Lectures 161

par Richard D. Nolane, Roger Bozzetto et Élisabeth Vonarburg

Exclusif au Volet en ligne (Adobe Acrobat, 1 133Ko) de Solaris 161, Hiver 2007

Jacques Mondoloni
Papa 1er

Colomars, Melis (Science Fiction), 2005, 204 p.

[Couverture]Comparée à la maquette un peu tristounette de la première édition de ce recueil dans la collection Présence du Futur de chez Denoël en 1983, cette réédition en grand format par les éditions Melis a déjà infiniment plus de «gueule» avec sa belle couverture signée Gilles Francescano. Et l’ajout de deux courtes nouvelles inédites au sommaire initial confère un attrait supplémentaire au retour à la vie en librairie de ce livre qui a marqué la SF française du début des années 1980.

Jacques Mondoloni est une sorte d’ovni de cette SF qu’il a toujours arrangé à une sauce très personnelle et immédiatement reconnaissable. Ses histoires sont pleines de situations ubuesques et tordues où l’insolite sert de révélateur à ces sentiments humains dont l’exploration reste le terrain de prédilection de l’auteur. Les neufs récits réunis dans cette version remastérisée du livre le montrent bien, Jacques Mondoloni s’inquiète vraiment pour l’homme face à toutes les agressions et les subversions du monde moderne et de la technologie. La thématique de la SF est surtout là pour servir de tremplin à son humour noir qui ne rate pas souvent sa cible et qui touche là où cela fait mal. La parenté littéraire avec Philip K. Dick, que Jacques Mondoloni revendique d’ailleurs haut et fort, est partout évidente, à commencer par les deux meilleures nouvelles du livre, «Le Cancer de l’escargot» et «Papa 1er», qui sont autant de coups de maître dans leur genre. «Papa 1er» n’a-t-il d’ailleurs pas reçu le Grand Prix de la SF française catégorie nouvelles en 1983? Ce sont des textes d’une extraordinaire humanité, qui font vibrer des cordes profondes chez le lecteur et qu’on ne peut oublier une fois qu’on les a lus.

Le reste du recueil tient parfaitement la route derrière ces deux locomotives, sauf peut-être la nouvelle «Comestibles» qui est un peu gâchée par un côté scatologique bien artificiel de nos jours et typique des excès pas toujours bienvenus des années 1970. Et pourtant, même dans ce cas limite à mes yeux, on retrouve cette jouissance du langage qui caractérise toute l’œuvre de Jacques Mondoloni, mais qui lui donne du fil à retordre face aux contraintes du marché dit «grand public»…

Les éditions Melis ne sont pas distribuées à ma connaissance au Québec, mais on peut se procurer aisément Papa 1er (vendu en France au prix de 17,00 euros, donc environ 26,00 $ca) chez toutes les grandes librairies en ligne françaises. [RDN]

 

Laurent Whale
Le Chant des Psychomorphes

Encino/Pamiers, Black Coat Press (Rivière Blanche 2024), 2006, 188 p.

[Couverture]Sous la direction de Philippe Ward, la collection Rivière Blanche continue à faire vivre l’esprit de la mythique Anticipation avec des inédits des Grands Anciens (Richard Bessière, Max-André Rayjean, p. J. Hérault, Piet Legay, Louis Thirion, André Caroff etc.). Mais elle ouvre aussi ses portes à de nouveaux auteurs qui y trouvent un espace disparu de l’édition française depuis qu’une équipe de croquemorts du Fleuve Noir s’est employée à enterrer Anticipation dans les années 1990. Le dernier en date (mais il y en a d’autres à l’horizon) est Laurent Whale, lauréat du Prix Merlin 2005 catégorie nouvelle, qui signe d’ailleurs avec Le Chant des Psychomorphes son premier roman.

Et ce livre est de l’«Anticipation» pur jus, du space opera bien enlevé comme on n’a plus l’habitude d’en trouver en librairie!… Il raconte comment un contrôleur fiscal sur une lointaine planète se retrouve pris dans une sombre histoire d’espionnage et de guerre galactique qui va faire exploser sa petite vie un peu trop tranquille de fonctionnaire de province. Mais les véritables raisons de ce complot interstellaire, on ne les découvrira qu’à la fin du roman quand sera dévoilée la nature des mystérieux Psychomorphes du titre.

Space opera typique, donc, et déployant toute la panoplie du genre (haute technologie frisant la magie par moments, créatures extraterrestres diverses et variées, voyages et combats dans l’espace), Le Chant des Psychomorphes est conté à la première personne, ce qui donne du punch à la narration. On a en fait l’impression de lire une histoire dont les personnages et le scénario auraient été imaginés par B. R. Bruss et qui aurait été rédigée par un Peter Randa écrivant bien moins vite et moins «sec». C’est si évident à lecture qu’on peut penser sérieusement que Laurent Whale a voulu rendre ici un hommage à sa manière à ces auteurs, tous deux disparus en 1979.

Roman d’aventure galactique enlevé et conçu pour donner un moment de plaisir efficace au lecteur (un concept qui semble avoir été oublié par un certain nombre d’auteurs français spécialisés dans le mélange prise de tête/branlette intellectuelle…), Le Chant des Psychomorphes ne dédaigne pas non plus l’humour au second degré. Il bénéficie aussi d’une belle couverture signée Grillon, ce qui donne au final un livre fort sympathique, au format presque identique à celui de Solaris. Car Rivière Blanche n’est pas une collection de poche, ne l’oublions pas…

Pour se le procurer et voir le reste de la collection, le plus simple est d’aller sur le site de la maison, www.riviereblanche.com.

Richard D. NOLANE

 

Lauric Guillaud
King Kong ou la revanche des mondes perdus

Paris, Michel Houdiard (Horizons américains), 2006, 135 p.

[Couverture]Depuis toujours Lauric Guillaud s’intéresse aux mythes états-uniens qui deviennent, par la magie de l’écriture ou du cinéma, des mythes partagés par la planète entière.

Depuis le XIXe siècle et sa volonté exploratrice, les taches blanches sur les cartes ont tendance à se remplir de traces de pas occidentales, et on découvre très peu de nouveaux mondes perdus. Mais l’imaginaire supplée à l’absence de mondes réels et l’île du crâne (Skull Island), où une barrière, infranchissable ou presque, sépare l’île en deux et abrite le village, est l’un des derniers lieux où un mythe peut naître. Le schéma freudien est clair: une monstruosité à qui l’on sacrifie, une barrière qui permet des échanges, un village raisonnablement civilisé, bref la sauvagerie sans bornes liée à l’animalité, l’effort de la barrière qui joue le rôle de censure, la plage et la mer.

Mais cela ne rend compte en rien de l’originalité de ce film. Car loin d’être simplement animal sauvage, le roi Kong est une sorte de Roméo de l’ère industrielle, le dernier sursaut de la sauvagerie primitive, remplacée par la sauvagerie industrielle et mécanique: les avions, les bombes, les sous-munitions, etc.

Tous les mondes perdus ne présentent pas ce charme et cette ambiguïté, mais ils permettent de rêver à un monde qui n’est pas clos comme une cage formatée. Le texte en propose une longue liste.

L’ouvrage de Mauric Guillaud présente en outre une immense bibliographie, il est riche d’annotations et de notes; ses 135 pages valent bien les 13 euros qu’il coûte.

Roger BOZZETTO

 

K. J. Bishop
Aquaforte

Nantes, L’Atalante, 2006, 376  p.

[Couverture]Survivants d’une mauvaise guerre perdue, la femme-médecin Raule et le spadassin Gwynn se traînent longuement dans des paysages catastrophés en y semant de nombreux cadavres supplémentaires, avant d’arriver à la ville d’Escorionte, où règnent luxe, stupre, corruption et cruauté. Gwynn se met au service d’un marchand d’esclave, et Raule, dans la vague idée d’apaiser son fantôme de conscience, va pratiquer son art chez les miséreux. Entre deux cassages de bras, ou pire, Gwynn s’amuse à discuter avec un padre lui-même d’une foi branlante, mais qui a décidé de le convertir peut-ête pour se racheter – on ne sait trop de quelle religion il s’agit, elle n’est jamais identifiée, mais le padre semble capable, de temps à autre, de petits miracles, qui sont peut-être simplement «sa magie perdue» avec sa foi.

Un jour, Gwynn découvre une œuvre d’art, une étrange eau-forte représentant un sphynx et un basilic engagés dans une peut-être conversation. Frappé par cette œuvre, pour une raison qui lui échappe, il en cherche l’auteure, une certaine Beth Constanzin qu’il finit par trouver après de longues recherches. Ils deviennent amants. Pendant ce temps, pour se divertir et en soignant Gwynn de temps à autres après un duel, Raule collectionne les embryons d’enfants et d’animaux monstrueux.

Beth continue de pratiquer son art, mais sa manière a changé, est devenue plus monstrueuse elle-même – et son état physique empire. Gwynn apparemment aspiré par l’univers de plus en plus étrange de sa compagne n’y peut rien. Tout va de mal en pis, sa mémoire se délite, ses affaires professionnelles périclitent, il est obligé de tuer son meilleur ami et finalement, il meurt dans un duel ultime sur la place publique. Ou peut-être ne meurt-il pas. Son histoire devient une légende à fins multiples où l’existence même de Gwynn s’efface. Quant à Raule, elle a disparu depuis longtemps, on ne sait où – non qu’on s’en soucie beaucoup.

Tout le monde n’est pas China Miéville (Perdido Street Station), qui a peut-être inspiré l’auteure australienne; Escorionte n’a ni la présence ni la personnalité de la Londres ré-imaginée par Miéville, et n’a exercé aucune fascination, même morbide, sur cette lectrice.

A-t-on voulu faire baroque? C’est lamentablement raté. La faune urbaine, comme la ville elle-même, est laide, pauvre et monotone, sans jamais un éclat ici et là pour rehausser le tableau de cet univers en totale déliquescence. L’absence d’intrigue véritable, le flou persistant de ce qui pourrait ressembler à une possible intrigue (le rapport entre les œuvres de Beth et le destin de Gwynn, voire d’Escorionte), les interminables conversations pseudo-philosophiques ou métaphysiques, les personnages uniformément antipathiques – au mieux pitoyables, comme le padre, ou bizarro-incompréhensibles, comme Beth Constanzin –, les petites scories de traduction sans cesse répétées et qui ont dérangé une lecture assez ennuyeuse déjà pour que je m’y reprenne à quatre fois, moi, lectrice omnivore!

Désolée pour les éditions de L’Atalante, qui nous ont donné beaucoup de bons livres. Celui-ci, malgré le louangeur quatrième de couverture («Bouscule les canons de la fantasy»? Quelle fantasy? Il y a longtemps que ces canons bousculés ont été refondus et revendus des douzaines de fois), est sans doute infiniment trop post-post-moderne pour moi.

Élisabeth VONARBURG

Mise à jour: Décembre 2006 –

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