Lectures 163

par Jean Pettigrew, Richard D. Nolane et Hugues Morin

Exclusif au Volet en ligne (Adobe Acrobat, 900Ko) de Solaris 163, été 2007

 

Vladimir Sorokine
Le Lard bleu

Paris, L’Olivier, 418 p.

[couverture] Sorokine est un ovni de la littérature russe. Polémiste, provocateur et totalement iconoclaste, il fait flèche de tout bois et tire sur tout ce qui bouge, particulièrement lorsqu’il peut dénaturer ou détruire, au choix, les icônes politiques de la grande Russie, les symboles autoproclamés de la société russe ou encore ses tabous les plus sacrés… qui ont toujours plus ou moins un rapport direct avec l’usage et l’abus du pouvoir sous toutes ses formes!

Le lard bleu, c’est une matière secrétée par les clones de grands auteurs russes (Tolstoï, Tchekhov, Nabokov…) et qui possède des pouvoirs prodigieux. Source inépuisable d’énergie, mais aussi arme de destruction ou puissante drogue, son secret de fabrication est bien gardée dans un laboratoire de Sibérie. Mais voilà, en 2068, du lard bleu est volé et transporté dans le passé, où il tombera entre les mains d’un Staline plutôt déjanté (et surtout uchronique puisqu’on est en 1954!).

Je ne vous en dis pas plus sur l’intrigue tant elle est échevelée, quasi démente, pour glisser plutôt un mot sur 1) la langue futuriste utilisée (on pense à Orwell, mais surtout à Drode), qui réinvente parfois la syntaxe et use et abuse des amalgames et des emprunts aux autres langues, dont le chinois; 2) les passages écrits par les clones (et donc du néo-Tolstoï, du néo-Tchekhov, etc.), qui sont intéressants même s’ils brisent ce qui restait de rythme dans l’histoire; 3) le sexe, cru, dingue, déviant et pornographique (pas un critique ne parle pas de la scène de sodomie de Staline par Khrouchtchev), qui a valu un procès retentissant à Sorokine…

De la SF? Certes, mais pour sa puissance inventive et subversive plutôt que sa vraisemblance!

Jean PETTIGREW

 

A. Bertram Chandler
La Route des Confins

Lyon, Les Moutons électriques, 2007, 168 p.

[couverture] A. Bertram Chandler (1912-1984), Anglais de naissance, Australien d’adoption et capitaine au long cours de profession avant de devenir écrivain à plein temps, est de ces auteurs solides et classiques qui forgent le socle inébranlable sur lequel la SF anglo-saxonne s’appuie depuis toujours pour dominer, pour le meilleur ou pour le pire, le monde éditorial du genre. Découvert dans les années 40 par la fameuse revue Astounding, Chandler fera carrière sur le marché américain, la plupart de ses livres publiés par Donald A. Wollheim chez Ace Books puis chez DAW Books à partir des années 70. Son nom restera associé à un univers de space opera attachant, celui des Mondes des Confins, et à John Grimes, un personnage d’aventurier galactique à la vie mouvementée et héros de quantité de nouvelles et romans.

C’est justement à la première aventure de Grimes que nous convie La Route des Confins, alors que notre homme n’est qu’un tout jeune officier du Service de Surveillance qui fait son premier vrai voyage galactique. Mais ce premier saut dans les étoiles va vite tourner au cauchemar à la suite de l’apparition de pirates aux motivations peu claires dans un tableau politique qui est loin de l’être, lui aussi. Car la Terre doit composer avec des entités comme les Mondes de l’Amas, l’Empire de Waverley, le Secteur Shakespeare (sic) ou encore les Mondes des Confins situés sur le bord de la galaxie. Des pouvoirs locaux qui ne lésinent pas en matière de coups tordus…

Dédié à Horatio Hornblower, le héros des temps héroïques de la marine à voile de C. S. Forester, le roman, tout comme le reste de la saga de Grimes, est un hommage appuyé à l’univers de la marine dans lequel l’auteur a passé toute sa vie ou presque. Cette adaptation du monde des navires et des océans aux immensités galactiques, avec toute la fascination que cela peut générer, est parfaitement maîtrisée ici. Bien sûr, tout cela nous ramène vers une SF d’aventure qui tient plus des Loups des étoiles d’Edmond Hamilton ou de Star Wars que des Hyperion de Dan Simmons. Mais la fraîcheur et le dynamisme compensent largement l’absence de cette sophistication poussée à l’extrême du space opera moderne et le fameux sense of wonder fonctionne à plein ici.

Ce qui fonctionne moins, c’est la traduction, qui est innommable par moments, surtout dans le premier tiers du livre dont certains passages ne sont même pas écrits en bon français! Et je ne parle pas des coquilles…! Cette non-relecture évidente du texte par un André-François Ruaud, prompt par ailleurs à désigner les défauts chez les autres, laisse pour le moins perplexe. Quant au «traducteur», la seule chose qu’il mérite, c’est d’être attaché dos nu au grand mât pour recevoir quelques bons coups de fouet bien mérités!

Richard D. NOLANE

 

Contamination 4

Montréal, trimestriel gratuit, 48 p.

[couverture] Je suis tombé par hasard sur ce numéro 4 de la revue québécoise Contamination, un numéro daté du printemps 2007. Sous-titré Horreur-Fantastique-Culte, distribué gratuitement et offrant 48 pages dans un format comic book, le magazine a évidemment attiré mon attention.

Si la couverture (illustrée par Amélie Sakélaris) donne un look plutôt «fanzine» à Contamination, ses chroniques fouillées, ses articles de fonds et son volet critique détaillé font définitivement du magazine une publication professionnelle. Le périodique, qui semble publié sans subventions, est soutenu par de la publicité de distributeurs de films et de cinémas, de clubs vidéo et même d’écoles offrant des programmes de cinéma.

Le contenu est orienté vers le cinéma de fantastique et d’horreur, avec quelques brefs détours vers la science-fiction, la bande dessinée, la musique et les jeux vidéos. Contamination ratisse donc assez large et, pourtant, il réussit à se hisser au niveau de ses ambitions, du moins si on en juge par ce numéro 4, qui offre un beau mélange de critiques et de nouvelles brèves entre deux interviews (Michael J. Bassett et Eli Roth, le réalisateur de Hostel et d’une des fausses bandes-annonces de Grindhouse) et un article de fond («Faire un film sans se ruiner» d’éric Bilodeau, technique, poussé, intéressant et fort bien écrit).

Bref, il est clair à la lecture que les rédacteurs de Contamination sont de véritables fans de films de fantastique et d’horreur et – plus important encore – qu’ils connaissent réellement leur sujet. Plutôt que d’écrire des banalités ou des inside joke, ils livrent une revue très bien conçue, crédible et écrite avec sérieux. (Tiens, parmi les sujets des anciens numéros de Contamination, je note le festival Fantasia, le cinéaste érik Canuel et la relève au cinéma de genre québécois).

On souhaite donc une très longue vie à ce nouveau magazine. Quant à moi, je vais certainement mettre la main sur le prochain numéro et je vous invite à faire de même en consultant les points de distribution de Contamination sur le site Internet du magazine: www.contaminationmagazine.com

Hugues MORIN

Mise à jour: Juin 2007 –

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