Lectures 153

par Norbert Spehner, Jean-Louis Trudel et Jean Pettigrew

Exclusif au Volet en ligne (Adobe Acrobat, 864Ko) de Solaris 153, Hiver 2005

Odyssée
Clive Cussler

Paris, Grasset (Thriller), 2004, 406 p.

à la fin de Walhalla (voir critique dans le volet papier), Dirk Pitt découvrait qu’il avait deux grands enfants: Summer, une belle blonde, et Dirk Jr, son frère jumeau, qui ont décidé de partir sur les traces de leur père. Nous retrouvons donc toute la famille dans Odyssée, ce qui permet à l’auteur de raconter deux histoires parallèles. D’une part, nous suivons les aventures de la fille et du fils au large des Caraïbes. Ils enquêtent sur une étrange boue rouge qui s’étale au fond de l’océan, décimant la faune et la flore. Au cours d’une exploration sous-marine, Summer tombe sur un objet insolite: un authentique vase celte remontant à quelque 3000 ans. Poursuivant ses recherches, elle découvre un palais celte gisant dans les profondeurs sous-marines. Pendant ce temps, un ouragan (devenu «hurricane» dans le texte français par on ne sait quelle aberration de traduction) d’une force inouïe met en danger un palace flottant. Dirk Pitt et son acolyte Giordino vont intervenir pour prévenir la catastrophe, après quoi l’amiral Sandecker les envoie en mission secrète au Nicaragua pour découvrir l’origine des boues rouges. Ce que les deux compères vont découvrir dépasse l’entendement et nous plonge en plein scénario de science-fiction. Un richissime entrepreneur surnommé le Spectre (son identité est un mystère), qui dirige l’organisation Odyssée, fait creuser d’immenses tunnels reliant l’Atlantique au Pacifique. Partout dans le monde, des scientifiques ont été enlevés pour travailler sur le chantier secret où opèrent aussi des ingénieurs et des ouvriers de la Chine communiste. à leurs risques et périls, Pitt et Giordono vont découvrir la terrible menace qui plane sur la planète.

Dans la plupart de ses romans, Cussler jongle avec des hypothèses scientifiques audacieuses. Ici, il est question de la guerre de Troie, revue et corrigée à la lueur de thèses surprenantes, appuyées par des découvertes archéologiques insolites. Et si le mythe n’était pas grec, mais celte? C’est cette hypothèse pour le moins insolite, qui permet de faire le lien entre les découvertes archéologiques des enfants et les tribulations du père (d’où le titre à sens multiple).

Moins captivant que Walhalla, dont il suit le schéma narratif, Odyssée est néanmoins un excellent roman d’aventures extraordinaires mâtinées de science-fiction et de mythologie, qui procure d’agréables heures de détente. à prendre toutefois avec un grain de sel…

Norbert SPEHNER

 

Empire of Bones
Liz Williams

New York, Bantam Books, 2002, 336 p.

Jaya Nihalani est une jeune dalit, ou intouchable, dans l’Inde du futur proche et une ex-révolutionnaire souffrant d’un mal mystérieux et incurable. L’Inde a rétabli le système des castes et les intouchables, particulièrement frappés par une nouvelle maladie, ont été expulsés des postes qu’ils occupaient pour être relégués aux emplois les plus pénibles. Jaya est devenue célèbre comme devineresse, grâce à la clairvoyance conférée par la voix qu’elle entend dans sa tête, puis s’est vouée à la lutte politique. Cependant, son mouvement a été réprimé par la force et elle a survécu de justesse en changeant de nom et d’apparence.

Un vieil ennemi retrouve pourtant sa trace et la découvre dans l’hôpital où elle est soignée. En même temps, une créature d’une planète lointaine lui apparaît et lui révèle que son génotype fait d’elle une personne très spéciale. Elle est la première Réceptrice capable de capter les messages télépathiques des représentants d’une civilisation galactique avancée qui cultive des planètes pour les absorber lorsque leurs habitants sont prêts à participer à cette civilisation fondée sur des castes biotechnologiques.

Jaya apprend donc que le foisonnant panthéon hindou conserve le souvenir de ces extraterrestres polymorphes dotés d’immenses pouvoirs sur la vie et ses manifestations. Toutefois, la caste responsable de la colonisation de la Terre est en butte aux menées secrètes d’une caste supérieure qui complote son extermination. Les deux factions sont représentées à bord du vaisseau spatial en orbite autour de la Terre et Jaya devra choisir à qui faire confiance.

Le roman de Williams n’est pas sans rappeler White Queen de Gwyneth Jones, qui racontait aussi le premier contact de la Terre avec une civilisation extraterrestre maîtrisant la biotechnologie, mais Empire of Bones n’en a pas l’envergure. La prose, l’intrigue et les personnages de Williams sont nettement plus schématiques que chez Jones.

Williams ne dédaigne pas de recourir à d’énormes coïncidences et elle n’éclaire guère plusieurs points obscurs: si les humains sont apparentés aux colonisateurs venus des millions d’années plus tôt, qu’en est-il de la faune et de la flore de notre monde, qui sont beaucoup plus vieilles? Pourquoi Jaya et ses fidèles tentent-ils de se réfugier dans un lieu où leurs ennemis chercheront tout de suite à les retrouver? Pourquoi consacrer autant de pages à une sous-intrigue dont l’importance pour le dénouement ou la résolution du roman est relativement réduite? Et comment expliquer l’apparition chez Jaya du génotype tant attendu alors que les humains ont beaucoup divergé du modèle d’origine? Quoi qu’il en soit, les descriptions du monde d’origine des extraterrestres, dans le système de Rasasatran, donnent vie à une société fascinante et le portrait que Williams dresse de l’Inde, tout en restant partiel, est convaincant. Le tout se lit d’une traite, non sans offrir un commentaire politique acerbe sur les colonisateurs qui veulent le bien des autres, mais l’aventure prime clairement sur la ré- flexion ou la recherche psychologique. [JLT]

 

Orbis
Scott Mackay

New York, ROC, 2002, 408 p.

Les Romains avaient inventé le moteur à combustion interne et construit une base sur la Lune. Mais plus personne ne s’en souvient, car le règne des Bienfaiteurs a tout fait pour effacer l’histoire de la Terre avant leur arrivée. Extraterrestres venus du centre de la galaxie, les Bienfaiteurs se font passer pour des anges du ciel: ils ont vaincu toutes les puissances de la Terre, ils ont structuré l’église catholique à leur profit et ils ont orienté l’histoire humaine à leur guise.

En plein vingtième siècle, cependant, la situation de ces immortels n’est plus si rose. L’Empire prussien leur livre une guerre sans merci au cœur de l’Europe et les Romains qui ont dérobé leurs vaisseaux spatiaux ont fondé un empire interstellaire en pleine expansion. Les Romains ne savent plus où se trouve leur monde d’origine, Orbis, mais ils sont néanmoins en train de couper les communications des Bienfaiteurs avec leur patrie lointaine.

à Saint-Lucius, grande ville de l’Amérique du Nord partiellement colonisée par les Scandinaves, les événements vont se précipiter. L’Ecclésiarche Erik Nordstrum est envoyé en prison pour avoir en sa possession un dictionnaire latin et du matériel d’espionnage au profit des Prussiens. La première accusation est fondée, la seconde non. Torturé, Erik avoue et il est condamné à mort. Mais le nouveau cardinal de Saint-Lucius le gracie en échange d’une promesse d’aide; il veut pénétrer dans une des zones interdites par les Bienfaiteurs afin de contacter une sonde romaine présente dans le système solaire…

Mackay signe un roman riche de surprises. En partie, il s’agit d’une uchronie qui se distingue de notre histoire par les progrès foudroyants des Romains et aussi par l’arrivée des Bienfaiteurs. En partie, il s’agit d’une variante sur la libération de la Terre de ses conquérants extraterrestres. Cependant, l’uchronie n’est pas très crédible: deux mille ans après des événements aussi cataclysmiques qu’une invasion extraterrestre et une révolution industrielle romaine, il est difficile de croire qu’en 1940 et des poussières, un amiral Doenitz commande aux forces allemandes en Europe, tandis que l’invention d’une bombe atomique est imminente. Les parallèles sont beaucoup trop marqués au terme de vingt siècles d’événements divergents. L’intérêt du roman réside plutôt dans les efforts désespérés des humains aux prises avec des ennemis dont la puissance dépasse presque leur compréhension. De plus, l’auteur réserve à ses personnages plusieurs surprises…

Orbis n’est pas un roman novateur. Mackay est avant tout un maître de la science-fiction à l’ancienne même s’il incorpore des idées technologiques plus récentes. Les personnages sont sympathiques même s’ils sont coulés dans le moule des années 1940. Ils sont enracinés dans l’Amérique du début du vingtième siècle et il y a quelque chose d’heinleinien dans leur amour de la vie pastorale.

Bref, les amateurs de la science-fiction de l’âge d’or ont de sérieuses chances d’aimer ce livre.

Jean-Louis TRUDEL

 

Sympathies for the devil – Redux
Thomas Day

Fontainebleau, Le Bélial, 2004, 287 p.

Pourquoi «Redux»? Parce qu’il s’agit d’une nouvelle mouture du premier recueil de Thomas Day. Un texte a disparu, deux autres ont fait leur apparition. Ce qui nous donne un fort volume, dans tous les sens du terme.

Vous n’avez jamais lu Day? Voici une bonne intro. Des six nouvelles qui composent maintenant le recueil, aucune n’est faible.

Vous aurez certes vos préférences (histoire de goût); pour moi, le texte qui se démarque, c’est «La Notion de génocide nécessaire», une novella qui se déroule en Mongolie et dans laquelle un agent de l’O.N.U. tente de convaincre les nomades de changer de mode de vie en raison des exigences d’une race extraterrestre, les Archontes. Un texte profond, mené avec rigueur et intelligence, qui propose des personnages convaincants et une vision acérée de ce qu’implique tout changement de culture sur l’individu et sur la race.

Beaucoup plus hallucinées, syncopées et violentes – une marque de commerce de l’écriture de Day –, les autres nouvelles sont comme autant de cris dans la nuit, de manifestations baroques d’un imaginaire foisonnant qui, encore indompté, éclate de partout. Ce qui nous donne des textes de science-fiction aux univers baroques, comme dans «Une forêt de cendres», des histoires de bruit et de fureur qui ne sont pas sans rappeler certains textes de Zelazny ou de Cook (Glen, pas Thomas) et des personnages hors norme, qui, presque toujours, sont obnubilés par la mort tout en vivant à l’emporte-pièce.

Je ne vous en dis pas plus – je n’ai plus de place! –, mais n’hésitez pas à tenter votre chance, vous ne le regretterez pas!

Jean PETTIGREW

Mise à jour: Décembre 2004 –

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