Lectures 154

par Daniel Jetté, Joël Champetier, Sam Lermite, Norbert Spehner et Jean-Louis Trudel

Exclusif au Volet en ligne (Adobe Acrobat, 736Ko) de Solaris 154, Printemps 2005

 

La Grande Anthologie de la Fantasy
établie par Marc Duveau

Paris, Omnibus, 2003, 1191 p.

La Grande Anthologie de la Fantasy rassemble cinq recueils qui avaient été publiés précédemment chez Presses Pocket sous les titres suivants: Le Manoir des roses ; La Citadelle écarlate; La Cathédrale de sang; La Dame des crânes et Le Monde des chimères , chacune de ces parties représentant en principe un aspect du fantastique épique. J’adore les anthologies et les recueils de toutes sortes; je ne peux résister à l’attrait d’un de ces gros bouquins consacrés soit à un thème, soit à un auteur, un genre, une époque. à chaque fois, j’éprouve l’espoir irréaliste qu’à l’aide d’un seul gros livre, je vais devenir un expert sur un sujet, illusion semblable à celle de l’abbé Faria qui, dans Le Comte de Monte-Cristo, prétendait réduire l’essentiel du savoir humain à quelque deux cents livres. Il est évidemment impossible de compacter tout un pan de la littérature en un seul tome, tout au plus peut-on en donner une idée d’ensemble et aider le néophyte à orienter ses lectures. Sur ce plan, La Grande Anthologie de la Fantasy est une réussite totale. J’ai été surpris d’y trouver un aussi grand nombre de textes que je n’avais jamais lus – ce qui démontre peut-être seulement que je ne suis pas aussi fin connaisseur que je le croyais. Il me semble tout de même que Marc Duveau a déterré un certain nombre de textes peu connus. Parmi les raretés, je distingue surtout «La Citadelle» de Mark S. Geston, «Le Chant aux portes de l’Aurore» de Richard Cowper et «L’Heure des comptes» de John Morressy. Je pense aussi aux textes français comme ceux de Yves et Ada Rémy (nom associé dans mon esprit à la collection Anticipation du Fleuve Noir), de Jean-Pierre Fontana ou de Jean-Christophe Chaumette. La part belle est encore faite aux écrivains anglo-saxons mais, cette fois, on ne reste pas avec l’impression qu’ils sont les seuls à avoir écrit du fantastique épique. On remarquera toutefois que les nouvelles écrites par les Français sont généralement plus sombres, moins triomphalistes que celles des écrivains anglophones.

Par ailleurs, le neuf voisine l’ancien, Burnett Swann avec Dunsany, Avram Davidson avec Laurell K. Hamilton, une «petite nouvelle» qui avec «Les Oies Sauvages» nous donne un texte qui ne passera pas à la postérité mais plaira à ceux qui, comme moi, aiment déjà cette auteure. Pour en revenir aux anciens, ceux que je suis tenté de nommer les «inévitables», ils sont presque tous là: Howard, Dunsany, Vance, Zelazny, Moorcock, Leiber, Burnett Swann, et d’autres encore, tout aussi essentiels mais peut-être moins connus dans la francophonie, comme Karl Edward Wagner, Lloyd Alexander ou G. R. R. Martin, dont on nous donne ici un véritable petit bijou: «Comme un chant de lumière triste». Par contre, rien de Robert Jordan, Tad Williams ou Terry Goodkind. Les Dames de la fantasy sont aussi présentes: Marion Zimmer Bradley, Mercedes Lackey, Katherine Kurtz et Jane Yolen. Tolkien, Morris et Peake sont également là mais avec des poèmes. Dans le cas de Tolkien, cela se comprend; il serait redondant de rééditer encore une fois «Leaf, by Niggle». Quant à E. R. Eddison, Branch Cabell et Tappan Wright, ils sont carrément absents, mais à ce que je sache ils n’ont pas écrit de nouvelles de fantasy (si je suis dans l’erreur, qu’on m’écrive). Rien non plus de C. S. Lewis, mais ses rares nouvelles ne sont peut-être pas des plus géniales? Quant à Harlan Ellison, on lui a rendu un bien mauvais service en rééditant «Le Jour où les pierres…» qui est le pire texte de cette anthologie et le plus mauvais que j’aie lu de cet auteur habituellement brillant.

Notons que par souci de représentativité, on retrouve aussi certains textes de moindre qualité, notamment ces textes appartenant à ce que John Clute appelle la planetary romance. On pourrait argumenter que ce genre fait partie de la science-fiction, mais il me semble que des aventures à la manière de Edgar Rice Burroughs doivent être lues comme de la fantasy si on veut pouvoir leur trouver encore du charme, même désuet. Ainsi, le lecteur pourra lire une équipée vénusienne dans la tradition du créateur de John Carter, une aventure de Dray Prescot par Alan Burt Akers ainsi qu’une pochade de Bruce Jones. Objectivement parlant, c’est la partie la plus faible du volume, mais pas la moins intéressante selon moi. Si certains de ces textes peuvent être considérés comme étant des plus «pulpeux», on y rencontre cependant aussi «Les Maîtres» de Le Guin et «Les Faiseurs de miracles» de Vance. La partie que j’ai trouvée finalement la moins excitante est «La Dame des Cranes», qui se compose de textes provenant majoritairement de la série d’anthologies Sword and Sorceress. Ces textes, tout en étant techniquement impeccables, ont l’air d’être écrits suivant un modèle, un peu à la manière des romans Harlequin. Ils manquent de poésie, d’humour et de lyrisme. Je préfère l’imagination et l’ironie d’un Dunsany ou même les délires machistes de Howard. Ce qui n’empêche pas Patricia McKillip de tirer son épingle du jeu avec une fort belle nouvelle poétique dans laquelle on sent battre le coeur de la fantasy, on y touche son âme et celle de ses ancêtres, les contes de fées. [DJ]

 

André-François Ruaud
Le Dictionnaire Féerique

Montpellier, L’Oxymore (Comme des Ozalids), 2002, 279 p.

Des dictionnaires de personnages mythologiques ou de créatures fantastiques, ce n’est pas ce qui manque et, avouons-le, il y en a de meilleurs et de bien plus complets que celui-ci. Mais d’un autre côté, peut-on affirmer qu’il y a trop de ces livres, qu’il n’y a pas de place pour un de plus? Tout dépend de l’utilisation qu’on en fait. Personnellement, j’ai trouvé que la lecture de ce Dictionnaire Féerique était fort agréable et j’ai pu y trouver de l’information à propos de légendes et d’êtres mythiques que je ne connaissais pas, ainsi que de précieuses précisions à propos de ceux que je connaissais. Ce livre peut donc être une source non négligeable de rêverie et d’inspiration.

Cependant, il y a des répétitions. Par exemple, André-François Ruaud répertorie toutes les sortes de lutins existants: brownies, gobelins, hobgobelins, monaciello, etc. Je trouve que trop d’espace est accordé à des êtres qui ne sont, au fond, pas si différents les uns des autres. Peut-être qu’une seule longue entrée aurait suffi. La préface annonce que le livre est consacré à «nos Bons Voisins plus ou moins humanoïdes, de préférence à tous les membres du Bestiaire fantastique. Le don de parole & de figure humaine aura donc été […] une nébuleuse frontière de ces recherches…»; il s’agit donc d’un projet plutôt circonscrit dans l’univers mythologique: licornes, dragons ainsi que les dieux et démons des religions humaines y sont absents. Certaines pages qui ne contiennent qu’une série de définitions très courtes et peu élaborées s’avèrent un peu lassantes; cependant, les entrées plus longues en valent la peine et constituent presque de courtes nouvelles. Des légendes, comme celle du Black Dog, ont particulièrement retenu mon attention; tout comme certains mythes surprenants – celui du Spider Man (eh oui! Lee et Ditko n’ont rien inventé) et de la Spider Woman, entre autres, puissants esprits amérindiens qui habitaient en Amérique du Nord avant que les Blancs ne viennent tout démolir. Ruaud a aussi ajouté, ce qui est tout à son honneur, quelques nouveaux venus sur la scène mythologique, comme la Blue Lady de Miami, ou la Bloody Mary américaine qui hante les miroirs, mythe datant du milieu des années 70 et qui a inspiré, j’ai l’impression, le personnage de Candyman.

Comme dans tout bon dictionnaire, plusieurs entrées du Dictionnaire Féerique sont suivies par des citations provenant de l’oeuvre d’auteurs importants: De Lint, Flaubert, Kilworth, Nalo Hopkinson et bien d’autres. Il y a même sous la rubrique «Anges» un extrait de la nouvelle «Des Anges sont tombés» de notre compatriote Jean-Louis Trudel! Enfin, un dernier bon point: il y a deux bibliographies à la fin, la première pouvant servir de liste de lectures suggérées (sur papier ou sur le Web) et l’autre répertoriant quelques sources d’informations pour qui veut en savoir plus sur tous ces mythes.

Daniel JETTé

 

André-François Ruaud, dir.
Panorama illustré de la fantasy & du merveilleux

Lyon, Les Moutons électriques, 2004, 431 p.

Je prends au vol le relais de mon collègue Daniel Jetté pour signaler aussi cet ouvrage plus récent, toujours en fantasy, et toujours sous la bienveillante férule d’André-François Ruaud. Le titre dit tout, c’est effectivement un panorama illustré de la fantasy et du merveilleux, un panorama fort vaste, et illustré avec goût, une entreprise ambitieuse pour laquelle Ruaud s’est fait assister par une kyrielle de spécialistes francophones et anglophones, parmi lesquels on retrouve (liste très incomplète) Léa Silhol, Jean-Marc Lofficier, Johan Heliot, Fabrice Colin, Jean-Daniel Brèque et notre René Beaulieu à nous.

Ruaud et son équipe ont préconisé une approche historique plutôt que l’approche thématique favorisée par plusieurs livres illustrés du genre; on commence donc avec «La Matière de Bretagne, histoire de l’histoire», et on termine avec le temps présent sur des chapitres consacrés à J. K. Rowling, Esther Rochon, David Calvo et Fabrice Colin. Car il faut préciser que la grande majorité des entrées de ce panorama sont consacrées aux auteurs – Andersen, Lewis Carroll, le géant Tolkien, Fritz Leiber, Tanith Lee, Neil Gaiman, etc. –, décision signifiante de la part de l’équipe de Ruaud, qui nous rappellent par l’exemple que la fantasy est d’abord et avant tout constituée d’oeuvres distinctes et personnelles; que la littérature de genre, quel que soit le genre, n’est pas une pâte homogène et découpable à volonté de laquelle on peut extraire au hasard un échantillon représentatif de l’ensemble, mais un corpus hétérogène dans lequel la taille du «grain» correspond aux oeuvres, et qu’à la limite, plus une oeuvre est forte, moins elle est représentative de l’ensemble – ce qui, je m’en rends compte, est en train de transformer cette lecture en éditorial…

On aura compris que la lecture de ce livre m’a passionné et fait réfléchir, et je vois mal comment une personne qui s’intéresse à la fantasy ne pourrait pas lire ce livre d’une couverture à l’autre. Mes réserves sont microscopiques. Yves Meynard aurait mérité d’être cité – reproche que je fais avec une mauvaise conscience, car s’il y a bien un Français qui a toujours fait un effort pour parler des écrivains de genre québécois, c’est André-François Ruaud. Ma dernière déception est encore plus injuste: quel bonheur si les illustrations avaient pu être en couleurs! Je rêve, je sais, mais le rêve n’est-il pas une des sources du puissant fleuve de la fantasy? Merci pour ce très beau livre, qu’il me démange déjà de relire. Que puis-je ajouter comme compliment?

Joël CHAMPETIER

 

Antoine Volodine
Bardo or not Bardo

Paris, Seuil (Fiction & Cie), 2004, 238 p.

Tu vas bien finir par mourir, lecteur, le plus tard et le moins douloureusement possible, bien sûr. Mais tout ne sera pas fini pour autant. Les ennuis ne feront que commencer: parce que tu n’auras pas conscience de ta mort et que le repos éternel ne se gagne pas facilement. La traversée dure quarante-neuf jours, pendant lesquels il faut déjouer les pièges de la réincarnation et trouver la Claire Lumière pour que tout soit alors vraiment terminé. Bardo est le nom de ce monde intermédiaire «d’avant la vie et d’après la mort» . C’est ce qu’enseigne le bouddhisme dans le Bardo Thödol, le Livre des morts tibétain dont la récitation accompagne rituellement cet ultime voyage et donne tout son sens au titre du nouveau roman d’Antoine Volodine: Bardo or not Bardo.

Bardo or not Bardo est le livre des morts de l’univers d’Antoine Volodine. Mais le bardo n’est pas un endroit de tout repos… Il y a des espions qui se poursuivent, des terroristes, des maffieux, des bonzes, des coups de gongs et des coups de feu, de la désinformation et des doubles, des incantations et des slogans. On est soudain dans un train lancé à grande vitesse dans des paysages chinois, puis dans une galerie de mine effondrée ou dans un glauque institut médico-légal. Kominform alias Abram Schlumm, «égalitariste radical», a été assassiné dans le poulailler d’une lamaserie où il s’était réfugié; le militaire Glouchenko pique un roupillon dans le bardo et désespère les moines par une connerie aussi posthume qu’anthume; Schmollowski le terroriste explore le monde de la mort avec le banquier Dadokian et décide de s’y installer pour une éternité d’attente; sans oublier le clown Grümscher qui laisse veuf son compère Blumschi, dont l’oraison funèbre est plus arrosée de whisky que de préceptes salvateurs, et qui sera donné en pâture aux vautours. Parfois, des bonnets rouges en apnée tentent des allers-retours entre vie et mort afin de vérifier l’exactitude des descriptions du livre sacré, ils y croisent des reporters en quête de scoop et même un vieux juke-box oraculaire.

De «Baroud d’honneur avant le Bardo» au «Bar du Bardo», septième histoire de ce roman construit sur les sept semaines pendant lesquelles le mort est confronté à son devenir, Volodine rapporte ces voyages au bout de la nuit dont l’enjeu est d’éviter de revenir sur Terre, et de ne pas être réincarné dans une matrice hasardeuse: pingouin, singe, ou homme. Bardo or not Bardo est profondément marqué par l’écriture théâtrale que Volodine pratique avec des pièces radiophoniques. La situation est minimale, un bonze lit le Bardo Thödol pour accompagner le défunt et l’aider à déjouer les pièges de la mort. Parfois, c’est un homme désemparé qui parle naïvement au mort. Volodine imagine de nombreuses variations souvent plus qu’inattendues. Reste que le dialogue tourne souvent au monologue, parfois comique. Les certitudes des bonzes dans leur navigation post-mortem sont sans cesse annihilées par l’amateurisme ou la distraction des futurs impétrants à la réincarnation. «Le monde flottant du Bardo, explique Volodine , se situe à la rencontre de deux paroles; celle d’un mort-personnage, qui vit longuement ses hallucinations, s’interrogeant sans cesse sur la réalité, sur lui-même, sur son identité, sur à peu près toutes les questions métaphysiques essentielles; et celle d’un commentateur extérieur, d’un prêtre-narrateur, interprétant le monde de façon totalitaire à partir d’un livre qui explique tout. On a une confrontation entre deux réalités délirantes, une qui est perçue par un individu, au centre de la tragédie humaine, et l’autre, qui a été élaborée collectivement, qui fonctionne comme une règle inviolable que cependant aucun humain n’applique.»

Bardo or not Bardo est aussi le big-bang du monde de Volodine. Il satellise autour des personnages leurs souvenirs intimes en même temps que les ruines politiques du vingtième siècle. Tous semblent y revenir, de Breughel l’insane ( Le Port intérieur ) à Dondog, ou aux personnages de Des anges mineurs . Ils y troquent leurs identités de paille sous un ciel de révolutions trahies, troué d’images, résonnant de voix qui psalmodient des invocations ou font diversion pour des histoires lamentables. Cet univers, l’écrivain l’a baptisé post-exotisme, le dotant de ses genres propres, d’une poétique et même d’une histoire littéraire (voir: Le Postexotisme en dix leçons, leçon onze ). Le centre de toutes les fictions est une prison et le narrateur est toujours donné comme mort. Avec «Le Bardo de la méduse», cinquième chapitre au centre même de ce roman, on découvre l’acteur et écrivain Bogdan Schlumm qui participe de tous les narrateurs post-exotiques, figure de l’artiste comme Untermensch, dont les créations bardiques ont pour seul public la forêt et les oiseaux.

Si le monde est prison, ce qu’affirment classiquement les métaphysiques, la mort chez Volodine n’est pas délivrance, plutôt la figure ultime de l’univers carcéral. Bardo or not Bardo n’est pas une fin de partie, un game over mais un ironique same player shoots again , une retombée dans la matrice: la mort porte à l’infini le naufrage d’exister.

Livre des échecs derniers, Bardo or not Bardo est l’un des romans de Volodine où l’humour est le plus accusé. La seule rédemption du tragique reste le grotesque, il est là qui ruine tous les traités imaginables. Tel le moine Drumdog, obligé de veiller Kominform en lisant avec toute la gravité requise les deux seuls ouvrages trouvés dans la bibliothèque de la lamaserie: L’Art d’accommoder les animaux morts , un manuel de cuisine, et Cadavres exquis , une anthologie surréaliste.

Sam LERMITE

 

Dean Koontz
Au clair de lune

Paris, J-C. Lattès, 2004, 453 p.

J’en fais le serment: Au clair de lune est le dernier roman de Dean Koontz que je lis. Je ne perdrai plus mon temps avec ce bricoleur d’intrigues qui confond littérature (même populaire ou de genre) et mécano. Dans le fond, sa recette est bien simple. Prenez un, deux ou trois personnages, de préférence un couple (ajoutez un chien au besoin). Faites-en des cobayes. Dotez-les de pouvoirs spéciaux, paranormaux ou autres, transformez-les en superhéros. Cela peut-être volontaire ou imposé, positif ou négatif, exaltant ou monstrueux (rayer la mention inutile). Lancez à leurs trousses (au choix) des agents de la CIA, des mercenaires, des tueurs d’une organisation secrète (avec des lunettes noires, des véhicules noirs et des portables), de méchants extraterrestres, dont la seule intention est de les liquider. Ajoutez éventuellement un savant fou et une technologie mystérieuse. Prévoyez quelques rebondissements au cours desquels les héros découvrent la vraie nature et la puissance de leurs pouvoirs. Allongez la poursuite, surtout si vous êtes payé au mot. Puis faites passer un très mauvais quart d’heure aux méchants de tout acabit et, après quelques épisodes dignes d’un conte de fées, prévoyez une fin sirupeuse, très morale et politiquement correcte, de préférence ouverte si vous envisagez de publier une suite.

Tous ces ingrédients, ou presque, sont présents dans Au clair de lune , exception faite du chien et des méchants qui ont remplacé le complet-cravate par des tenues de golf! Sans entrer dans les détails, il est question aussi de nanotechnologie, sujet bien mieux traité par Michael Crichton dans Proies . Les ratés de cette intrigue, pas plus médiocre qu’une autre, proviennent en partie des protagonistes. La fille, Jillian Jackson, est une râleuse impénitente qui parle trop. Shep, le jeune frère autiste du héros, Dylan, finit par devenir exaspérant, nous infligeant des pages et des pages de dialogues genre disque rayé, parfaitement agaçants. On a beau savoir que c’est comme ça que les autistes fonctionnent (on a vu Rain Man ), ça finit par devenir insupportable. Quant au scientifique diabolique, il a tout d’un Frankenstein d’opérette. Il y a quelques scènes mémorables, notamment celle, très touchante, où Dylan se sert de ses pouvoirs pour aider un père à retrouver sa fille, mais dans l’ensemble le récit manque de conviction et surtout d’originalité. On a constamment une impression de déjà-lu. La finale est trop est abrupte, plutôt bâclée. On a la nette impression que Koontz prépare une suite, peut-être une série. On craint le pire…

Norbert SPEHNER

 

Harry Turtledove
Gunpowder Empire

New York , Tor, 2003, 286 p.

En cette fin du vingt et unième siècle, la Terre connaît une prospérité sans précédent. Depuis la découverte du voyage entre les réalités parallèles, les nations industrialisées exploitent les ressources d’une multitude de Terres jumelles. L’organisation Crosstime Traffic compte de nombreux employés chargés de négocier les arrangements nécessaires sur ces autres Terres, mais ils ne doivent en aucun cas révéler leur identité.

La famille Solter fait partie des représentants infiltrés par la Crosstime Traffic dans un monde parallèle où l’Empire romain n’a jamais succombé. Technologiquement arriéré, cet Empire romain est un monstre bureaucratique. Chaque été, les deux jeunes Solter, Jeremy et Amanda, rejoignent leurs parents dans la ville de Polisso non loin de la mer Noire.

Cette fois, rien ne se passe comme prévu. Une guerre éclate entre les Romains et un royaume voisin. Les parents d’Amanda et Jeremy doivent retourner sur la Terre d’origine, laissant leurs enfants s’occuper des opérations commerciales pendant quelques jours. C’est alors que la liaison entre les mondes cesse de fonctionner et que les vacances des jeunes Solter se transforment en cauchemar…

Turtledove signe le premier volume d’une série de romans pour jeunes, même s’ils ne sont pas présentés ainsi. Heureusement, les personnages sont attachants et ils ont été créés avec soin. Le lecteur ne s’ennuie pas en leur compagnie. Fort de sa formation d’historien, Turtledove recrée sans fausse note l’expérience d’un siège médiéval (dans la mesure où la poudre à canon vient d’être inventée) et la peur qui s’installe peu à peu, jusqu’au dénouement attendu. [JLT]

 

Jo Walton
Tooth and Claw

New York , Tor, 2003, 253 p.

Récipiendaire du World Fantasy Award du meilleur roman en 2004, l’ouvrage de la Montréalaise Jo Walton est un délicieux hommage à la littérature victorienne dans un contexte inusité. La mort prématurée d’un patriarche déclenche la mésentente ses enfants, ses dernières volontés n’ayant pas été respectées par son gendre. Comme le vieux Bon Agornin était un arriviste dans une société dominée par une vieille aristocratie terrienne, il se greffe sur cette bataille autour de l’héritage des conflits aggravés par les préjugés et les différences de fortune.

évidemment, il faut savoir que tous les personnages de ce roman sont des dragons, des vrais: des carnivores ailés qui pratiquent le cannibalisme. Leur chair imprégnée de magie leur permet de voler et de tirer de la carcasse de leurs semblables une énergie surnaturelle qui alimente des bouffées de croissance. Dans cette société draconienne , le statut est affaire de taille. Plus un dragon est gros, plus il gagne en force et plus il s’approche du sommet de la pyramide. Pour grossir, il doit consommer la chair de ses semblables, d’habitude en dévorant les rejetons les plus faibles de chaque portée.

Au fil des pages, les enfants de Bon Agornin, une fille qui a trouvé mari, un fils qui a pris les ordres, deux filles à marier et un dernier fils cherchant à faire fortune en ville, connaissent une série d’aventures qui vont bouleverser leurs existences. Ils vont rencontrer ou l’amour ou la mort, mais, en fin de compte, tout est bien qui finit bien.

Walton marie à merveille le ton et l’atmosphère des romans victoriens, dans la veine de Trollope et des Brontë (mais un peu moins de Dickens). Les situations sont, à la base, parfaitement familières, mais leur transposition dans le cadre de cette société qui matérialise le darwinisme social des Victoriens tardifs donne des résultats exquisément décalés. Les personnages ont des caractères tranchés, en bien ou en mal. Comme dans un mélodrame victorien, les uns sont promis à des ascensions surprenantes et les autres à des déchéances vertigineuses.

à la rigueur, certaines péripéties, comme la découverte d’un trésor qui tombe à point, forcent la crédulité du lecteur, mais si celui-ci a pris goût à la compagnie des personnages, il se contentera d’admirer le clin d’oeil aux ancêtres du genre. En tout cas, le plaisir qu’il retirera de ce livre dépendra un peu de la lassitude que lui inspirent les ouvrages de fantasy canonique. Les lecteurs recherchant une belle histoire ou un roman garanti sans le moindre elfe, nain ou objet magique ne seront sûrement pas déçus. [JLT]

 

Julie E. Czerneda et Isaac Szpindel, dir.
ReVisions

New York , DAW, 2004, 312 p.

Plusieurs auteurs canadiens signent des nouvelles dans ce nouveau collectif réuni par la très dynamique Julie Czerneda en collaboration avec Isaac Szpindel. L’uchronie est un domaine qui se prête sans peine au coup de sonde exploratoire d’une nouvelle, mais Czerneda et Szpindel ont décidé d’aborder une variété négligée de l’uchronie. Curieusement, alors que les auteurs de science-fiction ont beaucoup pratiqué l’uchronie, ils ne s’étaient jamais penchés systématiquement sur les uchronies engendrées par des divergences dans l’histoire des sciences et des techniques.

Seize auteurs nous offrent donc quinze scénarios différents, quinze parcours d’une histoire du monde altérée par une découverte déplacée dans le temps. Certains auteurs, cependant, jouent à peine le jeu. Soit ils imaginent une civilisation dotée de savoirs anachroniques (les Mayas ayant déchiffré le génome humain) sans expliquer comment, soit ils fondent leur uchronie sur des pseudosciences plus ou moins fantaisistes (comme la fusion froide). D’autres auteurs ont eu une idée intéressante, mais l’uchronie correspondante n’est pas exactement renversante (dans un monde où le chien n’a pas été domestiqué, les bergers américains ont des lamas pour garder leurs troupeaux).

Les textes qui se distinguent combinent une idée excitante et une uchronie originale. Peter Watts imagine un empire romain éternel fondé sur la maîtrise du sentiment religieux par la manipulation des champs électromagnétiques. John G. McDaid décrit la transformation de la société sumérienne par une forme primitive d’imprimerie. Geoffrey Landis postule l’invention du laser par Tesla, qui s’en sert pour essayer d’éviter la Première Guerre mondiale. James Alan Gardner signe un texte brillant (malgré l’absence de récit) qui substitue l’essor des mathématiques modernes aux grandes philosophies développées entre les septième et quatrième siècles avant notre ère.

L’uchronie la plus scientifique est sans doute celle d’Isaac Szpindel, qui attribue à Galilée une série de découvertes supplémentaires qui lui permettent de se réconcilier avec l’église. Mais, pour un lecteur au courant de l’histoire de l’astronomie, c’est peut-être la moins convaincante. Les nouvelles les plus mémorables s’en tiennent à des divergences technologiques ou naturelles. Ainsi, Kage Baker imagine un Léonard de Vinci qu’un accident a rendu quasi muet, de sorte que son interprète, d’humeur beaucoup plus entreprenante, peut le forcer à réaliser et à exploiter ses inventions, qui transforment les technologies de la Renaissance. Et Robin Wayne Bailey transpose au dix-neuvième siècle l’épidémie du SIDA. Dans l’Angleterre victorienne de Conan Doyle et de son mentor Joseph Bell, il n’y a pas le moindre espoir de comprendre ce qui cause la maladie et de juguler l’épidémie…

Bref, si toutes les nouvelles ne sont pas de la même force, les amateurs d’uchronie et d’histoire des sciences devraient apprécier plus d’un texte dans cette anthologie.

Jean-Louis TRUDEL

 

Mise à jour: Mars 2005 –

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