Sci-Néma 170

par Hugues MORIN [HM], Daniel SERNINE [DS] et Christian SAUVé [CS]

Exclusif au Volet en ligne (Adobe Acrobat, 1.02Mo) de Solaris 170, Printemps 2009

 

La Clé des possibles

Après le succès des séries Grande Ourse et L’Héritière de Grande Ourse, le scénariste Fédéric Ouellet et le réalisateur Patrice Sauvé tentent le saut au grand écran. De l’opinion de ces spectateurs-ci, c’est un saut réussi.

D’abord, le film La Clé des possibles réussit très bien à survivre en marge de la série, en tant qu’objet cinématographique à part entière. Bien que la connaissance des trois personnages principaux ajoute au visionnement du film, il n’est pas nécessaire pour le cinéphile d’avoir suivi les séries pour comprendre ce qui se passe à l’écran.

Le film s’ouvre alors que le duo Biron/Gastonne (Normand Daneau et Fanny Mallette) boucle une enquête avec Lapointe. Mais celui-ci est hanté de visions. Il apprendra rapidement qu’une vieille sorcière poursuit des médiums et les pousse à se lancer à la recherche de la Clé qui permet de voyager dans les univers formant la trame des possibles. Enrôlés malgré eux dans l’aventure, Biron et Gastonne tenteront d’aider Lapointe (Marc Messier), qui part à la recherche de la Clé, une quête tissée d’énigmes et dont l’échec signifierait sa mort.

Le ton du film ne dépaysera pas les habitués de la série; le scénario offre un mélange similaire de fantastique, de polar et d’humour (heureusement retenu). En revanche, là où l’espace disponible permettait à Frédéric Ouellet de s’éparpiller à la télé (et parfois de manière malencontreuse), le format cinéma l’oblige à tisser son intrigue plus serré. Un avantage, puisque le scénariste évite de trop en faire et concentre les éléments dans un scénario compact.

Le film est aussi plus linéaire que ne l’était la série; l’œuvre y gagne en cohérence. Pour l’amateur éclairé, il fait plaisir de voir un film de créateurs qui savent ce qu’ils font; c’est certainement le point le plus fort du film. La dernière partie et la conclusion permettent de boucler l’ensemble de manière satisfaisante.

La progression de l’intrigue n’est pas toujours égale, cependant, et les personnages résolvent un peu trop facilement quelques énigmes complexes, mais de bonnes trouvailles permettent de passer l’éponge sur ces faiblesses. Le thème des univers parallèles et le lien créé entre eux par le biais d’objets touchés simultanément par une personne dans les deux univers – ce qui éveille en elles une impression de déjà-vu – illustre ce genre de trouvailles habiles.

On reprochera au scénario d’être parfois un peu bavard, répétitif même, comme pour s’assurer que le profane a compris de quoi il était question. Pour l’amateur éclairé, ces répétitions sont superflues et freinent l’intrigue, mais elles ne sont pas abondantes. La justesse de l’interprétation et des dialogues (qui recèlent quelques joyaux) compensent certaines faiblesses passagères. (Pourquoi Charles se retrouve-t-il au cimetière? Pourquoi les corps de Lapointe et de Christine sont-ils immobiles dans leurs baignoires respectives lorsqu’ils sont absents de cet univers-ci, alors que celui de la sorcière jouée par Marie Tifo dans la scène d’ouverture était agité de spasmes violents? La sorcière et le garçon taciturne sont-ils de mèche avec Christine, et pourquoi?)

La réalisation compétente de Patrice Sauvé n’est pas sans reproche non plus (la scène d’ouverture avec le gangster dans le port est faible et peu crédible), mais l’ensemble demeure plutôt inspiré. L’aspect visuel compense avec brio toute réserve qu’on pourrait entretenir au sujet de certaines facettes du récit. La direction photo, les éclairages, l’étalonnage des couleurs, les décors envoûtants, confèrent au film une ambiance digne des maîtres du fantastique. Le fait de situer l’action dans un lieu indéfini (composite de Vieux-Montréal, de Vieux-Québec et de non-lieu générique, sombre et humide) et à une époque indéfinie (on emploie des cellulaires, néanmoins les modèles de voiture incongrus sabotent tout point de repère) accentue le sentiment de décalage.

Le caractère de certains personnages ajoute également l’impression d’altérité. Peut-on imaginer un couple plus déjanté que Gastonne et Biron? Christine et son mari ne semblent-ils pas sortis tout droit d’un vieux film français? En parlant des personnages, soulignons aussi le retour de Lapointe, l’ex-journaliste qui se passerait volontiers de ses pouvoirs psy; Marc Messier fait un antihéros sympathique et attachant.

Les décors alternatifs des mêmes lieux dans deux univers rendent tangible une belle idée. Les ordinateurs en bois à écran tactile ou les véhicules impossibles à relier à une époque précise sont autant de facteurs qui donnent de la crédibilité à la démarche des cinéastes. Le film profite également d’un budget qui a été judicieusement utilisé pour réaliser des effets visuels et sonores de premier plan, tant durant les génériques que pendant le film lui-même.

Bref, malgré quelques lacunes mineures, La Clé des possibles est un bon film de SFFQ – ce qui n’est pas si courant… Avouons qu’il y a dix ans, nous n’aurions pas même imaginé voir un film de SFFQ de cette qualité, précédé de la bande-annonce d’un autre film «de genre» (5150, rue des Ormes) et avec l’affiche d’un troisième à venir dans le hall du cinéma (Les Sept jours du talion).

Dans les circonstances, on serait idiot de bouder son plaisir et de se priver de Grande Ourse – La Clé des possibles. [HM / DS]

 

Push

Personne ne s’attendait à grand-chose de ce thriller paranormal destiné aux adolescents. La bande-annonce presque incohérente nous montrait Hong Kong, ville dans laquelle de jolis jeunes adultes utilisaient une variété de pouvoirs psi pour accomplir leurs objectifs. Le paranormal ayant été abandonné par la SF sérieuse depuis des années, c’était un indice que Push allait plutôt s’apparenter aux bandes dessinées superhéroïques, dans le registre de la télésérie Heroes.

Les premières minutes du film, desservies par un monologue contextuel pénible, une cinématographie blafarde et des dialogues ordinaires, ne font rien pour atténuer les inquiétudes. Ce n’est pas parce qu’un film est destiné à une jeune audience qu’il faut tolérer des raccourcis impardonnables. Les premières scènes d’action sont plus confuses qu’excitantes, et le vocabulaire de base utilisé par le film (avec ses Pushers, Movers, Watchers, Stichers, Wipers, etc.) réinvente péniblement des éléments SF surannés.

Heureusement, les choses s’améliorent peu à peu. Une fois qu’il a dressé la liste des pouvoirs dont sont dotés les personnages, le scénariste David Bourla accélère le rythme et complique les choses, trouvant des astuces sans cesse plus complexes pour étoffer l’affrontement entre les protagonistes, les autorités américaines qui tentent de les appréhender, et les triades locales qui préfèrent les héros plus morts que vivants… une fois qu’ils auront obtenu le McGuffin convoité par tout le monde.

Les acteurs du film sont en grande partie responsables de ce regain d’intérêt. Chris Evans et Camilla Belle sont des héros sympathiques, Djimon Honsou est irréprochable en vilain et, surtout, Dakota Fanning surprend avec un personnage d’adolescente pleine d’épines. Les personnages secondaires sont aussi mémorables en dépit du fait que, l’action se déroulant à Hong Kong, ils sont souvent défendus par des acteurs asiatiques généralement inconnus au grand écran.

Au dernier acte, Push atteint sa vitesse de croisière alors que les héros essaient d’arriver à leurs fins en déjouant ceux qui voient dans le futur. Parades et contre-parades se succèdent, et même ceux qui ont deviné la direction générale de l’intrigue ne seront pas entièrement ennuyés devant les moyens mis en scène pour aboutir à une finale satisfaisante. Les éléments superhéroïques se limitent aux pouvoirs spécifiques à chacun des personnages, et tous ceux-ci ont un rôle dans l’histoire: un des antagonistes américains, par exemple, se paie une bonne scène en aplatissant ses ennemis grâce à ses pouvoirs télékinétiques.

Bref, si Push est loin d’être exempt de défauts – certains éléments de la finale montrent que les protagonistes dépendent plus du bon vouloir du scénariste que de leurs pouvoirs psi, et on peut se questionner au sujet de l’épilogue assoiffé de sang –, il demeure un film satisfaisant pour le spectateur qui garde des attentes raisonnables. Et c’est tout de même un des rares films de SF récents à ne pas être basé sur une franchise quelconque! [CS]

 

Knowing

à quel étrange buffet sommes-nous conviés avec ce nouveau film du réalisateur Alex Proyas? Après avoir tant impressionné avec The Crow (1994) et Dark City (1998), il était passé inaperçu avec Garage Days (2002) pour finalement diviser les fans d’Asimov avec son adaptation d’I, Robot (2004). Cette feuille de route, à la fois remarquable et inégale, permettait tout de même aux cinéphiles d’entretenir des espoirs raisonnables pour son retour attendu à l’écran, cinq ans après Will Smith et ses robots rebelles.

à première vue, c’est-à-dire celle proposée par la bande-annonce du film, ce thriller paranormal n’offre rien de bien neuf: une feuille de papier découverte dans une capsule temporelle enterrée cinquante ans plus tôt révèle à un astrophysicien une série de prédictions décrivant des catastrophes majeures. Mais voilà qu’il reste quelques numéros avant la fin de la série…

Jusqu’ici, la mise en situation n’a rien de prometteur: prophétie et thriller de série B font si bon ménage qu’ils frôlent maintenant le cliché. Mais Alex Proyas est un réalisateur qui a déjà prouvé sa maîtrise des techniques cinématographique. Des scènes spectaculaires maintiennent l’intérêt pendant les trois quarts de Knowing. Un accident d’avion survient pendant un plan séquence terrifiant où l’on suit notre protagoniste alors qu’il tente de secourir les survivants. Plus tard, un horrible accident de métro fait grincer des dents et risque même de causer quelques cauchemars.

Mais tout cela n’est qu’un apéritif pour le changement de cap qui déstabilise l’audience dans les vingt dernières minutes. Le thriller paranormal se métamorphose en authentique science-fiction, avec une conclusion sans compromis qui rappelle des œuvres telles Childhood’s End ou The Forge of God. Le film évite la conclusion rapide, préférant se payer le luxe d’une finale apocalyptique spectaculairement bien détaillée.

à la tombée du rideau, le spectateur de Knowing aura donc cheminé du surnaturel contemporain au gothique de la Nouvelle-Angleterre, puis vers l’allégorie chrétienne pour enfin aboutir à de la science-fiction catastrophe pure et dure: de quoi sortir du cinéma avec le torticolis!

Sur le chemin du retour, les bons souvenirs alternent avec les moins bons. Des moments sentimentaux semblent sortis d’un manuel d’écriture de scénarios hollywoodiens. L’abus des coïncidences met à mal notre crédulité. Le symbolisme angélique qui s’éternise lors de la finale ne sera pas bien accueilli par ceux qui avaient jusque-là bien toléré un film occasionnellement sadique. Et certaines scènes semblent avoir été écrites par un banlieusard frustré – qui d’autre soulignerait l’héroïsme d’un père de famille par l’emploi d’une décapeuse et la conduite endiablée d’une camionnette? Le fait que Nicolas Cage soit un fade protagoniste n’aide pas non plus.

C’est dommage qu’il n’existe pas de fil conducteur plus cohérent à travers toute l’épopée qui, par conséquent, ressemble plus à une anthologie de séquences intéressantes plus ou moins reliées entre elles. Visuellement et conceptuellement, Knowing reste fascinant… sans être nécessairement réussi. Le genre de film destiné à ceux qui préfèrent discuter d’un film plutôt que de simplement l’apprécier pendant qu’il défile à l’écran. Si vous vous reconnaissez ici, vous savez quoi faire. [CS]

 

Race to Witch Mountain

Les OVNIs ont-ils fait leur temps comme phénomène folklorique, ou sont-ils simplement en veilleuse en attendant de meilleurs jours? Le phénomène connaît des cycles périodiques: les films de SF des années 50, la vague des années 70 culminant avec Close Encounters of the Third Kind, la résurgence du motif dans les X-Files des années 90. La vague semble être à son plus creux en 2009, car les théories de conspiration s’articulent plutôt autour du 11 septembre 2001, de la crise économique ou du réchauffement global. Le zeitgeist du moment a des frayeurs bien plus tangibles à offrir que les petits bonhommes verts ou gris.

Ces réflexions surviennent naturellement après avoir pris connaissance de ce remake de Race to Witch Mountain puisque le film, même lorsqu’il affirme son côté contemporain, semble tout droit sorti des années 50, 70 ou 90. Un peu normal lorsqu’on sait que le film a été développé par les studios Walt Disney pour raviver une franchise datant des années 70 (elle-même basée sur un roman de 1968 d’Alexander Key).

Quand un chauffeur de taxi est engagé par deux jeunes adolescents excentriques, il se retrouve pourchassé par des agents du gouvernement américain et par une entité non humaine. Se rendant compte qu’il est devenu le gardien de deux extraterrestres échoués sur Terre, il finit par faire équipe avec une physicienne pour assurer leur bon retour à la maison.

Le canevas est très simple, le reste n’est que péripétie… Attention tout de même, car pour un film mettant en vedette deux adolescents de 15-16 ans (et s’adressant donc à un public plus près de 12-13 ans), Race to Witch Mountain offre un degré de violence plus élevé que les autres films dédiés à cette tranche démographique. Le chauffeur est un ex-prisonnier, les agents du gouvernement fédéral (uniformément méchants) tirent sur tout ce qui bouge, et le héros n’hésite pas à se servir des armes qui lui tombent sous la main. Clairement, quelqu’un doit penser que les choses ont évolué depuis 1975.

Malheureusement, cette évolution ne s’applique pas aux éléments SF du film, qui demeurent aussi rudimentaires que l’on pouvait s’y attendre dans un roman jeunesse d’OVNI des années 60. Les pauvres enfants extraterrestres ont des pouvoirs psi qu’ils utilisent de façon plus spectaculaire que logique, et l’idée que le gouvernement fédéral garde un vaisseau extraterrestre sous clé est un poncif qu’il est devenu difficile d’employer sauf au second degré. Autrement dit, ce film s’adresse à des jeunes spectateurs qui ne connaissent vraiment rien en science-fiction.

Pour les adultes qui les accompagnent, l’intérêt du film est plus ou moins rehaussé par une performance affable de Dwayne Johnson comme héros, et quelques épisodes un peu plus franchement drôles. Ceux qui sont habitués aux congrès de SF rigoleront un peu devant l’absurdité d’une convention dédiée aux OVNIs (Whitley Streiber y apparaît pendant quelques moments), tout en remarquant que les présentations scientifiques à un véritable congrès de SF seraient nettement mieux fréquentées que dans le film.

Pour le reste, c’est un film Disney un peu vieux jeu, qui remplit plus ou moins ses objectifs, dans le bon ordre, d’une façon mécanique mais compétente. Pour un remake que personne n’avait demandé de toute façon, ce n’est pas une performance déshonorante… [CS]

 

Mise à jour: Avril 2009 –

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