Lectures 164

par Norbert Spehner, Richard D. Nolane et Jean Pettigrew

Exclusif au Volet en ligne (Adobe Acrobat, 1 022Ko) de Solaris 164, Automne 2007

 

Lincoln Child
Deep Storm

Paris, Michel Lafon, 2007, 415 p.

[couverture] Quand le docteur Peter Crane arrive à bord de la plate-forme de forage Storm King, il se rend vite compte qu’on y extrait pas de pétrole. L’endroit n’est qu’une façade. La plate-forme abrite en fait Deep Storm, le centre technologique le plus perfectionné du monde, une base top-secrète construite dans les abîmes glacés de l’Atlantique. Elle abrite une armada de scientifiques soumis à une stricte discipline militaire. Crane a été envoyé sur la base parce qu’une série de maladies inconnues et de désordres psychiques accablent soudain une partie du personnel. Dès les premières heures de son arrivée, on le met au courant du but réel de tout le complexe: la découverte de l’Atlantide, rien de moins. Sceptique et observateur, Crane constate vite qu’il y a un autre enjeu. Après tout, pourquoi ce déploiement de Marines, de services secrets, toute cette paranoïa qui entoure leurs moindres faits et gestes? Depuis quand des archéologues ont-ils besoin d’une telle protection militaire? Non, il y a quelque chose d’autre, de plus sinistre, de plus terrifiant! Dans la base, règne un climat malsain d’hostilité entre scientifiques et militaires. Crane a le plus grand mal à effectuer ses recherches pour découvrir l’origine du mal mystérieux qui décime les lieux. Et voilà qu’une série de sabotages jette de l’huile sur le feu…

Deep Storm, de Lincoln Child, est un récit de (hard) science-fiction et d’aventures dans la tradition des romans de Michael Crichton, de Clive Cussler et… de Jules Verne. L’aventure, le goût des grandes découvertes et de l’exploration de nouveaux territoires s’y conjuguent avec des éléments scientifiques plausibles, légèrement extrapolés, avec des personnages de savants juste assez bien esquissés pour ne pas tomber dans la mauvaise bande dessinée. L’action y est soutenue, sans temps morts inutiles et, selon la logique du feuilleton, elle nous incite à tourner les pages.

Quand il n’écrit pas les aventures du détective atypique Pendergast avec son acolyte Douglas Preston, Child écrit des récits d’aventure et de science-fiction qui sont d’excellents divertissements, mais qui ne révolutionneront pas le genre. Par ailleurs, on pourrait discuter longuement de l’appellation «thriller» ou même «techno-thriller» (couverture et quatrième de couverture) pour désigner ce qui est dans les faits un récit de science-fiction tout à fait divertissant.

Norbert SPEHNER

 

Hugues Douriaux
Aberration Cosmique

Californie/France, Black Coat Press (Rivière Blanche 2034), 2007, 493 p.

[couverture] Encore un auteur de la collection «Anticipation» du Fleuve Noir qui refait surface grâce à «Rivière Blanche»… Arrivé après deux gros romans de SF parus en 1981 et 1982 dans la collection «Grands Romans», Hugues Douriaux s’installe en effet définitivement dans «Anticipation» à partir de 1984. Il fera partie des tout derniers auteurs publiés par elle avant la mise à mort organisée par l’éditeur en 1996.

Les longues histoires ne font pas peur à Hugues Douriaux (plusieurs de ses «Anticipation» se déroulent sur 3 ou 4 volumes…) et Aberration cosmique en est une nouvelle preuve. Avec ses presque 500 pages, c’est le plus gros volume jamais publié jusque-là par «Rivière Blanche».

Au XXVIIIe siècle, et après avoir failli disparaître à la suite de guerres planétaires, l’humanité est enfin parvenue à trouver le chemin des étoiles et a essaimé dans la galaxie. L’empire Terrien pense être à l’abri de tout danger sérieux, mais une épine reste plantée dans son pied sans qu’il parvienne à s’en débarrasser: l’Aberration Arthur. Cette zone de non-droit du point de vue de la physique est une sorte de Triangle des Bermudes tapi dans un recoin de la galaxie et qui absorbe tout ce qui passe à sa portée, y compris les astronefs de guerre envoyés en mission de reconnaissance. Incapable de décrypter le mystère de l’Aberration Arthur, l’empire finit par décider de ne plus s’en approcher et de ne la surveiller que de loin.

Mais tout va être remis en question lorsque le lien est fait entre l’Aberration Arthur et une sanglante révolte des robots et androïdes subitement décidés à tuer tout ce qui ressemble à un être humain. Un autre lien, encore plus énigmatique, apparaît également entre l’Aberration et une compagnie fabriquant des jeux holographiques en trois dimensions lorsqu’un pilote japonais de la Deuxième Guerre mondiale servant de modèle aux concepteurs d’un de ces jeux est arraché de son époque pour arriver dans ce lointain futur. Tout indique alors que l’Aberration Arthur a décidé d’attaquer l’Empire par des méthodes pour le moins inhabituelles, mais sans que personne ne sache pourquoi. Le meilleur vaisseau de la marine impériale est alors envoyé pour attaquer l’Aberration et ce qui se cache derrière elle.

Le roman est mené à un rythme soutenu – même si des longueurs auraient pu être évitées ici et là – et fait souvent penser à Star Trek NG. Il y a même des moments où on s’attendrait presque à voir surgir le commandant Jean-Luc Picard sur la passerelle du Véga… Combats et bagarres s’enchaînent pour faire avancer une intrigue qui tient le lecteur en haleine. On remarquera aussi le langage souvent corsé des protagonistes ainsi que les situations tout aussi corsées dans lesquelles ils se retrouvent régulièrement : on est loin des «Anticipation» d’antan… Les personnages, dont les principaux sont des femmes de caractère, sont plutôt carrés sans être conventionnels et participent bien à la dynamique qui anime ce space opera même si je trouve que l’auteur aurait pu faire un peu moins appel à des ficelles de la SF populaire au moment de nous révéler ce qui se cache derrière l’Aberration Arthur… Mais bon, n’en boudons pas pour autant notre plaisir!

La collection «Rivière Blanche» n’étant pas distribuée au Québec, on peut commander ce fort volume (30 euros + port), et éventuellement d’autres, sur le site www.riviereblanche.com.

Richard D. NOLANE

 

Vernor Vinge
Rainbows End

Paris, Robert Laffont (Ailleurs & Demain), 2007, 453 p.

[couverture] J’en étais à la moitié de ma lecture du dernier-né de Vernor Vinge lorsque j’ai appris que Rainbows End venait de remporter le prix Hugo 2007. Considérant que la convention mondiale de science-fiction avait lieu au Japon et sachant l’intérêt dans ce pays pour tout ce qui touche les technologies informatiques, cette consécration m’a aussitôt paru évidente. Vinge, qui nous avait habitués à du space opera de haut calibre (on se rappellera avec bonheur Un feu sur l’abîme et Au tréfonds du ciel, tous deux gagnants en 1993 et 2000 du prix Hugo et aussi publiés dans la collection A&D), plonge ici dans une histoire de «futur proche» – le milieu du XXIe siècle – qui jongle avec les avancées fabuleuses de l’informatique et de la nanotechnologie que nous promettent les prochaines décennies.

Robert Gu est le plus important poète vivant des états-Unis. Atteint par la maladie d’Alzheimer depuis plusieurs années, il avait perdu tout contact avec la réalité quand la mise au point d’un nouveau traitement a permis de le guérir – on pourrait dire de le ressusciter puisque, en plus d’un retour à la conscience, il retrouve un corps d’où d’autres traitements miraculeux ont éliminé les effets de la vieillesse. Bref, pour Robert Gu, tout serait parfait dans le meilleur des mondes… si ce n’était justement le monde qui l’entoure: tout en étant le même – il a passé sa vie dans la région de San Diego –, le poète constate que la société n’est plus du tout celle qu’il avait quittée. De fait, la cybersphère a tout envahi, tout transformé et, pour être capable de vivre dans ce nouvel environnement où l’information sous toutes ses formes règne, Gu doit retourner à l’école apprendre à se servir des fantastiques outils de communication qui se sont développés pendant son «absence».

Robert demeure chez son fils, colonel dans les marines. La maisonnée comprend aussi la femme de Bob, Alice, agente des services spéciaux, et Miri, sa petite-fille, qui veut à tout prix aider son grand-père à maîtriser aussi bien qu’elle les vêtinfs, les lentilles de contact, les avatars, etc., ce qui causera bien des problèmes, car le vieux poète était déjà, à l’époque, allergique à toute technologie.

Parallèlement à «l’éducation» de Gu (qui permet au lecteur de se familiariser avec tous les étonnants bidules et concepts qui forment le principe actif et plutôt miraculeux de cette nouvelle ère), Vinge nous fait entrer dans les coulisses de la politique internationale par le biais d’une mission que trois agents des blocs européen, indien et japonais, confient à un maître espion qui garde précieusement son anonymat derrière un avatar à la Bug’s Bunny, d’où son surnom de «Lapin». Il devra trouver le moyen de s’infiltrer dans les biolabs de San Diego, sans que les états-uniens s’en aperçoivent, afin de voir ce qui s’y fricote.

Cette trame permet à Vinge de nous montrer le remarquable niveau de complexité qu’a atteint le monde et, en contrepartie, sa très grande fragilité. La civilisation est chaque jour au bord d’une guerre totale, d’une épidémie totale, d’une découverte nouvelle, l’accélération fulgurante de la connaissance commence à laisser derrière elle le pauvre humain!

Vernor Vinge s’est payé la traite dans ce roman extrêmement complexe et touffu (les deux trames se rejoindront quand Lapin utilise le plus que naïf Gu pour arriver à ses fins, sans savoir qu’il est lui-même manipulé par l’un des agents à ses propres fins). Fascinant mais difficile d’accès, peuplé de personnages intéressants sinon sympathiques (Robert Gu est considéré comme un salaud de première tant par son fils que son ex-épouse et ses anciens collègues), je suis néanmoins d’accord avec la quatrième de couverture qui fait un rapprochement avec le fameux Tous à Zanzibar de Brunner qui, quarante ans plus tôt, nous avait offert une vision globale du futur proche qui nous pendait au nez.

Espérons simplement que Vernon Vinge soit un peu moins visionnaire que ne l’était Brunner, sinon je ne crois pas que l’humanité verra naître le prochain siècle!

Jean PETTIGREW

 

Mise à jour: Septembre 2007 –

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