Sci-Néma 155

par Hugues MORIN [HM] et Christian SAUVé [CS]

Exclusif au Volet en ligne (Adobe Acrobat, 870Ko) de Solaris 155, été 2005

 

La fin d’un genre

C’est avec un immense plaisir que j’ai vu StarWars: Episode III – Revenge of the Sith. Il s’agit d’un film d’aventures spatiales rempli d’effets spéciaux exceptionnels, de combats au sabre laser, de poursuites en chasseurs dans l’espace, bref, un véritable délice pour les yeux et les oreilles sur fond mythique de lutte entre le bien et le mal.

Revenge of the Sith est un film impossible à commenter sans le mettre en perspective. Car il s’agit à la fois d’une suite des deux épisodes précédents de la série, et d’un antépisode – un prequel – au premier film de la saga, sorti en 1977. Ainsi, le spectateur connaît à la fois le début et la fin de l’intrigue: tout un défi pour le scénariste. Ce n’est donc pas tant un film où l’on se demande ce qui va arriver – on le sait très bien, et depuis longtemps – mais plutôt comment ça va arriver et surtout (dans le cas d’un fan comme moi), de quelle manière on va nous raconter ce qui arrive.

Cet épisode III démarre quelques années après les événements racontés dans Attack of the Clones. Les manipulations politiques du chancelier Palpatine lui permettent d’obtenir plus de pouvoir au sein du sénat et diminuent donc l’influence du conseil des Jedis. Parallèlement à cette intrigue générale, le jeune Jedi Anakin Skywalker est de plus en plus torturé par des rêves étranges qu’il croit prémonitoires. Dans le cadre de ses fonctions, il est appelé à côtoyer Palpatine sur une base régulière. Le chancelier (et empereur en devenir) joue de son pouvoir sur le jeune Jedi pour l’attirer du côté obscur de la force.

Je n’ai rien à reprocher à Lucas pour ce scénario. La plupart des événements racontés ici étaient déjà présents à divers degrés dans les épisodes de la première trilogie, en particulier dans l’épisode IV (1977) et dans The Empire Strikes Back (1980). De ce point de vue, George Lucas nous raconte exactement l’histoire qu’il devait nous raconter. Le bon conteur est par contre un piètre dialoguiste. Les épisodes I (1999) et II (2002) l’avaient démontré, celui-ci le prouve encore. Heureusement, comme le scénario est cette fois beaucoup plus sombre, il y a moins de répliques malhabiles et cet épisode s’avère donc le mieux réussi des trois récents sur ce plan. Lucas aurait toutefois fait preuve d’une sagesse digne d’un Jedi s’il avait su s’adjoindre un bon dialoguiste (comme il l’avait fait pour la trilogie précédente d’ailleurs).

La qualité de l’interprétation, qui a tant été décriée dans les dernières années, n’est pas mauvaise du tout. La plupart des acteurs sont bons, compte tenu des dialogues qu’ils ont à se mettre en bouche. Le peu d’expérience de Hayden Christiansen paraît encore un peu, si on compare son jeu à celui de Nathalie Portman, mais l’ensemble demeure satisfaisant. Le jeu d’ensemble et la complicité des personnages de la première trilogie font défaut, mais il est difficile d’en rejeter la faute sur les comédiens.

Le plus grand reproche que je fais à Revenge of the Sith s’applique aussi aux deux précédents épisodes, et c’est une certaine grandiloquence, cette impression que Lucas veut donner qu’il cherche à faire quelque chose de grand, à réaliser un classique du genre. C’est un défaut important puisque c’est, d’après moi, l’élément qui vous pousse à voir les trous et les imperfections. On était prêt à accepter plusieurs faiblesses dans les films de la trilogie d’origine, parce qu’elle était exempte de cette lourdeur un peu pompeuse, un peu prétentieuse, et que l’on avait le sentiment que le cinéaste n’avait d’autres buts que de nous divertir. C’est là la plus marquante différence entre les deux séries de la saga.

Par contre, Revenge of the Sith possède deux très grandes forces. C’est d’abord un film qui est techniquement et visuellement impressionnant. Les effets spéciaux, les décors et les chorégraphies de combat sont spectaculaires et frôlent la perfection. C’est le film le plus techniquement achevé que j’ai vu depuis des années. Le spectateur en a plein la tête et si ce n’est que pour cet aspect des choses, je considère avoir assisté à un spectacle superbe qui m’enthousiasmera toujours. Ça m’a rappelé l’émerveillement de ma jeunesse devant les premiers films de la saga. Ignorer cet aspect, ce n’est pas simplement bouder son plaisir, c’est carrément passer à côté de Revenge of the Sith.

Et c’est justement ce cadre émotif qui fait de tout film de la série Star Wars quelque chose de particulier, que l’on aime ou que l’on déteste. Pour ma part, j’ai vu épisode III le jour de sa sortie. Je n’avais pas fait ça depuis Return of the Jedi en 1983 (j’avais vu The Phantom Menace avant sa sortie pour mon travail, et attendu quelques semaines pour Clones afin d’éviter le cirque médiatique des premières journées). Cette fois-ci, j’ai vu le film en compagnie de deux amis de longue date avec lesquels j’avais attendu pendant des semaines d’excitation la sortie de Return of the Jedi, justement. Ce genre d’expérience de cinéma est pratiquement unique aux Star Wars. On me dira que c’est la même chose avec Star Trek, par exemple, mais je ne trouve pas ça comparable. Depuis 28 ans, chaque film de la série Star Wars a été un événement culturel, aucune autre série ou produit populaire n’a combiné à ce point la rareté et la pérennité.

En ce sens, Revenge of the Sith marque plus que la fin d’une série de films, c’est aussi la fin d’une époque, la fin d’un genre. [HM]

 

Sin City: un péché!

Pour quelqu’un qui aime son cinéma original, Sin City est un véritable plaisir coupable. Adapté de la bande dessinée culte de Frank Miller, Sin City fait le pari d’adopter un authentique visuel de BD à l’écran. Ce n’est pas le premier film à tenter l’expérience, mais c’est le premier à vraiment atteindre son but, et avec brio à part ça. Jamais de ma vie je n’avais réellement eu l’impression de regarder une bande dessinée sur un écran de cinéma où de vrais acteurs évoluent. Le film est presque entièrement en noir et blanc très contrasté, avec une touche de couleur ici et là (le sang rouge, bien entendu, mais aussi jaune, comme celui du mutant). Cette expérience visuelle vaudrait déjà à elle seule le prix du billet.

Le scénario entrecroise trois histoires façonnées à partir de divers épisodes de la BD d’origine. La première est celle de Marv, un géant laid qui se réveille un matin avec une superbe fille morte dans son lit. Il passera le reste du film à rechercher le responsable de ce meurtre (dont les autorités le croient coupable) pour se venger. Marv se fout complètement de mourir en quête de vengeance, ce qui en fait un chasseur redoutable.

Le second segment raconte les mésaventures d’un groupe de personnages corrompus dans le quartier de la ville contrôlé par les réseaux de prostituées, et leur combat avec le nouvel amant de l’ex petite amie du leader du groupe. C’est cette histoire qui nous brosse aussi le tableau le plus complet de la ville de Basin City, avec sa corruption, sa prostitution, sa logique interne et sa violence comme règle de vie (ou de survie).

Le troisième volet de Sin City met en scène Hartigan, un policier qui a jadis sauvé une jeune fille d’un viol et qui, des années après ces événements, se voit contraint de se battre à nouveau pour la protéger en affrontant les sbires d’un mutant vengeur complètement cinglé.

Ce qui précède est en quelque sorte une introduction à chaque histoire, chacune d’elles étant beaucoup plus développée que votre adaptation de BD typique. Il y a une multitude d’intrigues secondaires, une panoplie de personnages tous plus typés et colorés les uns que les autres, et une profondeur paradoxale dans l’intrigue globale qui se dégage de Sin City. Je dis paradoxale, car si les personnages apparaissent de prime abord très unidimensionnels, ils se révèlent finalement tous beaucoup plus complexes que prévu.

à ce scénario intelligemment construit s’ajoutent des dialogues absolument savoureux. Je les qualifierais même de tarantinesques, si vous me permettez l’expression, ce qui n’est pas étonnant puisque Quentin Tarantino a collaboré à la réalisation de certaines séquences et que c’est son bon ami et collaborateur Robert Rodriguez qui réalise le film en créditant Miller au passage pour les éléments visuels. Ces dialogues, ce mélange d’humour noir et de violence extrême mais graphique, font de ce film le plus typique de Tarantino… non réalisé par Tarantino. Je peux donc dire sans aucune crainte que tous les amateurs du réalisateur de Kill Bill adoreront Sin City et que ceux qui ne peuvent supporter Tarantino détesteront. Les autres influences du polar glauque fantastique sont aussi présentes mais bien dosées: voix off, ombres allongées, intrigue alambiquée et univers de déglingue qui côtoie la technologie la plus sophistiquée.

On peut ajouter finalement que la distribution est absolument parfaite. Mickey Rourke fait un Marv dur, simple mais convaincant et attachant. Bruce Willis et Jessica Alba forment aussi un étrange couple protecteur/protégée parfaitement convaincant et qui flirte avec la relation amoureuse sur fonds d’attirance et de malaise avec une subtilité qui étonne lorsque l’on parle habituellement de BD. Bref, Sin City est la ville du péché et le film qui nous l’introduit est donc violent, dur, drôle, savoureux et même romantique. Un vrai péché de cinéphile et le meilleur film du trimestre. [HM]

 

Robots: pour les enfants, pour Scrat et pour Robin Williams

Robots est le second long-métrage d’animation du réalisateur Chris Wedge qui nous avait offert l’excellent Ice Age il y a quelques années. Cette fois-ci, il nous raconte l’histoire de Rodney, un jeune robot qui demeure à Rivet Town et qui rêve de révolutionner le monde avec ses inventions. Il quitte donc le nid familial pour s’aventurer à Robot City et y chercher du travail auprès de la compagnie de Big Weld, son idole. évidemment, les choses ne se passent pas comme prévu. Big Weld est introuvable et la compagnie – principal fournisseur de produits et services pour les robots – est maintenant entre les mains d’un vilain opportuniste contrôlé par une mère mégalomane. Rodney s’associe donc à un petit groupe de robots résistants au régime pour s’attaquer à la grande méchante compagnie.

David contre Goliath sur fond robotique, corporatisme galopant contre les petits habitants, rêves de jeunesse sacrifiés à l’autel de la vie d’adulte, regrets de parents de ne pas avoir réalisé leurs propres rêves, valeurs familiales, surconsommation et enfin préoccupations écologiques (recyclage et gaspillage), voilà la liste des thèmes abordés par Robots qui, de ce point de vue, n’invente rien et surfe sur des idées depuis longtemps exploitées au cinéma comme ailleurs.

Ce manque d’originalité sur le plan scénaristique est par contre compensé par des dialogues affûtés et par une réalisation absolument splendide. Et cette idée de faire vivre aux robots une existence en tout point similaire à nos vies humaines permet tout un éventail de gags et de situations amusantes et originales, un peu à la Monsters Inc. Le père de Rodney, qui a un emploi de lave-vaisselle dans un restaurant, est un bon exemple. Les pièces usagées qui permettent à Rodney de grandir en est un autre, ses parents ne pouvant se permettre de lui en acheter des neuves.

Visuellement, le film est un réel plaisir. Bien que nous ne soyons pas en présence d’animation en trois dimensions, la profondeur et la perspective sont si bien rendues que l’illusion d’une troisième dimension est absolument parfaite. Je ne peux m’empêcher de me demander – comme à chaque nouveau film d’animation de ce niveau que je vois – jusqu’où pourra-t-on aller avant de plafonner sur le plan technique. C’est dire que sur le plan visuel, Robots n’a rien à envier aux créateurs de Pixar, qui mènent le bal depuis des années, même s’il n’atteint pas un niveau similaire de qualité avec son scénario. Par contre, Robots est un film qui s’adresse plus directement aux enfants, et à qui il plaira sans aucun doute. L’absence d’allusion à la culture populaire du jour me fait aussi croire que le film vieillira très bien.

Je termine avec deux mentions particulières. La première va à Chris Wedge, qui nous offre un petit cadeau en introduction avec un court-métrage qui met en vedette Scrat, son écureuil préhistorique à dents de sabre déjà rencontré dans Ice Age et dont les mésaventures sont à se tordre de rire. J’ai su que certains cinémas avaient retiré le court-métrage, ce qui a privé plusieurs spectateurs d’un moment qui aurait valu à lui seul le prix du billet, mais je suis persuadé que l’on retrouvera ce segment en boni sur le DVD.

Ma seconde mention va à Robin Williams, pour sa délicieuse interprétation de Fender, un robot qui tombe littéralement en pièces. Ce sont les répliques les plus drôles du film. La scène où Fender, à moitié détruit et sans jambes, récupère des jambes d’un robot-femme pour pouvoir s’évader est absolument tordante. Regardant sa partie inférieure, il lance: «Oooh… This is soooooo wrong!». Je la ris encore des mois après la projection. Cette interprétation hyperactive, colorée, drôle et extravagante convenait parfaitement au personnage, même s’il vole un peu la vedette aux autres interprètes. [HM]

 

The Hitchhiker’s Guide To The Galaxy

Certains attendaient ce film depuis un quart de siècle. Succès populaire depuis sa première apparition à la fin 1978, The Hitchhiker’s Guide To The Galaxy est une comédie de science-fiction qui a tour à tour été une série radio, une série de livres, une série de disques, une série télévisée, une pièce de théâtre et un jeu vidéo. Il ne restait que le grand écran, une frontière qui a finalement cédé après des décennies de tentatives. Quintessence de l’humour british, satire des poncifs du genre SF, lecture obligatoire pour tous les geeks dans toutes les écoles secondaires du monde anglo-saxon, ce guide du routard intergalactique de Douglas Adams ne s’est jamais adressé à tout le monde et le film ne fera pas exception.

Tout commence au moment où Arthur Dent se lève et découvre que sa maison est sur le point d’être démolie pour faire place à une autoroute. Mais ce sera bientôt le moindre de ses soucis puisque c’est la Terre entière qui doit subir le même sort. «L’aventure commence à la fin du monde», dit la pub, et les fans reconnaîtront toute la joyeuse bande de personnages qui ont fait le succès de l’œuvre, peu importe ses incarnations: Zaphod Beeblebrox, Marvin, Ford Prefect, Slartibartfast, Deep Thought, Trilian et, bien sûr, le fameux guide du routard intergalactique. Les préoccupations favorites d’Adams sont également au rendez-vous: la bureaucratie en folie, la cohabitation de l’extraordinaire et du prosaïque, les apartés philosophico-satiriques.

Chaque version du Hitchhiker’s Guide est différente. Il n’est donc pas surprenant de voir que le film s’est fait aussi greffer quelques ajouts inédits: une romance malhabile entre Arthur et Trilian, un troisième acte qui prend la forme d’un sauvetage bureaucratique, un personnage secondaire nommé Humma Kavula, etc. Ces ajouts, que l’on dit «approuvés» par Douglas Adams, sont bien inégaux, parce qu’ils reflètent soit un point de vue plus cynique, soit un désir de rendre l’œuvre plus accessible à un large public. (Ce qui est peut-être la même chose!)

Or si l’intention était d’offrir une comédie facile à la Galaxy Quest, le résultat reste assez loin des conventions du genre. The Hitchhiker’s Guide To The Galaxy, version film, reste bourré de moments étranges et amusants. Que ce soit grâce aux extraits du Guide, à l’interprétation de Mos Def et Sam Rockwell ou grâce aux Vogons et à leur horrible poésie, il se dégage du film un sentiment d’étrangeté plaisant et remarquable. Qui se serait attendu à une scène en tricot-motion?

Mais cette volonté d’excentricité peut parfois affaiblir l’impact du film. Quelques scènes font preuve d’un toc invraisemblable qui n’est pas sans rappeler les monstres de caoutchouc de l’ancienne mouture de Doctor Who. Ne vous y trompez pas: c’est un choix voulu et non un problème de budget, car ailleurs dans le film, au moins deux autres scènes d’ampleur planétaire mettent toute la gomme pour générer un sense of wonder bien réel.

Tout ceci étant dit, il faut reconnaître que si on sourit pendant tout le film, ça ne s’élève pas souvent au niveau du rire. Certains éléments bien connus des fans semblent avoir été coupés au montage, ce qui n’aide peut-être pas non plus: l’origine du nom Ford Prefect n’est jamais expliquée, ni le lien entre le Poisson de Babel et la non-existence de Dieu, ni la raison pourquoi une serviette est un accessoire si important. On reste donc un peu sur sa faim… quand on sait! Ce qui manque le plus au film, malgré les interventions du Guide, c’est la voix de l’auteur-narrateur Douglas qui peut tout dire et tout expliquer sans se préoccuper de la durée et du rythme d’un film, qui laisse à l’imagination du lecteur de visualiser lui-même les bizarreries.

Pas de panique, donc: ce film ne gâchera pas le plaisir ressenti à la lecture des livres et ne devrait pas entacher la réputation de l’œuvre. Oui, ç’aurait pu être meilleur, mais lorsqu’on sait que le film a été pendant vingt ans en développement, c’est presque un miracle que la version portée à l’écran ne soit pas un désastre complet.

Faites-vous un petit plaisir: jetez-y un coup d’œil sans trop entretenir d’attente, et vous ne serez pas (trop) déçus. [CS]

 

Mise à jour: Juin 2005 –

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *