de va-et-vient temporels entre passé et futur pendant les quinze ans que dure l’aventure. Ce choix est plus qu’une astuce stylistique, car elle permet aussi de se mettre ainsi un peu plus dans la peau du capitaine Villon et de ses hommes, pour qui le temps n’a plus vraiment de sens, car il est soumis à la confusion qui règne peu à peu partout dans son monde, jusqu’à l’apocalypse finale.
Un grand roman qui vous convie à une ballade sauvage au goût d’embruns, de morts brutales, de geôles puantes, de trognes avinées, de trahisons et de fidélités parfois surprenantes, de poudre à canon et de batailles sanglantes dans un XVIIe siècle comme vous ne l’avez jamais lu. À découvrir absolument ! [NF]
Nantes, L’Atalante (La dentelle du cygne), 2008, 442 p.
Terry Pratchett poursuit depuis plusieurs années son cycle du Disque-monde et l’auteur est connu pour son humour décapant, qui démonte bien des poncifs de la fantasy, pour le plus grand bonheur de ses lecteurs.
Nous retrouvons le Guet d’Ankh Morpok, toujours dirigé par Sam Vimaire, passé maintenant commissaire divisionnaire, anobli et marié à dame Sybil, et surtout papa d’un charmant petit Sam.
Mais attention, c’est bien le même Sam Vimaire, intègre et conscient qu’il est là pour veiller à ce que l’ordre règne, au moins un peu, dans cette ville… même au prix de la tranquillité du Patricien.
La vallée de Koom se trouve bien loin d’Ankh-Morpok, et c’est un lieu de sinistre mémoire. Il y a très longtemps, les trolls y ont tendu une embuscade aux nains, ou l’inverse, personne ne le sait plus vraiment… Le jour de la commémoration approche et les deux communautés commencent à s’échauffer, suffisamment pour que le guet se mobilise.
Histoire de compliquer un peu les choses, on vole le tableau qui représente la bataille, puis un éminent chef nain est assassiné. Venu des montagnes pour enseigner les usages des Anciens, il était à la tête d’une communauté qui prône le retour à la tradition ancestrale naine et montre du doigt ceux qui vivent en surface et sont amis avec des trolls… Pire encore, les nains ont retrouvé un gourdin de troll près du corps… et gardent le secret, prêts à mener leur enquête sans rien dire. Mais Sam Vimaire ne l’entend pas de cette oreille car il ne veut pas que la commémoration de la bataille de Koom se transforme en reconstitution dans SA ville !
Il devra faire face à de nombreux obstacles : des agents nains et trolls démissionnent ou se portent malades pour raisons familiales ; le Patricien supporte la nomination d’une membre des Rubans Noirs, les vampires qui ne boivent plus de « liquide qui commence par un S ». Le seul petit problème, c’est que Sam Vimaire déteste les vampires… et qu’il a une louve garou qui a du mal à s’entendre avec cette nouvelle collègue… la diversité culturelle au sein du Guet est parfois difficile à gérer ! Le Patricien lui envoie aussi un contrôleur des finances et autres dépenses du Guet en la personne de M. Pessimal, fonctionnaire pointilleux très à cheval sur les procédures… Cet homme ne sait pas encore que son destin va radicalement changer au contact des agents et du terrain… et Pratchett nous donne ici quelques scènes d’anthologie vraiment drôles !
L’enquête s’annonce difficile, mais Sam Vimaire est tenace… et surtout, rien, non, rien ne pourra le distraire de son devoir, à 18 heures tous les soirs… être pile à l’heure chez lui, quelles que soient les circonstances, pour lire au petit Sam, dans une pièce remplie de peluches en tout genre : « Où est ma vache ? » avec tous les bruitages appropriés… au point que le lecteur lui-même se surprend à murmurer : « ce n’est pas ma vache » quand l’heure du conte revient.
Son assiduité et les moyens qu’il emploie pour arriver à l’heure valent leur pesant de comique !
Voilà un roman qui fait aussi passer certains messages sur l’intégrisme et l’intégration. Humour, aventure, suspense et magie… Le mélange fonctionne toujours.
J’ai passé un excellent moment avec Jeu de nains. Ce n’est pas le meilleur de la série, mais un bon divertissement que je conseille aux amateurs.
Nathalie FAURE
Californie/France, Black Coat Press (Rivière Blanche, Hors Collection), 2009, 406 p.
Sous une magnifique couverture de Christine Clavel en hommage à Brantonne et dans un grand format supérieur en taille aux autres livres de la maison, voici Anticipation d’Alain Douilly, qui se propose d’être une sorte de guide des collections de SF et de Fantastique publiées par le Fleuve Noir entre 1950 et 2000, au cours de ce qui restera « la grande époque » de l’éditeur pour les amateurs de littérature populaire.
Enrichi de plus de 500 illustrations en noir et blanc (l’iconographie est de Jean-Marc Lofficier), le livre propose la liste des titres avec une cote de prix des collections Anticipation et Angoisse, les deux piliers de l’éditeur, mais aussi SF, Perry Rhodan, Atlan, Superluxe, Gore, La Bibliothèque du fantastique, Espiomatic infrarouge, Angoisses, Frayeurs, Aventures et Mystères, La Compagnie des glaces, Mark Stone, Jimmy Guieu présente les maîtres français de la SF et Les Chevaliers de lumière (avec une extension pour la collection SF Jimmy Guieu publiée successivement par Plon, Presses de la Cité et Vaugirard…).
À cette partie plutôt consistante s’ajoutent le recensement des illustrateurs et un dictionnaire des auteurs publiés dans toutes ces collections. Les entrées du dictionnaire sont le plus souvent brèves sauf pour quelques « stars » du Fleuve Noir comme G.-J. Arnaud, Pierre Barbet, Serge Brussolo, Jimmy Guieu, Richard-Bessière, Maurice Limat, Peter Randa, M. A. Rayjean, Kurt Steiner, J.-G. Vandel… qui, elles, bénéficient d’un traitement sur plusieurs pages.
Bien évidemment, ce genre d’entreprise n’est jamais exempt d’erreurs et d’oublis. Je citerai donc un oubli, celui du décès en janvier 2001 en Espagne de Georges Murcie (auquel il faut ajouter celui, survenu après la publication du livre, de Claude J. Legrand en juin 2009), et une jolie petite erreur d’identité concernant Pierre Debuys, un auteur qui n’a publié qu’un seul roman en Anticipation (Les Gardiennes d’Espérance, n˚ 1893).
Ce Pierre Debuys n’a en effet rien à voir avec celui évoqué par Alain Douilly puisqu’il s’agit en réalité d’un pseudonyme de Fermin Gonzalez, né en 1953 et devenu par la suite fort connu comme spécialiste des pays de l’Est sous le nom de Pierre Lorrain. Outre de nombreux ouvrages sur la Russie, Pierre Lorrain a publié un excellent roman de SF, Les Territoires sans loi (1992), dissimulé dans la collection Best-sellers de chez Robert Laffont. Et dans une vie antérieure, il fut co-rédacteur en chef avec Charles Moreau, Pierre K. Rey et votre serviteur de la revue de SF Spiraleen 1975-1976, et auteur sous le nom de Franck Boyle d’un premier roman de SF, L’Agonie de la Cité Bleue, chez Glénat en 1980…
Le livre se veut aussi un guide de cotes pour les livres mais le marché est si instable depuis l’arrivée des sites de ventes comme eBay ou Price Minister que ses cotations sont surtout destinées à servir de points de repères pour les néophytes, pas plus.
Cela pour dire que tout amoureux du Fleuve Noir et de la littérature populaire en général aura du plaisir à posséder ce beau livre dans sa bibliothèque… Son prix est de 25 euros (port compris pour la France !) et on le commande chez l’éditeur au http://www.riviereblanche.com/. [RDN]
Lyon, Les Moutons électriques (Bibliothèque des miroirs), 2009, 342 p.
Figures incontournables du fantastique et de l’horreur, les zombies ont bénéficié peut-être plus que d’autres créatures (à l’exception des vampires qui fascinent depuis qu’ils ont acquis une image romantique et érotique) du retour en grâce de ces deux genres depuis le début des années 2000.
Le cinéma et les jeux vidéo sont évidemment à l’origine de ce regain de popularité dans le grand public après deux bonnes décennies de traversée du désert. Ayant découvert nos fameux mort-vivants au cours de la période faste des années 1970 en hantant les salles obscures, j’ai pu constater à quel point le zombie s’était rapidement constitué un nouveau public grâce à des effets spéciaux numériques qui lui ont redonné, si j’ose dire, une nouvelle vie et une nouvelle crédibilité. Devenu beaucoup plus inquiétant en gagnant en réalisme, le zombie a su aussi profiter de l’inquiétude qui s’est à nouveau emparée du monde. Depuis, le succès aidant, il a commencé à se réinstaller dans la littérature et la BD des circuits « classiques » avec la réédition de titres connus, mais aussi l’apparition d’œuvres nouvelles renouvelant le genre, comme celle de Max Brooks. Il fallait un livre pour nous rafraîchir la mémoire sur les faits et gestes depuis tant de décennies de ce vieux compagnon de nos cauchemars et pour nous faire un peu un état des lieux du phénomène alors que celui-ci reprend sérieusement du poil de la bête.
Ce livre, c’est Zombies ! de Julien Betan et de Raphaël Colson, le premier volume de la nouvelle collection Bibliothèque des miroirs des Moutons électriques. Avec ce bel ouvrage de 342 pages, nous voilà transportés, que l’on soit amateur éclairé ou néophyte, dans l’univers sombre, affreux mais terriblement excitant de nos répugnants mort-vivants décérébrés et surtout dangereux en meute.
La première des quatre parties de cet essai est une fort intéressante mise en perspective historique de la naissance du mythe du zombie dont les racines plongent autant dans la culture et la religion que dans la politique d’Haïti et des environs mais aussi dans les œuvres d’aventuriers célèbres tels que William Seabrook. Par la suite, les auteurs examinent en détail l’évolution du zombie dans la culture fantastique et populaire, avec ses hauts et ses bas, ses dérapages et ses réussites. En suivant le fil de la chronologie, ils offrent au lecteur une vue d’ensemble qui aurait été brouillée s’ils avaient successivement autopsié chaque vecteur de propagation de l’épidémie : cinéma, littérature, BD, jeux, musique, etc.
Feuilleter ce livre est un régal pour les yeux, même si on aurait voulu voir toute cette icono décoiffante en couleurs, et le lire en est un autre tant on sent le plaisir qu’ont pris les auteurs à l’écrire et nous faire partager leur érudition.
Oui, Zombies ! vaut le détour, pas de doute possible là-dessus !
Richard D. NOLANE
Lyon, Les Moutons électriques (Bibliothèque des miroirs), 2009, 188 p.
Avec L’Homme invisible et La Machine à explorer le temps, La Guerre des Mondes est sans doute le roman d’anticipation le plus célèbre du Britannique H. G. Wells, le premier aussi à exploiter le thème de l’invasion de la Terre par les habitants de la planète Mars, avec des conséquences désastreuses pour la civilisation terrienne incapable de se mesurer à la terrifiante technologie de l’envahisseur. Ce roman exemplaire a inspiré nombre d’imitateurs et a été adapté au cinéma et en bande dessinée à de nombreuses reprises.
Dans Guerre des Mondes !, Jean-Pierre Andrevon nous convie à une odyssée martienne (merci Stanley Weinbaum), c’est-à-dire un tour d’horizon aussi complet que possible « de la menace incarnée par la Planète rouge, ses tripodes, ses tentacules, ses mythes et ses fantasmes, de l’utopie à l’invasion, et retour », un voyage littéraire et cinématographique dans l’imaginaire martien, de H. G. Wells à Steven Spielberg, en passant par Orson Welles, Edgar Rice Burroughs, Catherine L. Moore, Gustave Le Rouge, Alan Moore et nombre d’autres auteurs/réalisateurs/ dessinateurs fascinés par la mythologie de Mars. Évidemment, dans cette exploration passionnée et passionnante des invasions martiennes, Andrevon fait une place importante aux adaptations cinématographiques de l’œuvre wellsienne ainsi qu’à d’autres productions, comme le délirant Mars Attacks, ou ce chef-d’œuvre impérissable qui, par exemple, a pour titre Mars Needs Women. Noblesse oblige, toute la première partie est consacrée au roman de Wells, après quoi Andrevon examine les « prolongements », les œuvres littéraires qui prennent racine dans l’œuvre originale. Il est longuement question, bien entendu, de la fameuse adaptation radiophonique faite par Orson Welles, avec au passage une remise à l’heure de certaines pendules sensationnalistes : se basant sur des documents que je ne connais pas, l’auteur minimise la fameuse « panique » créée par l’émission, la ramenant presque à un pétard mouillé. Cinéma, télévision, bandes dessinées, Andrevon traque le Martien avec minutie, passion et avec une totale subjectivité. Les amateurs de films vont certainement sourciller à quelques affirmations pour le moins audacieuses, notamment celles qui concernent l’adaptation de Spielberg qu’il qualifie « d’un des grands films de science-fiction toutes époques confondues » (à part certains effets spéciaux, j’ai préféré la version de Byron Haskin qui est nettement plus poétique, voire onirique avec ses superbes vaisseaux martiens !) ou Independance Day, un navet épique à grand déploiement auquel il trouve des qualités certaines (nous ne contesterons pas le fait qu’il y a dans ce film quelques scènes superbes, mais l’armada hétéroclite d’avions de combat avec ses pilotes formés au lance-pierres est d’une lamentable invraisemblance !). Évidemment, tout cela n’est que question d’opinion. Même si on peut déplorer une bibliographie plutôt anémique, ce dossier martien, riche en illustrations diverses, est à placer dans toute bonne bibliothèque d’amateur de science-fiction car il explore nos thèmes de prédilection, les invasions extraterrestres et les mystères de Mars, une planète qui a encore bien des secrets à nous révéler. Sa mythologie et ses légendes ne cessent de nous inquiéter et de nous fasciner. Après tout, elle n’est pas si éloignée que ça. Et qui sait ? [NS]
Villeneuve d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion (Objet 1128), 2009, 268 p.
Philippe Met enseigne la littérature et le cinéma à l’Université de Pennsylvanie. Il est rédacteur en chef de la revue French Forum, a publié une cinquantaine d’articles et plusieurs essais dont La Lettre tue, un ouvrage théorique qui vient enrichir la vaste bibliothèque des opus qui tentent d’analyser la littérature fantastique. D’emblée, l’auteur propose une nouvelle approche, un angle d’attaque inédit pour échapper à ce qu’il (ou son éditeur) qualifie de « poncif critique ». Pour remettre en cause un fantastique qui serait « affaire de spéculation inventive et d’imagination luxuriante, de visions horrifiantes d’une improbable surnature et de figurations fuligineuses d’un intime irreprésentable, seules à même de générer un sentiment d’envoûtement mêlé d’effroi », Philippe Met se propose d’interroger et de pondérer ce « présupposé » par une poétique dite « lettrale », les grands textes du genre (de Frankenstein à Dracula, en passant par L’Étrange Cas du Dr Jekyll et de Mister Hyde) étant saturés d’écrits et de documents de tous ordres.
Bref, « l’inscription de la lettre dans la littérature fantastique fait tout ensemble la matière et la manière du présent ouvrage : sa lettre et son esprit, précisément ». Pour les besoins de sa démonstration, il convoque à la barre les œuvres de Mérimée, notamment« La Guzla », « Lokis » et « Clare Gazul », le legs maudit des livres et des manuscrits dans les nouvelles fantastiques de Lovecraft et de Jean Ray (mon chapitre préféré !), la lettre morte et le dernier mot des journaux intimes fictifs dans « Le Horla », de Maupassant, « L’Araignée » de Hanns Heinz Ewers, « L’Indiscret »d’Algernon Blackwood et quelques contes de Michel de Ghelderode (« Le Jardin malade », « L’Écrivain public »).
Attention, lecteurs de Solaris, ce livre est un ouvrage académique (au sens noble du terme) qui fait dans la théorie pointue. Si on peut être reconnaissant à l’auteur de ne pas sombrer dans les travers jargonautiques excessifs de nombre de ses confrères lettrés nettement plus hermétiques, il reste que pour traverser sans encombre un tel travail d’analyse, il est préférable de posséder un certain bagage, notamment quelques éléments de base de la théorie littéraire. Bref, ça ne se lit pas comme un roman, on s’en doute bien, même si à l’occasion Met donne dans la phrase proustienne un peu longuette. Défaut mineur de cette étude rigoureuse et originale qui vient enrichir le corpus théorique sur la littérature fantastique, un « genre » qui ne cesse d’être questionné, analysé, disséqué tout en conservant encore et toujours sa part de mystère.
Norbert SPEHNER
Paris, Bragelonne (Trésors de la SF), 2009, 408 p.
Sous ce titre à la Pierre Desproges, la collection Les trésors de la SF, que dirige Laurent Genefort, exhume d’un oubli inacceptable trois romans de Jacques Spitz et six nouvelles parues, pour certaines, dans des magazines oubliés. Cet auteur a publié ses ouvrages de 1938 à 1948, période où la SF n’avait pas encore son nom en France, d’autant que c’était la période de l’occupation nazie. On notera à ce propos que L’Homme élastique, qui date de 1938, anticipe sur le plan humain les horreurs de la guerre à venir avec un pessimisme total : la guerre comme fatalité, grâce à ou malgré les efforts des technologies.
Le roman le plus extraordinaire, et qu’on a plaisir à voir réédité correctement, est La Guerre des mouches, publié comme L’Homme élastique dans la collection Blanche de Gallimard (1938). Il y avait eu en 1936 La Guerre des salamandres de Karel Capek, qui posait le problème du partage des territoires entre les hommes et les salamandres, qui faisait penser à d’autres revendications territoriales, trois ans après que l’Allemagne se soit donné le chancelier Hitler. Ici, le problème est moins local : le conteur ou le chroniqueur est l’un des quatre humains rescapés, qui sont placés dans une réserve et que les mouches observent.
On a assisté à la montée en puissance et en intelligence tactique et stratégique des mouches. Leur plus bel exploit est l’invasion de Paris par les égouts ! Sans compter les duels entre les avions et les nuages de mouches. On voit comment avec un petit habit tricoté elles franchissent les montagnes les plus froides, et apportent avec elles leur nourriture. Leur avancée depuis le Cambodge où l’un des quatre survivants est allé les observer jusqu’au pôle, fait penser à Napoléon et à son retour de l’île d’Elbe. Un pur bijou, à savourer pour ceux qui aiment la SF et la littérature. [RB]
Paris, Bragelonne, 2009, 648 p.
Un premier roman, une première journée d’une trilogie, par un auteur étasunien – enseignant – dont c’est le premier ouvrage. Malgré ces préjugés défavorables, on se laisse prendre par la narration des aventures d’un jeune héros.
D’une part, nous avons une auberge où un chroniqueur enregistre et écrit, mais où des événements, des forces inconnues (démons ? magiciens ? envoûtés ?) interviennent, et rompent le fil d’un récit. Celui des aventures du héros, qui s’est retiré dans cette auberge où il joue le rôle d’un brave aubergiste. Le chroniqueur a été appâté par la perspective de vérifier des rumeurs qui courent sur un personnage, mixte de demi-dieu et de Tintin au pays des sorciers. Il le rencontre dans cette auberge, et le héros supposé, l’aubergiste, donne sa version de l’histoire, tout en étant renvoyé par moments, par les autres, à sa légende. Cette première journée conte l’enfance et l’adolescence du héros, son initiation à des mystères par un vieil « arcanien » défroqué, le massacre de ses parents par de mystérieux Changrians dont on ignore encore tout, ses années à l’université et à ses Archives, où il espère trouver un sens à ce massacre. On y trouve aussi ses démêlés avec un nobliau qui arrive à le faire fouetter, ses rapports émotionnels et sentimentaux, mais platoniques, avec les femmes, la magie de sa musique et son désir de savoir qui le conduit à affronter un démon qu’il terrasse par des moyens difficiles à saisir.
Ce décor planté, ces personnages bien campés dans un moyen âge décalé, tout conduit le lecteur à l’attente des deux journées à venir, que l’on espère aussi nourries de signes et d’indices, d’amours et de mystères, de violence, de magie et de poésie.
Roger BOZZETTO
Paris, Denoël (Lunes d’encre), 2009, 389 p.
Ce n’est pas une histoire, ni un personnage, plutôt un geste, un rituel, infiniment répété jusqu’à l’effondrement. Un monde monstrueux qui se développe aux dépens de celui qui le lit, qui l’écoute. En vrac, c’est une production pornographique, un morceau de musique punk : un précis d’insurrection par le sexe, le son et la violence (réfractaires au désordre, aux expériences extrêmes, ne pas lire les lignes qui suivent, ne pas lire cet article d’ailleurs, ni le livre, jetez tout). « “Chie-moi sur la gueule, pisse-moi sur le ventre et DIS MOI QU’TU M’AIMES !”, c’est la définition de la vie, ça. C’est du marquis. »
Marquis est un le chef de file d’une bande de jeunes affreux, sales et méchants, qui ne trouvent rien de mieux à faire, pour tromper leur ennui et fuir une réalité à la fois oppressante et terriblement absente, que jouer de la musique (primale) en se bastonnant, en baisant, en s’alcoolisant, en vomissant, en se pissant dans la bouche, plus un peu de coprophagie. Mais jusqu’à un point de délire et de systématique qui peut (et veut), comme on l’a vu ci-dessus, provoquer le rire. C’est hénaurme, au même titre que Sade, aussi excitant, donc angoissant, donc risible. On a des raisons de se demander, par exemple si l’on est amateur de space opera ou de toute autre forme science-fictive bien sage : « Mais qui a envie de lire un tel bouquin ? » Réponse : n’importe qui désirant (on pourrait couper cette phrase ici, d’ailleurs, désirant point final, c’est-à-dire amoureux du devenir et du possible), n’importe qui désirant respirer un peu l’air de ses propres limites, n’importe qui ne se prenant pas pour un petit saint, car jusqu’à preuve du contraire il vaut toujours mieux lire des fictions révolutionnaires que poser des bombes sur des rails ou assassiner des gens (malgré ce que prétendent ceux qui confondent tout).
De fait, Outrage et rébellion est publié à la suite du Goût de l’immortalité, situé dans le même univers carcéral et clivé : il se présente armé de la réputation de l’auteur et d’un bouclier d’inconditionnels opiniâtres, visant à faire avaler son amère pilule. Catherine Dufour est cependant mieux connue pour avoir agité la fantasy en y introduisant une bonne dose d’humour, voire en subvertissant l’utilisation des codes propres à ce genre, car le monde et ses doubles littéraires ne sont que des représentations (Quand les dieux buvaient). Comme elle a également donné quelques nouvelles accrocheuses et que, selon l’expression consacrée, « c’est un personnage », la voilà propulsée parmi les étoiles montantes de la SFF française, ce qui ne veut pas dire grand-chose et a plutôt tendance à éclipser l’essentiel : son écriture. Dans Outrage et rébellion, ses narrateurs de treize ans ne s’émeuvent de rien, elle ne les présente pas autrement que comme témoins d’un phénomène qui les a dépassés, qu’ils ont vécu comme on respire. Ils sont les réceptacles, vierges d’émotion, des humeurs et du foutre de marquis et de ses camarades musiciens. Ils n’existent pas en tant que tel, ou ne sont peut-être que langage. Ils n’apparaissent jamais que dans ces dialogues menés avec leurs souvenirs, sauf à la toute fin, où le générique leur confère un statut, un surcroît de substance.
On peut tenter de justifier Outrage et rébellion en le ramenant vers la morale (une dénonciation des systèmes aliénants, une apologie de la vie, de la radicalité, etc.). On pourrait aussi y voir une épopée de la puissance du langage, puissance et vertige de la fiction qui risque toujours le suicide, à l’exemple du personnage de marc, dont on ne racontera pas le détail, mais qui est à la frontière de l’érection jouissive et de la rigor mortis. [SL]
Paris, Folio SF, 2009, 308 p.
Comme dans l’eau trop limpide, trop immobile d’un lac de montagne, on hésite à plonger au cœur de ce roman qui semble écrit pour ceux qui vont au cinéma. Le sous-titre annonce la couleur : « Hommage à Fukusaku Kinji, Takashii Miike & Quentin Tarantino ». On sait, au moins depuis La Voie du sabre, que le Japon va bien au teint de Thomas Day, et qu’il est capable de le dépeindre avec un vrai talent de conteur. Mais pour tout dire, cette fois, on a eu peur qu’un trop-plein de montage et d’images ne vienne empêcher l’écriture d’exister par elle-même.
À tort. Le classicisme des premières pages vibre d’une rumeur contenue, vivante, qui oscille entre conte cruel et fable initiatique.
La suite épouse des formes plus modernes, nettement visuelles. On y voit surtout le geste d’un auteur capable de se faire le vecteur d’influences multiples, et de les restituer. Écrire, ici, ce n’est pas imposer un angle exclusif, une tournure unique. C’est imiter, parodier (les mangas ; les séries B ; une certaine esthétique gore) ; c’est aussi, probablement, réactiver un gène récessif, reproduire d’anciennes incantations. Les variations de style, de construction et de rythme dessinent des formes et des figures constantes. L’incertitude du passage d’un épisode à l’autre est ici une poétique. Ouvrant un espace à la langue, elle la fait battre. L’occasion fait le livre – et son personnage.
Bien plus qu’un agrégat violent de souvenirs écrits avec le sang, ou qu’un « grand ménage » de deuil fait à l’occasion de la mort d’un chef Yakuza, le récit par fragments de Sadako, la femme panthère, est le portrait d’une narratrice complexe et le roman d’aventures d’un système : le crime organisé japonais, ses codes, son langage.
L’histoire de l’Oni no Shi est un leurre. Une fausse piste. L’épée magique tueuse de démon est la borne, l’origine du texte, mais rien de plus : il ne faut y voir qu’une manipulation symbolique, destinée au lecteur avide de spectaculaire. La geste de Sadako semble procéder de temps lointains, mythiques.
Il fallait bien partir de quelque chose : La Maison aux fenêtres de papier regarde cette petite fille pas comme les autres grandir et devenir une femme fatale, dans un Japon contemporain fantasmé, entre Nagasaki Oni, chef démon d’une des deux plus puissantes organisations Yakuza de l’archipel, et une brochette de porte-flingues tous plus dangereux les uns que les autres. Boss Nagasaki a un frère – Hiroshima Oni, maître du gang rival, né comme lui d’un acte inhumain, dans le feu atomique de la bombe. « C’est la haine envers la race japonaise et les valeurs japonaises qui nous a enfantés […] Sans doute bien avant notre naissance, Hiroshima Oni et moi étions destinés à devenir les puissances protectrices d’un Japon humilié, mis à genoux, qui allait en avoir bien besoin. La brume des mythes s’est condensée et précipitée dans ces deux fourneaux de radioactivité, comme elle aime parfois se condenser sur certaines montagnes, se précipiter dans certaines forêts dites magiques ». En fait de protection, les démons sont devenus une force de nuisance incontrôlable. Alors Boss Nagasaki caresse un projet délirant, paradoxal : libérer les hommes de l’influence de ses semblables. Les instruments de cette libération ? L’Oni no Shi et la féline Sadako, qu’il éduque de la pire manière (viols, brimades, humiliations), c’est-à-dire, pour qui veut faire d’une faible créature une arme infaillible, la meilleure. « Tu verras l’avènement du monde des hommes […], et si j’ai fait de toi une grande guerrière, sculptant ton destin comme on sculpte un marbre de valeur, c’est pour que tu précipites cet avènement et que tu en sois la clé ». Avant d’obliger la femme panthère à le tuer, il lui révèle que de leurs amours forcés est né un rejeton monstrueux, dont l’ennemi Hiroshima Oni a fait son héritier.
Il ne faut pas chercher les vrais moteurs de l’intrigue dans les duels à l’épée, les pétarades entre gangs, les tribulations et les rituels du Japon underground. L’enfant monstre s’effacera, presque comme il est apparu : mais pendant quelques mois, il va être le centre, l’obsession, l’absolue raison de vivre et de tuer de Sadako. Elle le fait quérir, le reprend, l’enferme, tente de le comprendre, tout en sachant qu’il ne lui appartiendra jamais, qu’il n’appartient pas au futur que son maître a rêvé. Relation délirante, paradoxale.
Les contes situés au début et à la fin du livre développent – et mettent en abyme – toutes ces contradictions. On y découvre la légende de l’épée magique, dont on a dit plus haut qu’elle était un leurre. De fait, si les démons de Thomas Day existent, ils sont la manifestation de ce que les hommes ont de plus noir – et de plus essentiel : nul fer, même surnaturel, ne peut abolir le mythe d’une telle noirceur, de même que rien ne peut réparer un acte inhumain, ni aucune des erreurs de l’histoire. « Tu verras l’avènement du monde des hommes », dit Boss Nagasaki.Mais comment précipiter l’avènement de ce qui est déjà advenu ?
Faute d’avoir su dégager toutes les problématiques soulevées par son roman, Thomas Day se retrouve à filer une métaphore un peu floue, parfois laborieuse, mais que l’énergie et le caractère globalement incisif du style arrivent largement à faire oublier.
Pour les amateurs, l’auteur nous permettra de rajouter à sa filmographie sélective le Young Yakuza de Jean-Pierre Limosin, étonnant documentaire sur l’apprentissage d’un jeune homme au sein d’un clan mafieux.
Sam LERMITE
Paris, Milady, 2009, 351 p.
À Atlanta, la magie et la technologie sont deux réalités entremêlées, dont la préséance, mesurée par leur puissance respective, varie dans le temps, comme un ressac sur la grève. C’est la prémisse de base de Morsure magique, de Ilona Andrews, nouvelle auteure classée dans la collection bit-lit des éditions Milady, pour son univers de fantasy urbaine à la sauce féminine. Andrews écrit en collaboration avec son mari, et ils travaillent sur différents projets, selon leur site Internet. Morsure magique est leur premier roman publié, sous le titre Magic Burns en 2007, chez Ace Books.
Dans la jungle qu’est devenue la ville depuis la résurgence de la magie, seuls les plus endurcis survivent. Kate Daniels, l’héroïne de Morsure magique, est de ceux et celles qui naviguent entre les vagues magiques et technologiques, grâce à des artefacts comme les lampes fae, qui fonctionnent seulement pendant les heures où la magie domine. Kate, accompagnée de sa fidèle épée Slayer, tentera de résoudre le meurtre de son mentor et ami, le Chevalier Divin, membre de l’Ordre des Chevaliers de l’Aide Miséricordieuse. Or, il appert assez tôt que Kate est en conflit avec l’Ordre, et peut-être même en conflit avec la moitié de l’Univers.
On se doute bien que la quête de Kate sera parsemée d’embûches, car avec la magie revivent des créatures d’origine magique : il devient rapidement évident que la Meute, regroupement de Changeformes, menés par Curran, le lion-garou alpha, chef parmi les chefs, est impliqué, tout comme le Peuple, regroupement quasi-sectaire d’illuminés de la magie, dont les nécromanciens formeront les principaux suspects de Kate.
L’héroïne n’est pas en reste, côté magie : elle possède une aptitude magique qui demeure inconnue. Son sang possède des propriétés magiques très puissantes et elle maîtrise des mots de pouvoir très dangereux. Ainsi, elle affrontera des créatures d’une puissance incroyable sans jamais révéler d’où elle tient ses talents, mais le lecteur se doute rapidement que le mystère de la filiation de Kate est lié à ces talents particuliers.
Avec son sale caractère, Kate Daniels est une héroïne qui ne se laisse pas embêter ni rabrouer : elle préfère provoquer et vivre avec les conséquences plutôt que de demeurer passive et risquer de manquer la parade. Femme forte dans un monde d’homme aux instincts animaux surdéveloppés, elle y navigue en jouant toujours avec le feu. Évidemment, ces emportements amèneront certains des plus palpitants moments du livre, mais seront aussi des vecteurs dans la conclusion de sa quête.
L’univers développé par Ilona Andrews se révèle très intéressant, malgré la présence des garous et des vampires. Heureusement, les créatures de la nuit sont loin de l’image romantique post-Lestat. Ici, les vampires sont des créatures hideuses contrôlées par des nécromanciens, au même titre que les autres « non-morts ». Cette vision des vampires ravira les détracteurs de la paranormal romance, mais les amateurs amenés au genre par Twilight pourront se rabattre, à défaut de vampires séduisants, sur l’histoire d’amour entre Kate et Crest. Après tout, c’est de la bit-lit : il ne faut pas omettre les éléments venant de la chick-lit !
Cependant, le roman ne s’adresse pas tant au lectorat féminin : l’enquête est beaucoup plus importante que la quête amoureuse. Au chapitre des réussites du roman, notons la mise en place d’une rationalisation de la magie, par le biais de la « technologie magique » : par exemple, Kate utilisera, dans son enquête, le scan-m, un relevé des influences magiques sur le lieu du crime. C’est à partir de l’anomalie qu’elle y détectera qu’elle pourra résoudre l’énigme. Kate possède deux voitures, l’une fonctionnant à essence, l’autre se nourrissant de magie. Ainsi, l’héroïne peut se déplacer peu importe la présence de la magie. Car là où la saga de Andrews se détache des autres œuvres de fantasy urbaine du même style, c’est dans l’absence de la magie : parfois, c’est la technologie qui domine, et les personnages doivent composer avec un milieu qui leur sied moins bien, même Kate, qui pourtant semble humaine.
Si je devais reprocher un élément à ce roman, il relèverait de l’organisation plutôt que de l’écriture : en effet, les changements de scènes, dans un même chapitre, ne sont pas indiqués par un signe quelconque, pas même un saut de ligne, ce qui rend parfois la lecture confuse, le temps et les lieux ayant changé sans avertissement d’une ligne à l’autre. C’est un détail anodin, certes, mais qui mériterait d’être corrigé. J’ajouterais aussi un bémol au sujet de l’illustration de couverture, certainement pas la plus belle de Milady.
Dans un langage coloré agrémenté d’un rythme rapide, Morsure magique s’avère un bon roman qui sait tenir son lecteur en haleine. La finale est parsemée de quelques questions non résolues, mais qui le seront, on s’en doute bien, au fil des tomes, à commencer par Brûlure magique, prochainement chez Milady. Remercions le label des éditions Bragelonne de nous faire découvrir en traduction des romans captivants d’aussi bonne facture.
Mathieu FORTIN
Paris, Milady, 2009, 444 p.
Graham Masterton, auteur d’horreur écossais, connaît le succès dès son premier roman, Manitou, en 1975. Il compte maintenant plus d’une trentaine de romans d’épouvante (et autant dans d’autres genres), tous traduits dans de nombreuses langues. Héritier d’un imaginaire lovecraftien, il dépeint la plupart du temps des personnages face à de terribles démons sanguinaires qui menacent de les pousser sur le seuil de la folie. Aussi connu que Stephen King et Dean Koontz, il n’a plus à faire ses preuves.
Vraiment ?
Testons-le avec la récente réédition de son seizième roman, Démences. Originellement publié en 1989 sous le titre Walkers, ce roman a connu une première version française dans la défunte collection Terreur chez Pocket en 1991. Autant dire qu’il n’était plus disponible depuis de trop nombreuses années sur les tablettes des librairies. Oh bien sûr, on pouvait, en fouillant, en retrouver une copie de seconde main dans une bouquinerie poussiéreuse… mais je souhaitais depuis longtemps le retour de la gloire de la littérature d’horreur des années 80 et début 90. Mon souhait a été exaucé lorsque j’ai appris que l’éditeur Milady avait commencé la réédition de plusieurs petits bijoux bien sanglants ! Et les choses ne sont pas faites à moitié : les amateurs du genre ont droit à de magnifiques couvertures et à des traductions de qualité.
Mais revenons à Démences. L’histoire rappelle un film de fin de soirée (midnight movie), une série B : Jack Reed, directeur d’une compagnie de pose d’échappements, tombe par hasard sur une vieille bâtisse abandonnée, perdue dans la campagne du Wisconsin. Il décide de l’acheter pour la transformer en club sportif. Quelle excellente occasion d’affaire ! Jack va bientôt découvrir l’horreur : cet endroit est un ancien asile d’aliénés… mais les fous y résident toujours ! Cachés dans les murs grâce à la magie noire, ils sont devenus, au fil des années, de terribles monstres de plâtre. Si vous vous tenez trop près des murs, ils vous agrippent !
Un classique de l’horreur contemporaine. Face à une telle réputation, est-ce que le livre se montre à la hauteur des attentes ? Oui. C’est un roman d’épouvante comme je les aime ! C’est un pur régal pour les amateurs de littérature mais également de cinéma d’horreur ainsi que du théâtre Grand Guignol, avec des scènes d’une violence souvent à la limite du supportable. Dès les premières lignes, on entre dans l’action, on est happé par des hameçons qui pénètrent notre peau pour ne nous relâcher qu’à la toute fin. C’est à la fois terrifiant et amusant. L’écriture de Masterton est aussi efficace dans la simplicité du quotidien des personnages que dans les grandioses excès de violence. Il connaît les ficelles d’une histoire bien menée et d’une ambiance réussie. Il saura vous faire peur.
Oserez-vous lire Démences, adossé à un mur ?
Jonathan REYNOLDS
Paris, Seuil (Points), 2009, 263 p.
Dans un pays non-identifié, dont ni la superficie ni même la langue ne sont connues, au 1er janvier d’une année non-identifiée non plus, à exactement minuit, la population humaine arrête de mourir. Ô joie, allégresse et toutes ces sortes de choses ! L’immortalité à portée de main ! Partout on se réjouit, partout on fête. Mais l’exaltation est de courte durée. En effet, ce n’est parce qu’on ne meurt plus qu’on guérit des maladies, de la démence, de l’invalidité ou qu’on se réveille du coma… et bien sûr, on souffre tout autant ! Bientôt, les maisons de retraite débordent – puisqu’il n’y a plus de « roulement » – les hôpitaux affichent complet, les pompes funèbres font faillite, les compagnies d’assurance non plus rien à vendre, et surtout… oh oui, surtout… l’Église a peur. Comment garder les fidèles, lorsque la foi même est guidée par l’espérance du salut éternel ? L’économie du pays est en grand danger : non seulement plus personne ne sait à quand porter l’âge de la retraite, mais plus grave encore, comment payer les pensions ? Le gouvernement retourne la situation dans tous les sens, propose des solutions aux compagnies d’assurance (payer les primes dès que la personne atteint un certain âge), aux pompes funèbres (enterrement officiel obligatoire pour les animaux domestiques), mais rien de tout cela ne peut freiner la crise qui a touché le pays. Ainsi que l’auteur le résume, avec un style inimitable : « Le pays se trouve dans une agitation sans précédent, le pouvoir dans la confusion, les valeurs dans un processus accéléré d’inversion, la perte du respect civique touche toutes les couches de la société, dieu lui-même ne sait probablement pas à quoi tout cela nous mènera. » Et comme se le fait dire le roi du pays-où-on-ne-meurt-plus : « …sire, si nous ne recommençons pas à mourir, nous n’aurons pas d’avenir. »
S’enclenche alors un processus clandestin : puisqu’on ne meurt plus dans ce pays et que la situation est intenable, emmenons donc nos mourants/malades/vieux dans le pays voisin, de nuit, discrètement, à la frontière, afin qu’ils trépassent. Idée de génie s’il en est, mais bientôt ces déplacements – originellement effectués par les familles n’en pouvant plus de voir leurs proches souffrir sans pouvoir mourir – attirent l’attention. Puisqu’il y a une demande, profitons-en pour nous remplir les poches au passage : la maphia (sic) décide de prendre le monopole du trafic, et, moyennant finances, convoie les mourants de l’autre côté de la frontière. Le gouvernement, qui voit là une occasion de faire du profit, s’associe (secrètement) à la maphia, et poste des soldats aux frontières afin de contrôler le passage. Évidemment, privée d’échéancier, la population commence aussi à souffrir du manque de sens à leur vie. Tout pourrait continuer à marcher sur la tête longtemps.
C’est ici que la mort intervient : après quelques mois, par un communiqué écrit, adressé aux médias, elle explique les raisons qui l’ont poussée à faire cette « grève de la mort ». Elle voulait juste montrer aux humains (n’oublions pas que chaque espèce a sa mort personnelle, oui, oui) un petit échantillon de ce que signifierait une vie éternelle. Devant les résultats catastrophiques de sa petite expérience, elle rétablit le soir même, à minuit, le processus de mort. Et tous ceux qui devaient trépasser dans les derniers mois, trépasseront. Bien sûr, ceux qui ont payé très cher pour le transport de leurs proches dans le pays voisin sont mécontents, car finalement, s’ils avaient attendu un peu, cela aurait été gratuit. La mort, magnanime, annonce alors qu’elle a mis en place un nouveau système. Un système de décès-par-courrier : chaque personne qui doit mourir recevra par la poste une lettre violette lui annonçant la date et l’heure de sa mort, une semaine avant, ainsi il pourra régler ses affaires, faire son testament, préparer son départ, etc. Mais la mort ne connaît pas bien l’âme humaine, car ce nouveau système provoque la panique au sein de la population. C’est alors qu’il survient un événement absolument inexplicable, même pour la mort…
Avec une verve extraordinaire – bravo à la traductrice qui a réussi à rendre la richesse de la langue et le style si particulier à l’auteur –, José Saramago, prix Nobel de littérature qui a également écrit L’Aveuglement et dont l’œuvre a fait de lui un des écrivains majeurs de la littérature portugaise, nous fait plonger dans le quotidien de la mort, exécutrice un peu fonctionnaire qui ne sait plus très bien (cela fait si longtemps, n’est-ce pas ?) qui lui a donné ses instructions ni pourquoi. Personnage haut en couleur et extrêmement vivant (!), la mort nous fait partager ses interrogations, son travail et sa difficulté à trouver sa place dans un système dont elle a tout oublié. Le style de Saramago n’est pas facile : les dialogues sont insérés à même le corps du texte ; on passe d’une description à une virgule et puis oups, une majuscule et le dialogue commence. Si, au premier abord, c’est un peu difficile à suivre, on s’habitue rapidement à ce rythme étrange, à la fois très littéraire et très oral. Cela provoque un sentiment de distanciation, accentué par le fait que le narrateur, tout puissant (tel dieu ou la mort décidant de l’avenir de ses personnages), s’adresse régulièrement au lecteur, corrige des informations au fur et à mesure s’il s’aperçoit qu’il a négligé un point ou qu’il s’est trompé sur un autre. Il n’y a pas de majuscules aux noms propres, ce qui provoque aussi la sensation d’une dépersonnalisation de l’histoire. Mais rien de tout cela ne m’a gêné ; au contraire, la langue de Saramago est si riche qu’il réussit à provoquer dans une même phrase le sourire, l’étonnement et la colère. Les interventions directes du narrateur, ses spéculations sur ce qui aurait pu arriver si telle situation avait été autre, le côté didactique allié à un humour à froid et certaines touches d’acide disséminées de ci de là sous des dehors de fausse innocence, font de ce roman une véritable allégorie de la mort et de la vie, une observation acérée de l’humanité, et, par-dessus tout, une lecture absolument jouissive. L’auteur va loin, très loin, irrévérencieux et lettré, et fait des pieds de nez élégants au politiquement correct. Et puis, comment résister à un roman qui commence par « Le lendemain, personne ne mourut. » ?
Pascale RAUD