Lectures 182

Roger Bozzetto, Jean-Pierre Laigle

Exclusif au Volet en ligne (Adobe Acrobat, 1.34Mo) de Solaris 182, Printemps 2012

 

Ugo Bellagamba
Tancrède, une uchronie

Paris, Folio SF, 2012, 376 p.

CouvertureOutre ses fonctions universitaires niçoises, Ugo Bellagamba est un auteur reconnu de SF, et il organise des rencontres d’auteurs et de critiques à Nice même ou à Peyresc. Il est en deux lieux différents, avec deux perspectives sur le monde, celle de l’universitaire et celle de l’auteur de SF. Tancrède est un lieu littéraire de confrontation de deux mondes à l’époque des Croisades comme La Jérusalem délivrée du Tasse, à la Renaissance. On y retrouve Tancrède et Clorinde, mais ils ne s’affrontent pas, ils s’allient pour combattre.

Comme dans l’Histoire, le début du roman, appuyé sur une bibliographie solide (en annexe), conte l’avancée de l’armée féodale des croisés, sous la conduite de Geoffroy de Bouillon qui va prendre Jérusalem. Mais auparavant il y aura la prise de quelques villes dont Antioche, où se marque la férocité des croisés, qui fait réfléchir Tancrède.

Celui-ci se trouve blessé et sera soigné par des médecins musulmans. Prisonnier en liberté, il devient peu à peu admiratif de la civilisation qu’il combattait. Au point de devenir un des fameux membres puis le chef de l’armée secrète des Assassins, de ces membres d’une secte militante musulmane, également nommée les Nizarites, qui assassinait publiquement ses opposants. Il devient Le grand Emir, encourage l’usage d‘engins qu’invente Héron d’Alexandrie qui découvre l’usage de la vapeur pour faire mouvoir des machines autotractées. Peu à peu les croisés sont refoulés, un pacte est signé avec l’Empereur de Constantinople, qui en bloque l’avancée vers la Turquie, et les musulmans vont alors de conquête en conquête, étendant leur empire vers le Maghreb et l’Espagne.

Ce n’est que peu à peu que le changement de ligne historique s’effectue et que l’Histoire dévie vers l’uchronie. à partir du chapitre 13, la datation se fait en référence au calendrier islamique, parallèlement au calendrier des croisés, mais ne le remplace pas. La conquête de l’Europe de l’ouest, miroir de la Croisade, se fera dans un respect des peuples et de leur religion. C’est ainsi que l’Occident ne serait plus parsemé de cathédrales mais de minarets (373 annexe), telle est la vision d’un descendant de celui qui fut peut-être un modèle pour inventer Tancrède.

Un ouvrage riche d’images et de questions, et qui réclame quelques connaissances pour jouir des modifications subtiles dont l ‘Histoire est le lieu. Comme toujours, c’est bien écrit.

Roger BOZZETTO

 

Claude Ecken
Au réveil il était midi

Nantes, L’Atalante (La dentelle du cygne), 2012, 320 p.

CouvertureOn connaît mal Claude Ecken, pourtant il écrit depuis une vingtaine d’années, alternant romans, nouvelles – pour lesquelles il a eu le prix Rosny aîné – et scénarios de BD. Jusqu’ici ses nouvelles relevaient de la pure SF, une SF à la Jules Verne, à la Heinlein. Des histoires construites à partir d’hypothèses solides et situées dans un futur proche. D’où l’étonnement devant le recueil de ces onze récits dont la perspective est donnée dès le premier texte «Asphyxie».

«La science-fiction est morte. Le présent est plus urgent qu’un futur qui n’arrivera jamais» (p. 14) qui rappelle cette opposition des années lointaines où à la collection Ailleurs et Demain s’opposait celle intitulée Ici et Maintenant.

Une fois l’étonnement passé, on s’intéresse aux textes. Tous ont à voir avec un futur si proche qu’on peut le prendre pour un quasi présent, comme s’il s’agissait de faits divers d’un monde qui est celui que nous lisons dans les journaux avec indifférence. Ou alors un monde où les mêmes faits divers nous seraient présentés comme la norme. Un monde où les techniques «scientifiques», comme chez le Philip K. Dick de «Minority Report», sont utilisées pour anticiper les conséquences éventuelles d’une tare d’un individu. Ce qui chez Dick relève des précogs est ici une conséquence du besoin de sécurité dont rêvent – paraît-il – les citoyens (blancs de préférence).

Ces techniques, avec le côté sécuritaire absolu qui vire à la paranoïa, finissent par leur application injuste et injustifiée, par transformer des adolescents en délinquants. Ne serait-ce tout simplement que parce que tout est matière à délinquance dans la vie de ces adolescents. Aussi bien à l’école qu’en dehors.

On vit, dans ces nouvelles, dans des quartiers de banlieue, surveillés comme si les habitants n’attendaient que le moment d’exploser tant la haine est forte, mais elle demeure en profondeur, la police veille et surveille. On est confronté à des vies que tout tend à transformer en destin de mort, comme une prophétie autoréalisatrice. Il suffit parfois, comme dans la dernière nouvelle, qu’une parole sur l’enfant soit posée, avant même sa naissance, pour qu’il devienne ce que cette parole prophétisait: un voyou. D’ailleurs la société entière a mis la main à la pâte pour obtenir ce résultat.

Nous nous demandions si nous avions quitté le domaine de la SF, ainsi que Claude Ecken l’avait prédit. La question demeurera pour certains.

Ne serait-ce pas plutôt, comme chez Ballard – qui avait prétendu que ses textes n’en relevaient pas –, un élargissement du domaine de la SF?

Ce que le lecteur a ici entre les mains, c’est un ouvrage généreux, optimiste, et qui donne à réfléchir.

Roger BOZZETTO

  

Galaxies 15

Bellaing, 2012, 192 p.

CouvertureCe numéro s’ouvre sur «Un regard pénétrant», une longue nouvelle de Philippe Curval. Ayant perdu son appareil photographique numérique, un photographe en visite à Venise se désespère jusqu’à ce qu’il s’aperçoive soudain que son cerveau supplée à toutes les fonctions de celui-ci. Sa vie devient alors une série de prises de vue chaque fois qu’il cligne de l’œil. Sa mémoire restitue les clichés comme une photothèque électronique et les projette visuellement devant lui. Il se met ensuite à enregistrer les images par le regard des autres sans arriver à les effacer. Enfin il s’intègre à un miroir et à la conscience de sa fiancée qui passait devant. Sans explication et en toute irrationalité mais avec brio, ainsi que nous a habitués cet auteur qui se dit de SF mais n’a jamais pu se débarrasser de son héritage surréaliste.

Dans «Le Hamsty» («Хомка») de Leonid Kaganov, un couple d’écoliers du futur s’amuse à faire un bébé avec ses gènes grâce à un ordinateur et un incubateur, pour finir par s’en débarrasser. Une peinture prenante de l’enfance irresponsable et cruelle. Le texte «Marshmallow flambé et autres sortes de morts» («Flaming Marshmallow and Other Deaths»), de Camille Alexa, imagine une société où, au sortir de l’adolescence, chacun apprend la fin qui lui est attribuée: description tragicomique d’une société obsédée par la mort. Enfin, «égrégore 2050» de Yann Minh, est un récit cyberpunk dont l’extranéité tient plus à des artifices sémantiques et à la multiplicité de notes en bas de pages qu’à la cohésion d’un avenir merdique. Cette histoire d’amour vache et de possession par une entité virtuelle aurait été difficile à développer sur un métrage supérieur.

Le plat de résistance est le dossier consacré à Charles Stross. Une étude de Charles Moreau analyse les divers aspects de son univers et, dans une entrevue, l’auteur les explicite et même improvise une uchronie où le nazisme s’est étiolé dans les années trente mais a imprégné la SF états-unienne. «Une guerre encore plus froide» («A Colder War») développe un cadre géopolitique dont la toile est sous-tendue par une trame qui explique les événements passés et futurs. Le fil conducteur en est la mythologie de Lovecraft modernisée et réinterprétée. Si le résultat n’a pas la lourdeur du modèle, il pêche sans aucun doute par un goût immodéré de l’ellipse et du foisonnement. Cette nouvelle pourtant longue ne l’est sans doute pas assez pour chanter les entités extra-dimensionnelles que certains régimes voudraient maîtriser, même si elle étourdit.

Aucune fiction de ce numéro ne laisse indifférent, bien que certaines puissent irriter. Toutes suscitent la réflexion à des degrés divers. Une conjonction suffisamment rare pour être signalée. Il faudrait quand même faire comprendre (sans illusions) à Philippe Curval que nombre de ses textes n’ont rien à faire dans les publications de SF, et à Charles Stross qu’il devrait cesser de semer dans les magazines des extraits incomplets de romans que nous lirons bientôt en volumes, si frappantes leurs proses soient-elles. Il reste finalement à signaler aux rats de bibliothèques l’article de Philippe Ethuin sur une série de nouvelles de Clément Vautel disponibles dans une ancienne revue généraliste (Je sais tout) ainsi que celui d’Arvind Mishra sur la proto-SF sanskrite. Le reste est à recommander aux amateurs pas trop sectaires.

Jean-Pierre LAIGLE

 

Lisa Tuttle
Ainsi naissent les fantômes

Evry, Dystopia, 2012, 218 p.

CouvertureCe recueil de six nouvelles a été conçu par Mélanie Fazi, qui en est la traductrice, la préfacière et qui propose un entretien avec l’auteur. Lisa Tuttle est surtout connue en France par deux nouvelles publiées dans la collection Territoires de l’inquiétude et, en particulier, par le texte intitulé «Le Nid». On y trouvait cette atmosphère noire et merveilleuse à la fois, où les événements les plus indicibles prenaient figure.

Dans ce recueil, on retrouve un peu de cette magie qui avait fait dire à la critique de l’époque qu’il s’agissait d’un vrai fantastique féminin, par le choix des situations, des narratrices et des points de vue. «Rêves captifs», qui ouvre le recueil, met en présence, longtemps après qu’elle a cessé d’être une petite fille emprisonnée, une ex-captive et son geôlier. Celui-ci, sans un mot, par son regard et un je-ne-sais-quoi, la voit revenir malgré elle vers sa prison ancienne, comme si c’était son destin.

«Ma pathologie» met en scène un couple qui s’aime et se déchire pour des riens qui en deviennent des montagnes, à force de non dit. C’est aussi l’histoire d’une tumeur qui pouvait être perçue comme un fœtus, alors que le mari est à la poursuite de la pierre philosophale.

«Mezzo Tinto» joue avec le souvenir du passé, et les signes qui en montrent la fragilité mémorielle. Entre le souvenir vécu du mari et l’interprétation que se construit culturellement la femme à l’aide de références à la M. R. James, une vaste zone d’impossible à partager, de soupçon se fait jour, et comme chez Perrault, la visite de la chambre interdite fait surgir l’épouvante et la fuite.

Ces trois exemples nous permettent de saisir l’originalité des effets de fantastique de ces textes. à première vue, ce sont des histoires à la fois simples et presque absurdes: elles n’apparaissent pas d’emblée comme subversives. Mais à les lire en profondeur, leur noirceur est plus inquiétante que les romans de style gore. Pour estomacs délicats.

Roger BOZZETTO  

 

Mise à jour: Avril 2012 –

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