Lectures 152

par Roger BOZZETTO, Norbert SPEHNER, Jean-Louis TRUDEL, Sam LERMITE, Estelle GIRARD

Exclusif au Volet en ligne (Adobe Acrobat, 1 388Ko) de Solaris 152, Automne 2004

Federico Andahazi
La Villa des mystères

Paris, Folio (SF), 2004

On connaît surtout, comme auteurs argentins de fantastique, ceux de l’ancienne génération: Borges, Cortázar, Ocampo, et Bioy Casares. C’est donc avec plaisir qu’on découvre un nouveau venu avec un roman gothique, par certains aspects, fantastique ou ironique, par d’autres. Gothique en ce qu’il se situe dans la villa Diodati, célèbre villa qui vit naître Le Vampire de Polidori/ Byron, et le Frankenstein de Mary Shelley. La question qui se pose a toujours été: pourquoi en cet endroit? et pourquoi à ce moment-là? C’est ce «mystère» que le texte de Federico Andahazi élucide à sa manière, en ouvrant d’ailleurs sur d’autres énigmes, mais en conduisant le lecteur à une remise en question de l’originalité de certains auteurs connus et reconnus comme auteurs de textes fantastiques. Le roman est composé de lettres reçues par Polidori, reclus comme les autres à la villa Diodati, de lettres échangées entre un certain Legrand, père de triplées: deux jumelles ravissantes et semblables, et un monstre qui est leur sœur, à l’accouchement desquelles a assisté le docteur Polidori. Ce tératome est au cœur de la production européenne de récits fantastiques, et se nourrit du liquide séminal d’auteurs en manque d’imagination. Aussi bien Byron, que Pouchkine, Tieck que Hoffmann, et même Chateaubriand ont adressé à leur «muse» des lettres de remerciements, et l’ont, comme Polidori – dont Le Vampire aura un énorme succès -, nourrie comme il l’a fait, pensant être le seul élu. Dans le cadre retrouvé des brouillards genevois de l’an 1816, une promenade sentimentale dans l’univers des origines du fantastique. à lire absolument.

Roger BOZZETTO

Fabrice Colin
La Saison des conquêtes

Paris, J’ai Lu, 2003, 220 p.

Même s’il s’agit du deuxième volume de la série de Winterheim, il est relativement aisé de prendre le train en marche de ce qui est annoncé comme une trilogie. Dès les premières pages, le protagoniste, Janes Oelsen, ressasse ses souvenirs et la mort de celle qu’il aimait. On voit aussi le chef des Faeders divins à l’œuvre et Livia, bien vivante, se soumettre à un mariage obligé. Les enjeux sont rapidement définis: les trois Ténèbres (les sœurs qui veillent sur le monde de Midgard depuis que les dieux se sont retirés à l’intérieur d’Asgard) ont forgé un anneau, l’Anthémion, pour payer les dragons de leur labeur et de leur participation à la construction de la citadelle d’Asgard.

Cependant, cet anneau incorpore toutes les poussières laissées par les âmes des mortels, qui alimentaient chaque génération successive en croyances. Depuis la création de l’Anthémion, des hommes et des femmes naissent qui ne peuvent plus croire aux dieux et ces derniers meurent en se pétrifiant. Wultan, chef des Faeders, veut échapper à ce sort et récupérer l’Anthémion pour le défaire, mais il a besoin de Janes Oelsen, le fils des Ténèbres, car les Faeders ne peuvent pas toucher à l’anneau…

Le reste du roman consiste en un chassé-croisé plus ou moins crédible. Après avoir longtemps hésité et cru Livia morte, Janes décide de partir à sa recherche, mais il rencontre d’abord des saltimbanques qui escortent le corps endormi de Livia. Ils l’encouragent à venir avec eux arracher l’Anthémion aux mains de son possesseur pour sauver Livia. Janes finit par se méfier et s’enfuit en emportant Livia, toujours inconsciente. Son équipée en compagnie d’une sorcière et d’un ami fidèle, le forlanceur Davënger, se termine par un accident qui tire Livia de sa torpeur. Mais les troupes de Wultan ne tardent pas à remettre la main sur Livia, se servant d’elle comme otage pour faire pression sur Janes et obtenir sa coopération. Une guerre s’engage contre un héritier des dragons devenu un renégat, Aldrig le draaken. à la faveur de cette guerre, Janes doit s’infiltrer dans la place forte d’Aldrig et s’emparer de l’anneau…

L’écriture de Colin est somptueuse et son inspiration ne tarit jamais, aussi poétique qu’originale. Cependant, le récit n’arrive pas à soutenir l’intérêt du lecteur, l’auteur allongeant la sauce plus d’une fois avant de reprendre le fil de son histoire. La narration est grevée de va-et-vient inutiles dans le temps et d’éléments inexpliqués. Par exemple, le lecteur saisit mal pourquoi les saltimbanques, qui sont en fait des Faeders, ne maîtrisent pas Janes dès qu’ils sont hors de vue d’Yslen et ne le jettent pas dans un de leurs chariots, solidement enchaîné… Pourquoi ont-ils besoin de lui jouer la comédie?

Les affres morales et physiques des personnages sont plus décrites que vécues. Les personnages de Colin sont tristes, le ton est mélancolique à souhait et il se passe des choses terribles, mais l’allégorie, ou la sensiblerie selon les cas, l’emporte sur l’émotion vraie. Les Faeders accumulent les atrocités, mais l’auteur en fait à la fois trop et pas assez. Quand Janes se fait capturer, que Livia soit en danger devrait suffire à le pousser dans ses derniers retranchements. Sinon, que pèsent quelques morts de plus ou de moins alors que la fin du monde menace?

La narration est entrecoupée de digressions et d’envols imaginatifs où se déploient toute la poésie et toute la fantaisie de l’auteur. Malheureusement, ils tendent à ralentir ou brouiller le déroulement d’une histoire déjà poussive. En particulier, lorsque Janes et ses amis voyagent par monts et par vaux, le récit se montre incapable de retenir l’attention du lecteur.

En touchant au terme du roman, le lecteur se demande, un peu injustement sans doute, si ces différents intermèdes – à Yslen ; en compagnie des bateleurs; dans les montagnes et les bois de Darkwald – n’étaient pas de simples détours et des délais garnissant les pages du livre en attendant que les Faeders amènent Janes au seuil du repaire d’Aldrig, le détenteur de l’anneau… Après tout, que faut-il retenir de ces épisodes erratiques? Eh bien, Janes a retrouvé Livia pendant quelques jours, dont le nombre n’est pas précisé et dont rien n’est su entre le moment où elle s’offre à lui et celui où elle se fait capturer…

C’est charmant, et plutôt mince. Janes ne se rend même pas compte de l’inanité de ses efforts, qui aboutissent à des résultats de moins en moins heureux. Alors qu’il est réduit au rôle de pion, Janes est-il furieux? abattu? désespéré? Non. Il est plutôt perplexe. Interdit. Stupéfait. Il se souvient d’avoir été en colère… Quand on l’invite à prendre l’anneau, il avance tel un automate, comme pour accomplir ce qu’il a vu en songe et non parce qu’il a une intention quelconque.

Bref, Colin livre un roman qui hésite entre la joliesse des contes de fée et un romantisme ténébreux lourd de sang et de larmes. Ce qui manque, c’est le souffle de l’épopée. Même si la prose de Colin s’anime dans le dernier tiers du livre, alors qu’on sent la proximité de Ragnarök, cela ne suffit pas plus que la chaleur humaine fournie par les amours de Janes ou par l’élégante imagination de l’auteur.

Sans avoir lu le premier tome et sans avoir l’intention de lire la suite, je ne saurais dire s’il s’agit d’un volume essentiel à la trilogie, mais il semble peu propice à piquer la curiosité du néophyte. Cependant, si on s’est déjà attaché aux sorts de Janes et de Livia, des héros aux destinées surhumaines, il se peut que La Saison des conquêtes suffise à relancer les attentes. [JLT]

 

Steven Barnes
Lion’s Blood

New York, Warner, 2003, 602 p.

à la base, il s’agit d’une uchronie, lancée par le départ de Socrate pour l’égypte un an avant sa condamnation à mort dans l’histoire que nous connaissons. La philosophie grecque poursuit donc son essor en terre africaine et oriente les ambitions d’Alexandre le Grand vers l’égypte dont il fera une grande puissance. La défaite de Rome par l’alliance de Carthage et de l’égypte s’ensuit. Lorsque l’Islam est fondé par Mahomet, il s’appuie sur les empires riverains du Nil et il s’étend jusqu’au Nouveau Monde, découvert par des négociants africains tandis que l’Europe demeure affaiblie par les pestes propagées des siècles plus tôt.

Cependant, l’action du roman débute en Irlande, au dix-neuvième siècle de notre ère, lorsqu’un jeune garçon est capturé par des pillards scandinaves. Aidan voit son père mourir sous ses yeux et il est vendu à des marchands d’esclaves qui lui font traverser l’Atlantique. Il se retrouve sur une plantation dans la colonie de Nouvelle Djibouti, qui occupe une partie du Texas actuel. Les Noirs musulmans qui exploitent le labeur des esclaves blancs capturés dans toute l’Europe appellent ceux-ci des fantômes et les traitent avec une dureté qui rappelle celle des plantations du Sud esclavagiste. Néanmoins, le jeune Aidan noue une amitié précaire avec Kai, le fils cadet de son propriétaire. Mais cette amitié survivra-t-elle à leur différence de condition et aux aléas de la vie?

Barnes imagine donc un renversement complet de l’histoire de l’Amérique du Nord. L’idée d’une société de maîtres noirs et d’esclaves blancs n’est pas nouvelle, ayant déjà été exploitée par Heinlein dans Farnham’s Freehold, par exemple. Barnes n’épargne rien de la brutalité de l’esclavage à ses lecteurs. Cependant, le personnage principal du roman n’est pas l’esclave qui rêve d’une liberté en apparence impossible, mais bien son propriétaire, Kai.

Celui-ci apprend peu à peu à se libérer des préjugés de son éducation et à rechercher une voie plus honorable que celle de son oncle, mentor implacable et guerrier renommé. Sur le champ de bataille, Kai et Aidan vont affronter la mort ensemble, pour se libérer l’un comme l’autre de ce qui les emprisonne.

En se concentrant sur l’histoire purement personnelle d’Aidan, Barnes esquive le problème de l’esclavage comme institution. La métamorphose de Kai doit beaucoup aux circonstances particulières de son amitié avec Aidan et de sa conversion au soufisme. Néanmoins, Barnes signe une authentique saga familiale, marquée par des épisodes d’une grande intensité, sensuels ou sanguinaires, mais toujours humains. Malgré les quelques aperçus de l’uchronie, il s’agit d’abord d’une fresque qui intéressera surtout les amateurs de romans historiques. [JLT]

 

Karin Lowachee
Warchild

New York, Warner, 2002, 451 p.

Ouvrage primé par le concours du meilleur premier roman de Warner Aspect, Warchild mise sur l’intensité plutôt que sur la nouveauté. Le lecteur se retrouve en terrain connu, déjà balisé par des auteurs tels C. J. Cherryh pour le conflit de loyautés ou David Weber pour la description de la vie militaire dans l’espace. Le cadre est familier: deux civilisations spatiales s’affrontent en menant une guerre larvée, compliquée par la présence de pirates et de commerçants spatiaux plus ou moins neutres. D’une part, il y a les humains de la Terre. De l’autre, il y a une race extraterrestre qui a obtenu la sympathie de dissidents humains.

Pris entre deux feux, ou plus, il y a le jeune Joslyn Musey. Le vaisseau marchand qui était son foyer est attaqué par des pirates qui tuent ses parents et le capturent. Il n’a que huit ans, mais le capitaine des pirates fait de lui son protégé. Joslyn arrive à s’échapper à la faveur d’une attaque des extraterrestres, mais c’est pour tomber entre leurs mains. L’orphelin est adopté par le chef de guerre des extraterrestres, Niko, le fils d’exilés humains.

Soumis à un rude entraînement, Joslyn se prend d’affection pour Niko. Devenu adolescent, il accepte une mission périlleuse: l’infiltration d’un vaisseau de guerre terrien. Mais il n’est pas le seul à n’être pas ce qu’il prétend être et son passé ne tardera pas à le rattraper.

Lowachee signe un premier roman impressionnant. Le style frise parfois le laconisme, mais il démontre aussi beaucoup de souplesse, exprimant avec une égale éloquence le point de vue d’un enfant traumatisé, la philosophie d’extraterrestres encore attachés à leurs traditions et le parler dru des militaires. Cette langue courte et percutante convient certainement au point de vue d’un adolescent encore jeune et à la vie mouvementée d’un soldat plongé en plein conflit. Lowachee rend à merveille les réactions d’un adolescent à qui on demande de devenir espion et qui dissimule une sensibilité d’écorché vif sous des dehors taciturnes. Elle ne renouvelle pas le genre, mais les amateurs du genre, à mi-chemin entre la SF militaire et les romans les plus virils de Cherryh, devraient apprécier. [JLT]

 

C. J. Cherryh
Explorer

New York, DAW, 2003, 523 p.

Cherryh conclut de belle manière la deuxième trilogie inscrite dans l’univers décrit initialement dans Foreigner (1994). Tout a commencé quand le Phoenix, un astronef d’origine terrestre, s’est égaré loin de ses bases. Les humains à bord se sont scindés en factions rivales. Les uns ont occupé des stations spatiales construites avec les moyens du bord, les autres ont choisi de s’installer sur la planète des atevi, des extraterrestres foncièrement étrangers aux schèmes de la pensée humaines. Puis, le temps a passé, plus rapidement à la surface des planètes que dans l’espace entre les étoiles. Le retour inattendu du Phoenix a changé les conditions de la coexistence des atevi et de leurs compatriotes humains.

Au cœur de ces rencontres entre mentalités opposées, Bren Cameron demeure le personnage principal, intermédiaire désormais aguerri. Après avoir redéfini les rapports entre atevi et humains sur sa planète natale, il a été envoyé à bord du Phoenix en compagnie d’une délégation d’atevi de haute volée. Ils doivent contacter la dernière station habitée par des humains. Ceux-ci seraient entrés en contact avec d’autres extraterrestres, plus ou moins à leur corps défendant.

L’essentiel du roman est consacré d’abord au récit de la dernière partie du voyage. Humains et atevi embarqués à bord de l’antique Phoenix apprennent à se faire confiance. Les survivants grisonnants de l’équipage original révèlent des secrets qui multiplient les interrogations. Les événements se précipitent lorsque le Phoenix arrive à destination. Les autorités de la station se montrent récalcitrantes et un astronef extraterrestre est embusqué aux confins du système. La situation exigera de Cameron et de ses alliés tout leur courage, toute leur ingéniosité et même plus.

Cherryh arrive au port après avoir fouillé les aléas des contacts entre étrangers (humains ou non) dans cinq livres successifs. Elle met donc en scène des personnages qui sont, pour la plupart, apaisés. Si les incertitudes de la situation les tourmentent, ils ne doutent plus d’eux-mêmes. Leurs ennemis ne sont pas des entités maléfiques comme on en rencontre trop souvent encore dans la science-fiction, ce sont la perversité et la stupidité humaines. Les amateurs de space opera trouveront dans ce roman une combinaison de suspense, de sagesse et même d’une dose d’humour tranquille. Si Cherryh signe un ouvrage moins haletant que d’autres, sa lecture n’en est pas moins agréable ou prenante. [JLT]

 

Scott Mackay
Omnifix

New York, Roc, 2004, 408 p.

L’auteur canadien Scott Mackay aime les romans dont le titre commence par O – peut-être parce qu’il a remporté le prix Okanagan de la nouvelle. Après Outpost et Orbis, voici Omnifix, le nom d’un traitement nanomédical pour les victimes d’une guerre futuriste.

En effet, la Terre a été attaquée par de mystérieux extraterrestres usant de plates-formes orbitales automatisées et d’armes nanotechnologiques infectieuses. Ces armes ont contaminé la flore et la faune, entraînant des transformations bizarres. Elles ont aussi tué des millions de personnes ayant dépassé la trentaine et condamné les autres à une nécrose progressive de leurs membres. Les enfants infectés ne dépasseront pas trente ans, subissant une détérioration différente mais non moins horrible.

Le chercheur Alex Denyer est un spécialiste des technologies extraterrestres. Son père est mort dans l’attaque, comme des millions de Terriens, et son enfant est infecté. Or, une nouvelle plate-forme s’approche de la Terre, plus grande que les précédentes mais apparemment inerte. Faut-il en avoir peur? Comme les relations sont tendues avec les colons martiens, les survivants terriens tiennent à s’en assurer par eux-mêmes et Alex va faire partie la mission…

Mackay signe un roman qui combine l’action et le suspense. Alex est un scientifique sans expérience politique qui s’est mis à dos son cousin, le dirigeant d’une enclave qui a survécu à l’effondrement des états-Unis après l’offensive initiale des extraterrestres. Lorsqu’il perd son emploi de chercheur, il est plongé dans une série d’aventures dont il ne distingue pas tout de suite le responsable. Si Alex se découvre des ressources insoupçonnées, l’auteur se montre peut-être un peu trop généreux avec ses personnages. Le happy end hollywoodien est si complet qu’il manque un peu de crédibilité. Le roman n’en est pas moins passionnant et l’extrapolation science-fictive pleinement convaincante. [JLT]

 

Johan Heliot
Obsidio

Paris, Denoël, 2003, 458 p.

Si Obsidio réunit trois récits, il s’agit en fait, selon les critères américains de longueur, de deux romans, «Les maux blancs» et «Obsidio», et d’une novelette, «Retour aux sources». Il n’y a pas si longtemps, il aurait été parfaitement possible de publier les premiers sous des couvertures distinctes. Souci de rentabilité de l’éditeur ou souci de rejoindre des lecteurs de plus en plus friands de pavés?

Dans ce livre, Heliot laisse de côté le steampunk qui l’a fait connaître et se lance dans le fantastique franc, en empruntant son style au roman noir. Il prend ses décors dans la France contemporaine des banlieues nouvelles, des lotissements pavillonnaires, des centres commerciaux et des firmes blotties le long des autoroutes. Mis à part les protagonistes exceptionnels de «Maux blancs», la plupart des personnages incarnent une certaine désespérance française. Soit ils s’anesthésient grâce à la drogue, au sexe ou au travail, soit ils souffrent de vivoter dans un monde qui n’a pas de place pour eux, soit ils sont trop bornés ou racistes pour s’en apercevoir.

Entre les deux romans, «Retour aux sources» s’en tient plus ou moins à la science-fiction. Le personnage principal, Martin Adnot, est un cadre dont l’existence sans histoire commence à déraper. Une créature étrange lui apparaît un soir et lui inspire une telle horreur qu’il sollicite l’aide d’un informaticien un peu anarchiste… La révélation finale, censée expliquer le basculement d’Adnot dans le monde habité par une autre humanité, est quelque peu brinquebalante, mais le suspense est bien mené. On ne peut reprocher à ce texte que la personnalité falote du principal intéressé qui ne s’anime qu’en prenant contact avec cette autre réalité… au moment où l’histoire se termine.

Les personnages de «Maux blancs» n’ont rien de falot. Les parents ont survécu aux camps de la mort des Nazis. Le père assassine d’anciens Nazis et finit par mêler son fils à ces exécutions. Cependant, le gamin est capturé et passe quinze ans en prison. Il y fait l’apprentissage du métier de tueur à gages et en sort dominé par l’idée de retrouver son père. Et de régler ses comptes. L’aventure commence donc comme un polar noir… et s’achève comme un thriller fantastique.

Le narrateur est ce jeune homme qui a découvert la littérature en prison et qui nous raconte ses aventures avec une fort belle plume. L’intrigue, cependant, n’est pas à la hauteur du style. Les péripéties aboutissent en général à des épanchements d’hémoglobine et si l’auteur finit par ficeler quelque chose qui se tient, c’est en tirant de sa poche quelques tours de passe-passe qu’il vaut mieux ne pas approfondir. Des zones d’ombre subsistent et il est loin d’être sûr que l’intrusion d’éléments fantastiques sert vraiment les intérêts de l’intrigue. Même si les personnages principaux, tous des tueurs d’expérience, ne sont guère sympathiques, ce roman plaira quand même par sa langue et par ses péripéties, pour ceux qui aiment le saignant.

Le roman éponyme, «Obsidio», est nettement plus réussi. L’auteur campe des personnages plus convaincants et il noue avec habileté des intrigues convergentes. Heliot nous présente une ville de la province française dont la frange récemment urbanisée compte son lotissement cossu (le Bois-Carré), sa cité (Aragon), son carrefour commercial en terrain neutre et sa zone industrielle avortée (les Friches). Un matin d’octobre, le monde prend fin. L’électricité s’arrête, les téléphones ne fonctionnent plus et le centre-ville disparaît sous une nuée de cendres.

L’histoire s’intéresse à une poignée de personnages dont les destins s’entrecroisent. Le médecin, Martial, qui trompe sa femme Monique avec sa secrétaire Karine. Julien, le punk en marge. La prof du lycée, Sylvie. Vincent et Brahim, petits voyous de la cité. Gemal, l’îlotier né dans la même cité… Ceux-ci succombent rapidement à leurs peurs et à leurs pulsions dans un contexte de fièvre obsidionale («psychose collective qui frapperait la population d’une ville assiégée»). Les survivants essaient alors de comprendre le phénomène qui a accablé leur monde, puis de fuir…

Récit haletant, semé de rebondissements à bon escient, «Obsidio» ne pèche en fin de compte que par sa résolution. Comme dans les autres textes, les révélations embrouillent plus qu’elles n’éclairent. Œuvre ambitieuse par les nouveaux territoires que l’auteur défriche, Obsidio vaut surtout pour le roman éponyme, qui devrait plaire aux amateurs d’horreur. (Carpenter et Cronenberg sont invoqués en quatrième de couverture.) Et l’évocation de la France actuelle est croquée avec beaucoup de vigueur, sinon de hargne.

Jean-Louis TRUDEL

Roger Bozzetto & Arnaud Huftier
Les Frontières du fantastique

Presses de l’Université de Valenciennes (Parcours), 2004, 382 p.

La prochaine fois que quelqu’un vous demande une définition du fantastique, je vous suggère de vous servir de cette belle image: «De même, si les philosophes dits des Lumières avaient pour ambition de mettre au clair les choses cachées, ils oubliaient qu’allumer une bougie c’est aussi créer une ombre: cette ombre, le fantastique l’explore.» Lumineux, non? Ce bijou de métaphore se trouve dans le texte d’introduction d’un ouvrage théorique magistral sur le fantastique, Les Frontières du fantastique, sous-titré «Approches de l’impensable en littérature», de Roger Bozzetto, un fidèle collaborateur de Solaris, et d’Arnaud Huftier. Les deux compères sont d’éminents professeurs d’université (Huftier est aussi ingénieur), le premier en Provence, l’autre à Valenciennes. Les deux ont en commun leur amour inconditionnel de la littérature fantastique et une connaissance encyclopédique du genre. Il s’est écrit de nombreux ouvrages sur le fantastique au cours des dernières années. On peut alors se demander s’il reste quoi que ce soit à dire sur ce genre disséqué, analysé sous toutes les coutures. Il semble bien que oui puisque les auteurs ont privilégié un angle inhabituel, une approche nouvelle. Je n’ai ni pas la prétention, ni le courage, ni même le talent pour résumer en quelques lignes le contenu très riche de cet ouvrage. J’opterai pour la solution de facilité en vous citant un extrait de la quatrième de couverture fort éloquent qui précise leur option: «Nous entendons décaler la perspective: au lieu de partir du fantastique comme centre et nous enferrer sur l’idée de genre, nous refusons de nous soumettre aux présupposés culturels des instances de légitimation. Sans négliger les récits usuellement sollicités nous posons l’importance de certains textes fréquemment sous-évalués, de certaines sphères culturelles généralement négligées, ainsi que celle de la critique étrangère trop souvent jugée inadaptée à l’horizon « français ».»

à terme, un parcours divergent s’impose, avec à la clé une nouvelle vision des frontières et des effets de fantastique. Du coup, ils vont explorer les frontières de la religion et des mythes, les frontières de la raison, de la science, de la loi et du magique (avec examen des notions de merveilleux, de real maravilloso, de magisch realism, de réalisme magique, de fantasy). Attention, cet ouvrage n’en est pas un de vulgarisation! C’est une étude universitaire dense, solide, abondamment illustrée par des exemples, comme il se doit, et qui demande beaucoup d’attention. Sans tomber dans le sabir loufoque et prétentieux pratiqué par certains de leurs collègues, Bozzetto et Huftier emploient tout de même un langage spécialisé et ce style inimitable que dans le futur on appellera peut-être «lingo dingo universitaris». Tout ça pour vous dire que c’est du (très) sérieux, que ça se lit lentement, bref, que ça se mérite! Précisons que l’ouvrage se vend 22 euros (port inclus) et qu’on peut le commander aux Presses Universitaires de Valenciennes, Université de Valenciennes, le Mont Houy Extension Flash, 59313 Valenciennes Cedex 9, France.

Norbert SPEHNER

Terry Goodkind
La Pierre des larmes

Paris, Bragelonne, 2004, 756 p.

On trempe dans cet énorme roman de fantasy chevaleresque comme dans l’aube de la narration; une aube longue et parfaite, contenant toutes les couleurs de la nuit qui précède et du jour qui suivra: à la fois épique, théâtral, courtois, militaire, (pseudo) philosophique, géographique, économique, fantastique en abyme et trompe-l’œil. Un kaléidoscope de mots, de situations et de sensations, tantôt encore naïfs et tantôt d’une violence extrême, souvent ambigus. La fantasy made in Goodkind continue de réinventer les poncifs de la mode originelle; les continuateurs de grand-papa Tolkien peuvent trembler: voilà un concurrent qui a des arguments.

Les nouvelles aventures du Sourcier Richard et de la belle Kalhan se déroulent immédiatement après la chute du tyran Darken Rahl, narré dans le premier tome La Première leçon du sorcier (voir la critique de Richard D. Nolane dans le volet en ligne de Solaris 150). Cette victoire a eu son revers, puisqu’en révélant le terrible pouvoir des boîtes d’Orden, elle a déchiré le Voile – cette barrière qui sépare le royaume des vivants et des morts – et ouvert la porte au monstrueux Gardien. Contre le seigneur de l’Anarchie, les règles du jeu sont biaisées, et les héros doivent avancer dans l’inconnu, au milieu de périls redoublés. Chacun doit suivre son destin, traverser ses épreuves de souffrance. Destin et épreuves qui les mèneront partout dans les contrées du Milieu et à ses confins: de l’Aydindril corrompu par les séides de l’Ordre Impérial et qui sera libéré dans un bain de sang, jusqu’au rivage de l’ancien monde, Tanimura et le palais des Prophètes – où Richard et son héritage seront enfin confrontés -, en passant par D’Hara et la vallée des Âmes perdues. Tout un espace géographique et humain s’ouvre, se révèle, s’ensanglante, s’enchante sous les pas mortifères, conquérants et amoureux du Sourcier. Pour devenir simplement sorcier, comprendre la Deuxième Leçon s’avérera indispensable: toute action à son revers; il faut «savoir faire le bon choix, même quand il vous brise le cœur». L’équilibre est à ce prix.

Goodkind utilise la mémoire fraîche de la high fantasy moderne, des noms et des lieux qui sonnent familièrement à l’oreille, avec une dose de mystique baba cool/new age et de cynisme machiavélique. Le livre emprunte aussi beaucoup au cycle de Robert Jordan (La Roue du temps), on est frappé du nombre de similitudes que développent les deux univers: le sauveur désigné par les prophéties, l’ordre de sorciers, la société secrète des serviteurs du Mal, les objets de pouvoir, etc, etc. Mais où Jordan est capable de consacrer plusieurs volumes à un pet de mouche, Goodkind démontre un dynamisme qui surprend et séduit. Une histoire complète (avec happy end de rigueur), un livre. Tant qu’il se tiendra à ce programme, Goodkind a des chances de ne point trop lasser. [SL]

 

Nicos Panayotopoulos
Le Gène du doute

Paris, Gallimard, 2004, 201 p.

Un roman racontant à ses premiers lecteurs (les critiques) leur vanité et leur prochaine disparition ne peut pas être tout à fait évité ni, a priori, tout à fait mauvais. Celui-ci est réussi: il donne un plaisir léger.

On y découvre un monde, vers 2050, où le doute sur la qualité d’artiste, et en particulier d’écrivain, n’existe plus: un test fiable, le test Zimmermann, permet d’identifier le gène de l’art. Suite à cette découverte, les critiques disparaissent ou se transforment en simples attachés de presse (ce qui n’est pas toujours de la science-fiction). L’évaluation des intermédiaires est devenue sans objet.

Surtout, la planète éditoriale change. à l’exception des auteurs de grands best-sellers, nommés les «prémunis», chaque écrivain doit passer le test. Les «invalidés» et ceux qui refusent de s’y soumettre ne sont plus édités. Leurs livres sont pilonnés. On les oublie. Les cadavres des grands morts sont exhumés et leurs os, comme ceux d’Yves Montand, analysés. Jusque-là, le temps effectuait le tri à la sortie. C’était un tri toujours douteux, variable selon l’époque et le lieu. Désormais, grâce au test Zimmermann, le tri se fait à l’entrée. Le grand public, naturellement, suit.

Le marché était jusque-là victime de surproduction; soudain il se raréfie. Le flot ambigu et redoutable des récits autobiographiques se tarit: «N’ayant plus à faire la preuve de sa condition d’écrivain, l’auteur se passait à présent de ces piètres artifices visant à gagner l’attention du lecteur.» La fiction règne sous forme de produit garanti par le test.

Les petites maisons meurent. La concentration éditoriale est presque

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