Sci-Néma 157

Daniel SERNINE [DS], Hugues MORIN [HM], Yves MEYNARD [YM] et Christian SAUVé [CS]

Exclusif au Volet en ligne (Adobe Acrobat, 1 491Ko) de Solaris 157, Hiver 2006

 

Harry Potter et les Coupes sévères

Le critique de films est constamment soumis à la tentation du «gérant d’estrade», particulièrement en ce qui a trait à l’adaptation d’un roman à l’écran – plus précisément sur ce qu’on aurait coupé et ce qu’on aurait gardé dans le scénario. Je ne m’y risquerai pas, premièrement parce qu’il y a des gens bien plus compétents payés pour écrire et réécrire des scénarios, deuxièmement parce que j’ignore comment je m’y serais pris pour faire entrer les 630 pages d’Harry Potter et la Coupe de feu en deux heures trente de film. Les tomes 4 et 5 de la série Potter comportent des longueurs, tout le monde en convient; même cela mis à part, il a fallu pratiquer des coupes radicales, après que l’option d’en faire deux films ait apparemment été envisagée puis écartée. Les choix de Steven Kloves, le scénariste habituel, familier avec le matériau k.rowlingien, s’avèrent somme toute défendables, même si le résultat est d’une densité qui ne laisse aucune chance au spectateur paresseux.

Disparus, donc, les elfes de maison Dobby et, surtout, Winky, dont le rôle secret au sein de la famille Croupton est crucial dans le roman. Une part des fonctions diégétiques de Winky est attribuée au jeune Neville Longdubas, qui y gagne en visibilité, une autre disparaît tout simplement dans une simplification de l’intrigue. Il faut dire que le premier quart du roman est expédié en moins de quinze minutes. La Coupe du Monde de quidditch a donc lieu (dans un stade qui procure le premier de nombreux émerveillements visuels), mais les «troubles»  qui la suivent sont tout juste évoqués. Exit – et c’est dommage – la question sociale, ce racisme anti-moldu et anti-sang-mêlé qui deviendra cardinal dans les romans suivants. La seule allusion est le déguisement des Mange-Mort, dont le chapeau pointu évoque décidément celui du Ku Klux Klan. Exit Sirius Black, ou presque, et très diminué le rôle de la détestable journaliste Rita Skeeter qui ternira la réputation d’Harry Potter – médisances essentielles à l’intrigue du cinquième roman.

Autre aspect qui est pratiquement ramené à une scène unique (lorsque Potter plonge dans la pensive), c’est le poids du passé sur le présent du monde magique. Les complots, les trahisons, les loyautés, les procès et (littéralement) les chasses aux sorcières qui ont eu lieu à l’époque où Harry et sa génération naissaient; tout ce qui donne sens, par exemple, à la scène d’ouverture, manque à l’appel dans le film. Cela ne s’est pas fait nécessairement au détriment du spectateur, mais disons que le lecteur qui a relu le roman juste avant d’aller au cinéma en sait beaucoup plus, tout comme il en sait plus sur les enjeux politiques au sein du Ministère de la Magie.

Sous la direction de Mike Newell, réalisateur sexagénaire surtout prolifique à la télé mais dont la filmographie disparate inclut Quatre Mariages et un enterrement, Poudlard et ses alentours sont montrés dans leur plus grande beauté, une profusion de plans à couper le souffle, en particulier durant la première épreuve du tournoi, contre les dragons.

J’ai lu des louanges pour Ralph Fiennes dans le rôle de Voldemort mais, comme son visage altéré par imagerie numérique est à peine reconnaissable, je retiens mon opinion jusqu’au prochain film, où l’on espère le voir davantage. La matière de Harry Potter et la Coupe de feu est si dense que des rôles aussi importants que ceux de Severus Rogue, Draco Malefoy, Hagrid ou le ministre Cornélius Fudge sont réduits à des apparitions-caméo.

Comme dans les autres films de la série, la distribution des rôles mérite des éloges. Barty Croupton Junior (qu’on voit peu sous ses propres traits) est interprété par David Tennant, la nouvelle incarnation du Docteur Who. Les fort expressifs James et Oliver Phelps incarnent Fred et George Weasley, éclipsant parfois le rôle de Ron Weasley, pour lequel Rupert Grint, à dix-sept ans, est devenu trop vieux, alors qu’Emma Watson et Daniel Radcliffe (seize ans) réussissent encore à peu près à passer pour de jeunes ados (sauf lorsque Harry prend un bain). Brendan Gleeson est un régal dans le rôle d’Alastor «Fol Œil»  Maugray; les professeurs de «Défense contre la Magie noire»  offrent toujours les rôles les plus juteux. Que les amateurs d’Allan Rickman (Rogue) se rassurent, les sixième et septième films lui rendront sûrement justice.

Finalement, au risque (inévitable) de répéter ce qui a été dit ailleurs, les films de la série Harry Potter sont de moins en moins pour enfants. Certaines scènes sont sûrement insoutenables pour les petits lutins; ceux que j’ai aperçus dans la salle étaient heureusement accompagnés d’adultes, auxquels je parie qu’ils se sont collés à quelques reprises.

Ai-je mentionné que j’ai adoré ce film? [DS]

Reste avec nous

Stay est au nombre de ces films dont on voudrait parler d’abondance, mais à propos desquels il faut rester laconique, de peur de vendre la mèche. Il n’est cependant pas dans le registre de Sixth Sense, au cas où ma première phrase donnerait à penser qu’une révélation finale jettera le spectateur en bas de son fauteuil. Le cas de Vanilla Sky vient à l’esprit lui aussi, mais c’est tout autre chose, sur le plan du rythme, de l’esthétique et du propos.

Il se trouvera bien sûr des cinéphiles pour affirmer qu’ils avaient tout deviné de l’histoire dès la première demi-heure. Laissons-les dire. (D’ailleurs, lorsqu’ils vous accompagnent, ces gens se penchent rarement à votre oreille, à la première demi-heure, pour vous faire part de leurs prédictions; c’est généralement a posteriori qu’ils vous confieront avoir tout deviné…)

Pour situer un peu l’œuvre, disons qu’elle est signée Marc Forster pour la réalisation (Finding Neverland, Monster’s Ball – trente-six ans seulement) et David Benioff à la scénarisation (le poignant 25th Hour, entre autres). En vedette, Naomi Watts dans le rôle de Lila, une artiste-peintre jadis sauvée d’une tentative de suicide, et un Ewan McGregor qui ne vieillit pas dans le rôle de Sam Foster, psychiatre prenant la relève d’une collègue en burn-out. Dès le départ, le jeune psy se retrouve avec un cas difficile: Henry Letham, un étudiant en arts tendance rebelle, qui entend des voix, prédit une chute de grêle qu’aucun météorologue n’avait annoncée (mais qui s’avère) et prévient qu’il se suicidera le samedi suivant à minuit. Au premier degré, la supplique stay s’adresse au jeune schizophrène qui envisage de «partir».

Le jeune peintre Letham est incarné de manière convaincante par l’étique Ryan Gosling, acteur d’origine ontarienne qu’on avait vu aux côtés de Michael Pitt dans Murder by Numbers. à travers des lieux new-yorkais rarement montrés au cinéma, Foster tentera de retrouver son patient pour éviter le pire et se laissera envahir par ce souci, au point de mettre à l’épreuve sa relation de couple – avec la belle Lila aux avant-bras cicatrisés, justement.

La réalité se dérobe insidieusement sous les pieds de Foster, entre autres lorsque Henry affirme reconnaître son propre père – pourtant décédé – en la personne d’un vieux collègue et mentor (aveugle) du psychiatre. Pis encore, lorsque Foster ira interroger la mère de Henry dans une grande maison sans meubles où elle saigne de la tête, il apprendra du chef de police local qu’elle aussi est morte depuis un certain temps.

Vous résumant ainsi les deux premiers tiers de l’histoire, je ne peux rien rendre de l’ambiance du film, la sobre richesse de ses images, les brèves envolées lynchiennes à l’arrière-plan (les figurants d’un hall public qui sont tous jumeaux ou triplets, les piétons qui portent tous la même mallette métallique durant une scène de rue, le fait que plusieurs rôles tertiaires soient joués par les mêmes acteurs – ce qu’on ne remarque pas avant de lire le générique).

Les choix musicaux, la direction artistique, le montage et la caméra sont éminemment maîtrisés (Forster avait d’ailleurs travaillé avec le même directeur photo, Roberto Schaefer, dans Finding Neverland). Et j’écrirai ceci, moi qui vois soixante films par année, généralement en salle: pendant ce Stay au rythme posé, aux choix esthétiques remarquables, aux dialogues intelligents, aux effets visuels discrets mais fascinants, j’ai songé avec émoi au bonheur que procure le cinéma lorsqu’il ravit l’œil et l’esprit.

Depuis quatre ans que je signe des critiques, les internautes qui fréquentent assidûment ce volet Internet de Solaris ont eu l’occasion de confronter leurs opinions aux miennes, détestant les films que j’ai aimé, ou au contraire partageant mes enthousiasmes. à cet égard, je propose Stay comme indicateur ou comme pierre de touche de nos goûts respectifs. [DS]

Quel ennui!

AfficheUn petit mot en passant sur un film chinois, 2046, qui ne relève pas de la SF mais qui en comporte tout de même des éléments. La critique est assez unanimement élogieuse envers Kar Wai Wong, scénariste et cinéaste de Hong Kong, mais j’avoue que je n’avais pas vu son très acclamé In the Mood for Love (2000).

Je ne vous cacherai pas que j’ai failli m’endormir deux fois pendant 2046 et que la tentation me vint de sortir avant la fin, ce que je ne fais jamais. Il s’agit d’un beau film, dont la captivante musique mérite des superlatifs, dont l’image est aussi soignée que chez Greenaway (quoique plus dépouillée et moins léchée), mais il s’adresse tout simplement à d’autres sensibilités que la mienne. Les femmes y sont fort belles, les rares hommes y sont des trognons, hormis le personnage principal, tout juste regardable, et son alter ego japonais dans le roman.

L’histoire, puisqu’il y en a une malgré tout, est celle de Chow, un journaliste de Hong Kong dans les années soixante. Auteur de romans pornos, il s’essaie à une œuvre de SF, intitulée 2046, ce qui est à la fois la date d’un futur élégamment mais trop brièvement évoqué, et le numéro d’un train qu’on y prend pour retrouver ses souvenirs (ou est-ce pour y échapper?). Le film est la chronique des amours indécises et confuses de Chow, amours impliquant des semi-mondaines, une joueuse de cartes professionnelle, le souvenir d’une femme mariée qu’il a fréquenté antérieurement (dans In the Mood for Love, semble-t-il) et l’une des filles du proprio. 2046 est aussi le numéro de la chambre de l’une des femmes, dans l’hôtel de passe où Chow a élu domicile.

Quant au volet SF, qui émerge de temps à autre dans un écrin de fort belles images de synthèse, plus stylisées que réalistes, on n’en voit pas assez pour s’en faire une idée, hormis qu’un passager japonais du train 2046 y rencontre des androïdes (femmes, cela va sans dire), sortes de geishas poupées qui sont plus ou moins la transposition des amies et amantes de Chow.

Le scénario présente une construction circulaire, du genre serpent-qui-se-mord-la-queue, que j’aurais sans doute mieux appréciée si j’avais su identifier la femme qui se fait poignarder au début, mais – on m’excusera – elles se ressemblent pas mal toutes…

Ajoutons à cela l’effet hypnotique de la langue cantonaise, entrecoupée de looongs silences, et vous comprendrez ma réaction narcoleptique à cette forme chinoise d’existentialisme.

Achetez plutôt le CD de la musique de Shigaru Umebayashi, tiens. [DS]

The Trial of Father Moore

Voilà le titre qu’aurait tout aussi bien pu porter The Exorcism of Emily Rose, car il s’agit d’un drame judiciaire autant, sinon plus, que d’un drame fantastique. Ce que nos voisins du sud appellent courtroom drama est un genre en soi, avec des codes, ses conventions et ses recettes. Le réalisateur Scott Derrickson en maîtrise bien les mécanismes.

à l’ouverture du film (tourné à Vancouver-la-pluvieuse et dans ses environs, un détail qui n’échappera pas aux amateurs de la série Millenium), un coroner vient constater le décès d’Emily Rose dans la maison de campagne de ses parents. Elle n’est manifestement pas morte de causes naturelles et les policiers se voient contraints d’emmener au poste le père Moore, interprété par le toujours excellent Tom Wilkinson. Ayant mené un exorcisme approuvé par son archevêque, le prêtre est accusé d’avoir causé la mort d’Emily par négligence criminelle. Il l’aurait, selon le procureur public, persuadée d’interrompre un traitement médical pour épilepsie, et ancrée dans sa conviction qu’elle était possédée par des démons.

C’est donc par les pré-interrogatoires et les témoignages en cour que l’on suivra la foudroyante et tragique destinée de cette étudiante de dix-neuf ans, à son premier semestre à l’université, envahie et possédée un soir de grand vent, transformée en quelques semaines en un paquet de nerfs paranoïaque, anorexique et sujette à des crises que les médecins attribuent à l’épilepsie – hypothèse que le réalisateur, habile, a soin de ne pas écarter, nous offrant même à quelques reprises deux versions d’une même (brève) scène. Jennifer Carpenter, la comédienne au visage si particulier qui incarne Emily, aurait de l’avenir comme contorsionniste si sa carrière d’actrice connaissait des ratées. Les scènes de possession doivent d’ailleurs très peu aux effets spéciaux à base de maquillage ou de câbles invisibles, et misent davantage sur les éclairages, le montage et la caméra à l’épaule pour effrayer (ou du moins énerver) le spectateur.

Excellente aussi, Laura Linney incarne l’avocate douée dont l’archevêché retient les services pour défendre le père Moore et, surtout, pour le convaincre d’accepter une négociation de plaidoyer. Ce que le prêtre refuse, car il tient à raconter l’histoire d’Emily bien plus qu’à étouffer l’affaire. L’avocate sera elle aussi confrontée à des manifestations nocturnes qui la plongeront dans le doute.

Le calendrier de publication de Solaris fait que The Exorcism of Emily Rose aura sans doute atteint les tablettes des clubs vidéo lorsque vous lirez cette critique, et c’est sans hésitation que je vous le recommande. Que vous ayez aimé ou détesté The Exorcist, sachez que ce film-ci n’a rien à voir avec l’œuvre de Friedkin et Blatty, son intensité et ses excès. [DS]

Return of the King Kong

Je vais vous parler d’un film dont l’histoire est relativement simple. Nous sommes dans les années trente et une équipe de tournage s’embarque vers une île mythique pour y tourner un film. L’île s’avère peuplée d’une tribu primitive qui capture la jeune actrice et la donne en offrande à Kong, un gorille géant qu’ils semblent vénérer. Dans sa solitude, ce dernier s’attachera à la jeune femme, mais cet attachement causera sa perte puisque les hommes venus à la rescousse de la belle auront l’idée de capturer le gorille pour le ramener en Amérique à titre d’attraction. La colère du primate sera telle qu’il se libérera, causera une panique monumentale en plein New York avant de se réfugier au sommet de l’Empire State Building.

Vous l’avez déjà vu? Normal, c’est King Kong, un classique du cinéma sorti originalement en 1933 et dont on a fait un remake mou en 1976. Pourquoi retourner voir, peut-être pour une troisième fois, une histoire que vous connaissez déjà? Pour s’amuser, évidemment. Et parce que c’est Peter Jackson qui signe le film. Je ne suis pas certain que mon intérêt aurait été le même si un autre cinéaste nous avait proposé un remake de ce film d’une autre époque.

Le réalisateur néo-zélandais réalise en fait un vieux rêve. Le succès public et critique de son adaptation de la trilogie de Lord of the Rings lui aura permis une liberté artistique totale. Paradoxalement, c’est cette liberté qui est probablement la source des plus grandes faiblesses de son King Kong.

Mais d’abord, mentionnons qu’il s’agit d’un excellent divertissement. Malgré sa longueur – j’y reviendrai –, le film n’est pas ennuyant. Le ton, qui emprunte beaucoup à la naïveté du cinéma des années trente et quarante, fonctionne très bien pour peu que le cinéphile accepte de jouer le jeu. Ce retour aux années trente permet d’ailleurs au cinéaste quelques commentaires sur le cinéma. Le kidnapping du scénariste, qui force celui-ci à terminer son scénario pendant le tournage est un bon exemple. Le commentaire de Carl, quand il dit à Ann: «Je suis quelqu’un à qui vous pouvez faire confiance; je suis producteur de films!» fait aussi sourire dans le contexte contemporain actuel. Le fait que le héros du film soit scénariste permet aussi plusieurs clins d’œil amusants.

Ensuite, le jeu des acteurs est impeccable. Ils ont relativement peu à se mettre sous la dent, puisque la majeure partie du film est constituée de courses, de fuites et d’affrontements avec diverses créatures, mais chacun est parfaitement convaincant. J’avoue avoir été impressionné par Naomi Watts, qui parvient à nous faire croire à l’étrange relation qui se développe entre elle et Kong et dont les cris de terreur donnent des frissons.

Ce film est aussi techniquement impressionnant. Reconstitution historique du New York des années trente, conception de l’île, tribu primitive, animation de King Kong, des dinosaures et de centaines d’autres trucs grouillants, le tout est réalisé avec minutie. Une partie du plaisir évident que Jackson a pris à faire le film est contagieux lors du visionnement. L’utilisation d’un acteur (Andy Serkis, le Gollum de Lord of the Rings) pour jouer les expressions faciales du gorille donne un effet de réel très convaincant et fait de Kong un personnage à part entière.

Mais le film a aussi son lot de faiblesses. Il est facile d’imaginer qu’un producteur moins indulgent envers son réalisateur vedette aurait pu lui taper sur l’épaule à quelques reprises en lui disant que telle ou telle séquence, bien que parfaitement exécutée, était bien trop longue, voir même inutile.

Car le film est long, très long. Plus de trois heures pour raconter l’histoire de la découverte, la capture, et l’évasion du gorille géant semble un peu exagéré. Le cinéaste a décidé de se faire plaisir et de peupler son île de dinosaures, d’araignées géantes, d’insectes monstrueux, de chauves souris sanguinaires et même de créatures tentaculaires dentées totalement farfelues, mais cette surabondance de créatures féroces et dégueulasses finit par agacer. Chaque séquence d’affrontement entre humains et créatures s’étire, l’attention du spectateur décroche. La course pour échapper au troupeau d’apatosaures est un bon exemple, la bataille entre Kong et les tyrannosaures en est un autre.

Il faut aussi accepter un assez grand nombre de choses inexpliquées ou laissées en suspens. Un exemple: comment les hommes font-ils pour ramener le gorille endormi sur le navire, amarré au loin, alors qu’ils ne disposent que d’une seule chaloupe déjà surpeuplée?

Malgré ces réserves, King Kong offre des scènes parfaitement originales et certaines images sont à couper le souffle. Le passage du spectacle monté à New York autour d’un King Kong captif à qui des primitifs de pacotille offrent une fausse Ann est absolument brillant. L’île elle-même est fascinante, et visuellement très belle. Plusieurs plans de New York frappent également l’œil, notamment la scène finale, du sommet de l’Empire State Building, qui, bien qu’un peu trop longue elle aussi, offre des vues absolument splendides et des plans en plongée d’une très grande beauté.

Somme toute, je recommande le King Kong au cinéphile éclairé. Peter Jackson en aura trop mis, mais l’aura mis avec beaucoup de talent. [HM]

Corpse Bride: pour la plus jolie morte de l’histoire!

Nous sommes quelque part au XIXe siècle, dans une ville anonyme de l’Europe (de l’est?). Victor, un jeune homme timide, vit avec angoisse les préparatifs de son mariage avec Victoria, une belle jeune fille tout aussi timide que lui. Le mariage, arrangé par leurs parents respectifs, prendra place pour toutes les mauvaises raisons puisque les deux futurs mariés ne se connaissent pas. Les parents du jeune homme sont des nouveaux riches qui recherchent la respectabilité d’une union avec une famille bourgeoise. Celle-ci, au bord de la faillite, voit en cette union le retour de la fortune.

Notre futur marié se réfugie dans la forêt environnante pour répéter ses vœux, qu’il n’a pas su mémoriser correctement pour la répétition de la cérémonie. Il passe malencontreusement l’anneau au doigt d’une jeune fille morte dont il a pris la main sortant de la terre pour une vieille branche. Elle revient alors miraculeusement à la vie pour devenir sa promise.

Le jeune homme est d’abord stupéfait, puis sera de plus en plus désemparé. Il s’ensuivra une sorte de course vaudeville entre le monde souterrain où habite sa fiancée morte et la ville où tout le monde se demande où il est passé, incluant Victoria, sa future mariée, bien vivante celle-là.

Ce petit conte de Tim Burton n’aurait pas pu être créé par quelqu’un d’autre. Il semble que chacun des personnages reflète une partie ou une autre de l’univers Burton, à commencer par Victor, antihéros typique de son œuvre – quoi de plus naturel que le personnage nous rappelle Edward Scissorhands, puisque c’est justement Johnny Depp qui lui prête sa voix et son physique.

Corpse Bride est aussi un film d’animation, avec la même technique de l’image par image – stop motion – qui avait été utilisée avec tant de brio par Burton avec The Nightmare Before Christmas, au point qu’il est difficile de ne pas comparer les deux films. Depuis, les techniques d’animation ont encore évolué et ce film-ci se situe dans une zone où l’amateur se demande après coup s’il a vu un film en stop motion particulièrement fluide, ou un film en animation par ordinateur qui imite le stop motion.

Toujours sur le modèle de The Nightmare Before Christmas, Corpse Bride est aussi une comédie musicale avec de la musique et des chansons composées par Dany Elfman. Le film joue une carte risquée, mais si je me fie à la réaction des gens autour de moi, même ceux qui ne sont pas amateurs de films «où ça chante» ont aimé. Il faut dire que la thématique avec le monde souterrain et ses morts offre aux créateurs toute une panoplie de possibilités de jeux de mots et de gags visuels (la chorégraphie des squelettes, par exemple) qui donnent un air de délirants petits courts-métrages aux numéros chantés. Le film est court, aussi: une heure vingt.

Enfin, la facture visuelle est absolument splendide, les créateurs ayant eu la bonne idée de peindre le monde réel en couleurs ternes et glauques, pour contenir les scènes colorées dans le monde des morts. Même parti pris lorsqu’il s’agit de dépeindre les activités délirantes des morts, qui semblent paradoxalement beaucoup plus vivants que ceux qui habitent la petite ville au-dessus d’eux.

Un film sur un thème macabre donc, mais joyeux et original, en plus de vous proposer la morte la plus cute de l’histoire du cinéma, malgré une main et une partie de sa jambe qui laisse voir ses os! Peut-être pas tout à fait au niveau de son prédécesseur, Corpse Bride n’en demeure pas moins un des films les plus charmant et divertissant de l’année 2005. [HM]

Serenity

Le spectre du DVD hante de plus en plus notre visionnement des films en salle. Dans le cas de Lord of the Rings, on se demande ce que donnera la version définitive qu’on achètera dans six mois. Dans le cas de Serenity, on se demande comment le film prolongera la série télé Firefly qu’on s’est procurée en version définitive sur DVD, vu qu’elle a sombré après moins d’une saison complète sur le réseau Fox – lequel avait diffusé les épisodes dans un ordre résolument pervers.

Découragé par Firefly à la télé, je l’ai beaucoup plus appréciée sur DVD, même si les absurdités technoscientifiques de l’univers campé par Joss Whedon demeurent. Mais c’est pour les personnages que l’on s’attache à la petite équipe du vaisseau Serenity: tourmentés, pleins de défauts, fragiles et émouvants. Le contraste avec l’univers aseptisé de la Fédération startrekienne et ses officiers guindés est on ne peut plus frappant.

Cinq cents ans dans l’avenir, l’humanité a essaimé jusqu’à une étoile lointaine dont les nombreuses planètes ont été terraformées. Les plus proches de l’étoile, plus riches et dont la terraformation a culminé, ont constitué l’Alliance et réclamé la sujétion politique des planètes de la frange, pauvres et à peine habitables, lesquelles se sont rebellées, donnant lieu à une longue guerre essentiellement fratricide. C’est sur cette toile de fond, qui évoque à la fois la mythique wild frontier et la guerre civile américaine, que se déroulait la série.

Le film prolonge cette dernière mais reste compréhensible par lui-même, la mise en scène de la situation de base étant faite de façon habile et claire. Pour le spectateur qui n’a pas déjà passé des heures avec les personnages, ceux-ci n’auront bien sûr pas le même relief au préalable; et de même, il était impossible en l’espace de deux heures de tous bien les camper. Serenity s’attache surtout au capitaine Malcom Reynolds et à River Tam, brillante jeune fille que l’Alliance a soumis à des traitements expérimentaux. Le frère de River est parvenu à la libérer mais la jeune fille est devenue psychotique.

Quel était le but de ces manipulations, quels sont au juste les talents qu’ils ont suscité chez River, pourquoi l’Alliance essaie-t-elle à tout prix de remettre la main sur River? La question se posait tout au long de la série, et Serenity y apporte une réponse sans grande surprise, mais satisfaisante. Par la même occasion, Whedon lève le voile sur les reavers, ogres de la série télé, dont la justification manquait singulièrement de substance. Ce n’est pas pour dire qu’elle est devenue impeccable, car les fondations rationnelles de cet univers demeurent éminemment chambranlantes, mais du point de vue esthétique, elle sonne juste.

On ne rappellera jamais assez que la science-fiction a beau se situer dans le futur, elle parle du présent. L’Alliance tente d’imposer ses critères de civilisation aux autres et déploie des efforts surhumains pour cacher ses erreurs, même (surtout) lorsque celles-ci ont des conséquences monstrueuses. L’équipage du Serenity est pris malgré lui dans les engrenages d’un gouvernement qui persiste à croire que la fin justifie les moyens et que l’on peut tuer tant qu’on veut, quand c’est pour assurer la paix et le bonheur.

Serenity est haletant, visuellement très réussi, souvent drôle: cela en fait un très bon film de SF. Au cœur de Serenity, il y a une situation hideuse qui ne rappelle que trop celle que nous vivons maintenant: cela en fait le film de SF de 2005. [YM]

Doom

Classique du divertissement sur console de jeu vidéo, Doom a été promis au cinéma depuis plus d’une dizaine d’années, souvent sous le signe de la blague: «Une heure et demie d’une caméra qui court dans des corridors?» Le projet a débloqué l’an dernier avec la sortie du troisième jeu de la série et le casting de Dwayne «The Rock»  Johnson. Les fans ont retenu leur souffle… pour être déçus comme tout le monde.

Les quelques premières minutes du film ne sont pas sans promesses. Le logo du studio Universal laisse place à une planète rouge; dans un plan ininterrompu, on descend vers un laboratoire où il se passe manifestement quelque chose d’assez horrible; un groupe de soldats qui sont dépêchés pour régler la situation. Jusqu’ici, rien d’exceptionnel, mais tout est mené selon les règles de l’art du film de série B.

L’heure qui suit consiste en un enlisement progressif dans la banalité et l’ennui.

Premier constat: les scénaristes du film ont réussi à ignorer même la mince mise en situation qu’on avait donné au jeu. On a complètement évacué la notion de portail infernal à la base du jeu, pour la remplacer par de vagues mutations génétiques qui s’imbriquent plus ou moins bien avec la découverte d’artefacts extraterrestres près du laboratoire de recherche. Ne parlons même pas des éléments pseudo-scientifiques du film, qui s’inspirent des films de zombies. Même Resident Evil avait fait mieux.

La mise en scène ne fait rien pour améliorer les choses. L’heure centrale de Doom suit la progression des soldats à travers des couloirs assombris, alors qu’ils tirent à la mitrailleuse contre des créatures grotesques. On s’en lasse rapidement, même selon les standards peu exigeants des films adaptés de jeux vidéo. Bref, Doom commet un crime impardonnable pour un film d’action: celui d’être ennuyeux. Le plus surprenant dans tout ça, c’est le manque d’énergie de la réalisation. Andrzej Bartkowiak a pourtant à son actif de bons petits divertissements sans prétention tels Exit Wounds et Cradle 2 – The Grave. Dommage, car Karl Urban et Rosamund Pike s’en tirent bien dans des rôles convenus. Mais il y a des limites à ce qu’un acteur peut faire lorsqu’un scénario gaspille son potentiel.

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