Sci-néma 130

par Hugues Morin

Tiré de Solaris 130, été 1999

Il y a eu à diverses époques, des critiques et articles sur les films de fantastique et de science-fiction dans les pages de Solaris. Depuis un certain temps déjà, les écrits sur le cinéma de F&SF se font plus rares. Cette rubrique a pour but de marquer le retour de réflexions sur ce qui se produit au cinéma dans nos genres de prédilection. Réflexions et pas nécessairement critiques ou articles de fonds; fruit de l’amateur de F&SF que je suis, mais et surtout de l’amateur de cinéma.

Chapitre 1 :
Matrix
et Mummy surprennent, eXistenZ divise, mais le Fantôme Menace-t-il?

Printemps et début d’été cinématographique relativement riche en films de SF et fantastique. On parlait depuis des mois de la sortie nord-américaine de Star Wars Episode I: The Phantom Menace, et on en parle encore un peu, surtout dans les pays d’Europe où le film n’est toujours pas en salle (sa sortie française étant prévue pour le 13 octobre prochain). à travers ce battage médiatique, le premier film de SF à se présenter dans nos salles (le 2 avril) a pris les gens par surprise: The Matrix (La Matrice, en version française), un film des frères Larry et Andy Wachovski, leur second après le savoureux et sulfureux polar Bound. La Matrice du titre est une interface créée par des machines qui gouvernent le monde. Cette interface laisse croire aux humains que la réalité est celle du monde de 1999, tel que nous le connaissons nous-même. Rien de plus faux, puisque nous sommes près d’un millier d’années plus tard, et que les machines cultivent les humains pour se servir de leur énergie bioélectrique. Les humains rêvent donc la réalité, grâce à l’interface avec la Matrice. Or un groupe de résistants qui s’est affranchi de la Matrice (et vit donc dans la réalité) tente de détruire la Matrice, ou à tout le moins en prendre le contrôle. Et ce groupe recrute un pirate informatique du pseudonyme de Néo en croyant qu’il s’agit de l’élu. Un résumé bien incomplet comme le spectateur s’en rendra compte pendant le film lui-même. La Matrice, au cinéma, fait office de film rafraîchissant en ce sens que bien peu de films de SF s’élèvent à un tel niveau ne serait-ce que d’un point de vue scénaristique.

Bien évidemment, les littéraires en ont vu d’autres (Dick ne date pas d’hier) et lui reprocheront son aspect trop BD, ses filiations avec les films d’action de Hong Kong ou encore son apparence de jeux vidéo. Mais pour le cinéphile, c’est justement ce mélange orchestré par les frères réalisateurs et scénaristes qui fait lever la pâte, en plus de son ambiance plus dickienne que gibsonnienne malgré ce qu’on en dit. Le résultat est un film référentiel où l’on pige dans les poncifs du genre (I’élu, les machines, la réalité virtuelle) mais aussi dans le jeu (les choix multiples comme celui de la pilule rouge ou bleu). Les réalisateurs s’amusent à nous servir un sujet SF (avec quelques trous, mais colmatés avec talent) en modifiant les règles. En fait, ils font ce qu’ils avaient déjà fait avec le polar Bound, mais avec plus d’ambition et plus de moyens. Et le film est tellement rempli de trouvailles de réalisation (ah! ces flots de douilles!) et ses effets spéciaux comportent assez de nouveauté pour se classer parmi les meilleurs du genre. Le fait qu’il s’agisse seulement du second film des frères Wachovski laisse présager le meilleur pour l’avenir. Si vous l’avez raté en salles, ne le ratez pas en vidéo. Les réalisateurs avaient une trilogie en tête, mais la Warner ne voulait pas financer le tournage de trois films en même temps! Maintenant que The Matrix a connu un grand succès financier, la compagnie ouvrira certainement ses coffres aux frères ; on parle déjà de «The Matrix 2» ou «3». Je ne sais pas trop s’il faut considérer la chose comme une bonne nouvelle, les suites étant ce qu’elles sont au cinéma…

Film programmé trois semaines seulement après The Matrix (et profitant du même coup de la vague du virtuel ainsi créée), eXistenZ, le plus récent film de David Cronenberg, s’adresse à un publie un peu plus restreint. Cronenberg allait de plus en plus loin dans son propre univers avec ses derniers films. Crash atteignait une certaine limite à l’hermétisme, quant à moi. Avec eXistenZ (écrit avant Crash), le réalisateur canadien revient vers la SF, déjà exploitée avec Videodrome et Dead Zone, entre autres, et nous  offre du même coup un scénario moins hermétique quoique non dépourvu d’une certaine complexité. Allegra Geller est conceptrice du jeu eXistenZ, qui se joue avec un pod (genre de joystick vivant) branché dans le bio-port du joueur. Elle est menacée de mort par des opposants aux jeux et s’enfuie… dans le jeu, avec un garde du corps improvisé. Mais bientôt, les deux protagonistes perdront leurs repères et ne pourront plus savoir s’ils sont dans le jeu ou dans la réalité.

Il s’agit d’un excellent film, d’une facture plus classique que les derniers Cronenberg, certes, mais comportant les tics habituels du réalisateur: relations de la chair et de la technologie (les armes à feu de chair et d’os qui tirent des dents, par exemple) et interrogation du réel et de l’irréel (ici le virtuel), sur de multiples niveaux. Moins amusant, moins savoureux que The Matrix, eXistenZ demeure un film plus personnel, plus intimiste et définitivement plus pessimiste, quoi qu’en disent les optimistes qui peuvent interpréter la finale de leur point de vue. Mais connaissant l’oeuvre de Cronenberg, on ne peut qu’interpréter sa finale dans sa perspective la plus dérangeante.

Un peu avant la sortie tant attendue de The Phantom Menace, une bande annonce était diffusée dans les salles de cinéma; celle de The Thirteenth Floor, un film qui parle de… réalité virtuelle. Hé. J’avoue que la bande-annonce de ce film m’a un peu découragé. Des programmeurs recréent en virtuel le Los Angeles des années 30 au treizième étage d’un édifice. Ils vont donc faire quelques voyages dans cet univers virtuel. Or, il arrive que des habitants de cet univers font le voyage inverse… Après avoir vu The Matrix, on s’interroge sur ce film et l’on constate avec inquiétude qu’il est produit par Roland Emmerich, le réalisateur de Independence Day et Godzilla, deux des pires références des dernières années en cinéma de SF. Bonne nouvelle toutefois: il ne réalise pas The Thirteenth Floor (et on a des chances de tomber sur un réalisateur plus compétent). Comme on m’en a dit du bien, j’y reviendrai donc lors de sa sortie en vidéo.

Les amateurs de science-fiction semblaient donc au moins avoir un certain nombre de films à se mettre sous la dent, ce qui n’était pas nécessairement le cas des amateurs de fantastique. La fin de l’été et l’automne s’annoncent tout autre, avec les Stigmata, The Sixth Sense et The Haunting, mais pour le printemps, il n’y a eu que The Mummy. Un seul titre, mais de grande qualité. The Mummy est une réussite, malgré le fait qu’il s’agisse du remake d’un film d’horreur des années 30, malgré ses ressemblances (ou justement à cause de celles-ci?) avec les Indiana Jones et en dépit d’une programmation deux semaines avant la sortie de The Phantom Menace. Réussite car le réalisateur Stephen Summers a refusé de se prendre au sérieux. Il a fait un croisement (avoué) entre les Indiana Jones et Night of the Living Dead.

L’histoire est somme toute assez convenue. Un aventurier et des archéologues partent à la recherche des trésors d’une cité perdue. Une fois sur place, ils réveilleront par mégarde un esprit enfermé depuis trois mille ans, qui cherche toujours un corps pour faire revenir à la vie sa bien-aimée. Mais là où le film est réussi, c’est dans son ton, très humoristique (peut-on faire un film de morts-vivants sans rigoler, aujourd’hui?) et dans ses effets spéciaux surprenants et, comment dire, lyriques. Certaines scènes (les effets avec le sable du désert, par exemple) sont empreintes d’une certaine poésie et l’ensemble des effets est assez nouveau pour ravir les spectateurs. Bref, The Mummy est une excellente surprise, même si son succès est aussi dû au fait qu’il y avait plusieurs années que l’on n’avait pas vu ce genre de film avec les moyens conséquents. Car on tergiverse encore à Hollywood sur un éventuel «Indiana Jones 4», potentiellement tourné d’ici 4 ans, Lucas et Spielberg étant occupés à d’autres projets.

Justement, parlant de Lucas, parlons du Fantôme, puisque c’est LE sujet de ce début d’été en cinéma SF, que l’on ait aimé ou pas. Moi, je l’ai aimé -mais à voir tous ceux pour qui ce n’est pas le cas, je me demande si je dois en avoir honte! Le film est excellent, mais pas sans défauts. On pourrait résumer en disant que tout ce qui est technique et visuel est renversant, mais que ce qui relève de l’intrigue est un peu plus léger que ce à quoi nous pouvions nous attendre. Mais un petit rappel des épisodes précédents (ou plutôt suivants) impose un jugement différent sur cet épisode I. Les épisodes IV, V et VI, c’est à dire A New Hope, The Empire Strikes Back et Return of the Jedi, ne sont pas non plus sans défauts, et si j’ai bonne mémoire, Return of the Jedi en avait déçu plus d’un.

The Phantom Menace est bon parce qu’il fonctionne sur plus d’un niveau. Il fonctionne d’abord comme un film complet en soi (même s’il comporte certaines longueurs et que c’est là que ses défauts de scénario sont les plus apparents), un peu comme le «premier» opus, l’épisode IV, qui aurait pu être le seul à voir le jour. Si Lucas s’arrêtait là, la série ne semblerait pas en souffrir de manière prononcée. Ce serait frustrant, certes, mais pas impossible. The Phantom Menace fonctionne ensuite comme prélude aux futurs épisodes Il et III. Un peu comme il l’avait fait avec épisode IV, Lucas a mis la table pour quelques chose de dramatiquement plus fort : l’avènement d’Anakin et son passage au côté obscur, son affrontement avec Obi-Wan, etc. C’est sans conteste la fonction principale de ce film, mais il fonctionne aussi (et c’est là qu’il est le mieux réussi) comme prélude aux épisode IV, V et VI. La saveur du film repose sur ces scènes qui sont presque insignifiantes pour qui n’a pas vu les autres films de la série. Que l’on assiste à la présentation d’Obi-Wan à Anakin, ou encore à la rencontre entre C3PO et R2D2, aux manipulations de Palpatine/Darth Sidious pour atteindre le poste de Grand Chancelier, aux petites phrases telles celle de Palpatine disant à Anakin qu’il suivra sa carrière de près… Songeons juste à une phrase de Yoda à Obi-Wan : «Skywalker, ton apprenti sera.» Sachant que c’est Anakin qui tuera les Jedis, que Obi-Wan le blessera suffisamment pour qu’il ait besoin d’un respirateur et d’un attirail faisant de lui Darth Vader tel que nous le connaissons physiquement; sachant que c’est lui, Anakin/Vader, qui tuera Obi-Wan… Cette phrase est à lourde de conséquences…

Je répète : le film n’est pas sans défauts. Quelques-uns relèvent du scénario lui-même. Par exemple, la podrace, véritable clin d’oeil à Ben Hur, aux effets spéciaux décoiffants, dure juste un peu trop longtemps pour maintenir le suspense. Il y a fatalement une perte de vitesse, si vous me pardonnez le jeu de mots, dans cette séquence de 12 minutes. Autre exemple, lors du périple des deux Jedis avec Jar Jar dans les fonds marins de Naboo, deux scènes identiques se suivent, où l’on voit un prédateur se faire dévorer par un plus grand que lui après avoir menacé notre petit groupe. Quelle est l’utilité de la seconde scène (au demeurant superbe)? Outre celle de multiplier les effets et les créatures bizarroïdes? D’autres défauts sont relatifs au créateur de la série. Lucas tire les mêmes ficelles qu’il avait utilisées dans les autres épisodes. Appelons cela des tics. La bataille des Gungans contre les battle droids qui sert de diversion pendant qu’on se bat aussi dans l’espace et près de la salle du trône, ça ne vous rappelle pas la bataille des Ewoks sur la lune d’Endor pendant qu’on se bat dans l’espace contre l’étoile Noire et que Luke était confronté à Vader et Palpatine dans la salle du trône? Et puis avec le peuple Gungan, primitif mais sympathique et qui rejoint la bonne cause, Lucas nous refait le coup des Ewoks. Et finalement l’emploi de Tattooine comme lieu de l’action nous laisse croire que l’imaginaire de Lucas est limité. Mais ce serait prétendre que Lucas a voulu faire du neuf, ce qui ne semble pas être le cas ; il a surtout voulu poursuivre son histoire dans un univers déjà exploré. En ce sens, la saga Star Wars ressemble bien plus à certaines séries de fantasy qu’à de la SF. Même les effets spéciaux, absolument parfaits visuellement, ne sont pas nécessairement très nouveaux, contrairement à ceux de The Matrix ou The Mummy, parfois plus modestes, mais différents. Mais ces défauts somme toute mineurs n’ont pas empêché mon immense plaisir à voir ce film, à visiter cette lointaine galaxie une fois encore. La table est mise pour l’épisode suivant, que j’ai déjà hâte de voir.

Prochain rendez-vous dans Solaris 131, avec des réflexions sur Wild Wild West (un western steampunk avec Will Smith à l’affiche au moment où j’écris ces lignes), The Haunting (23/30 juillet), avec Liam Neeson et Catherine Zeta-Jones, The Sixth Sense (6 août) avec Bruce Willis, Deep Blue Sea (13 août) de Renny Harlin – un film de requin -, The Astronaut’s Wife (27 août), avec Johnny Depp et Stigmata (10 septembre). En attendant, le tournage de End of Days (Sortie prévue 24 novembre) avec A. Schwarzenegger est terminé et celui de Minority Report (de Spielberg avec Tom Cruise d’après Philip K. Dick – j’en bave d’impatience) est commencé, Sortie prévue: été 2000.

Hugues MORIN

Mise à jour: Août 2000 –

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