Lectures 146

Exclusif au Volet en ligne (Adobe Acrobat, 955Ko) de Solaris 146, été 2003

Robert Jordan
The Wheel of Time
Crossroads of Twilight

New York, Tor (Fantasy), 2003, 681 p.

 [Couverture] Pour les inconditionnels de la série The Wheel of Time, Mat s’enfuit d’Ebou Dar en compagnie de la Fille des Neuf Lunes, Perrin retrouve la piste des Aiels qui ont enlevé Faile, cette dernière cherche à s’enfuir de ceux-là, Elayne se prépare à la Guerre de succession afin d’accéder au trône d’Andor, Egwene est à la porte de Tar Valon, et Rand espère avoir réussi à nettoyer pour de bon saidin. Un roman qui n’ajoute rien à l’épopée, qui pourrait même être élidé des cinquante dernières pages, sans nécessairement être une mauvaise lecture.

Pour les néophytes, une introduction s’impose. En 1990, Robert Jordan publie The Eye of the World, le premier volume d’une série de science-fantasy devant s’étaler sur six, puis sur huit, et enfin sur douze volumes. Dès sa sortie, Jordan s’attire une légion d’admirateurs et fait la liste des meilleurs best-sellers du New York Times.

Dans une période lointaine appelée l’Âge des Légendes, un monde paradisiaque est dirigé par un groupe d’individus canalisant les principes mâle et femelle qui font tourner la Roue du Temps, saidin et saidar, les deux composantes de la Force unique. Puis vint Shai’dan, Le Sombre, emprisonné par le Créateur au moment de la Création. Il persuade treize grands leaders, les élus, de le libérer en échange de l’immortalité. Devant la résistance organisée par un certain nombre d’opposants, Shai’dan corrompt saidin, et cette corruption rend fous les magiciens qui l’utilisent. Il s’en suit une lutte terrible qui détruit presque totalement la civilisation de cette période. Lews Therin Theramon, le Dragon, réussit à vaincre Shai’dan et l’emprisonne ainsi que les treize élus. La Prophétie du Dragon clame que Lews Therin reviendra en temps pour combattre de nouveau Shai’dan et les treize élus dans Tarman Gai’don, la Dernière Bataille. C’est là un résumé très succinct des prémisses de l’épopée de The Wheel of Time.

Dans The Eye of the World (1990, 782 pages), nous faisons connaissance avec Rand al’Thor, Mat Cauthon et Perrin Aybara, ainsi qu’Egwene al’Vere et Nynaeve al’Meara dans le village d’Emond Fields, en bordure ouest d’Andor. Le village reçoit la visite de Moiraine, une Aes Sedai ou personne pouvant canaliser saidar, en tournée de recrutement. à noter que depuis la corruption de saidin, seules les femmes sont autorisées à utiliser ce que j’appellerais la source magique correspondante, les hommes qui osent s’y risquer sont traqués et «châtrés» (coupés de la source magique, en anglais gentling). C’est ainsi qu’elle recrute Egwene et Nynaeve qui ont toutes deux un très grand potentiel magique. Nous apprendrons beaucoup plus tard que Moiraine a de bonnes raisons de croire qu’elle pensait pouvoir trouver le Dragon réincarné dans cette région perdue.

Le premier tome nous présente l’univers dans lequel se meut l’histoire et raconte la fuite des protagonistes à travers une contrée où sourd la présence menaçante des forces de l’Ombre. Le passage dans la ville hantée de Shadar Logoth, «Là où l’Ombre Attend», est particulièrement révélateur du cauchemar laissé derrière lui par Shai’dan. Finalement, tous atteindront Tar Valon, la demeure des Aes Sedai, et le volume se termine par une confrontation avec quelques élus ayant réussi à se libérer de la prison mise en place par Lews Therin.

Le deuxième volume, The Great Hunt (1991, 681 pages), se déplace vers l’ouest du continent où les descendants de Artur Hawkwing, un roi légendaire ayant jadis unifié les nations du continent, reviennent en conquérant. Dans The Dragon Reborn (1991, 674 pages) le troisième volume de la série, Rand traverse en solitaire le continent d’ouest en est afin de concrétiser la Prophétie du Dragon selon laquelle Lews Therin Theramon reviendra pour prendre possession de Callandor, une épée de cristal au grand pouvoir magique que lui seul est en mesure de toucher. Ce volume est assez particulier en ce qu’il nous montre Rand en proie à un déchirement interne dû d’abord à la corruption de saidin, puis à la présence de 156 plus en plus envahissante de Lews Therin et à la lutte que Rand devra lui livrer afin de conserver la maîtrise de son être.

Dans The Shadow Rising (1993, 981 pages), Rand doit rejoindre le peuple dont il est issu afin de réaliser une nouvelle prophétie d’un meneur qui les réunira et les détruira. C’est dans la cité de Rhuidean que cette prophétie s’accomplira, située au fond d’un lac asséché où de lointains ancêtres ont entassé d’innombrables trésors issus de l’âge des Légendes. Mat aussi visite l’endroit afin d’y découvrir sa propre destinée, de loin la plus étrange et mystérieuse de tous les personnages principaux de la saga. C’est dans cet endroit qu’il vivra plusieurs morts et qu’il apprendra qu’il mariera la fille de Neuf Lunes mentionnée plus haut. Egwene également doit s’y rendre. Un haut moment de la série.

The Fires Of Heaven (1993, 964 pages) voit Rand et son armée revenir vers l’ouest afin d’y conquérir les cités de Cairhien et de Caemlyn. Ce volume sert surtout à nous présenter les us et coutumes fort étranges et originales des Aiels. Egwene devra se préparer parmi eux à assumer sa propre destinée, celle de diriger les Aes Sedai qui se sont rebellés contre la prise de pouvoir douteuse de Tar Valon par ce qui pourrait bien être des Alliées de l’Ombre.

à partir du sixième volume, Lord Of Chaos (1994, 987 pages), l’action commence à ralentir passablement pour se tarir graduellement dans A Crown Of Swords (1996, 856 pages) et The Path Of Daggers (1998, 672 pages), pour stagner dans Winter’s Heart (2000, 766 pages) et finalement Crossroads Of Twilight. Il faut noter également la parution en 1997 de The World of Robert Jordan’s The Wheel Of Time (320 pages) en collaboration avec Teresa Patterson, une étude historique et socio-politique du monde de la série. à noter que nulle part je n’ai retrouvé mention du nom du monde dans lequel se déroule l’histoire.

La série de Jordan est l’une des plus riche qu’il me fut donné de lire, principalement parce que le monde décrit est incroyablement détaillé et que l’auteur est doué d’un talent immense pour nous le décrire. Dans Crossroads Of Twilight, alors que Mat vient de donner le signal de départ au cirque dans lequel il se cache des Seanchan, un peuple d’audelà de la mer descendant du héros légendaire Artur Hawkwing dont les souvenirs font désormais partie de ceux de Mat, ce dernier se déplace à travers les caravanes en préparatif de départ. La description de cette marche se déroule sur quelque trois pages et, truffée de détails, nous y voyons tout un monde de forains y prendre littéralement vie. Chaque personnage qui traverse ces pages s’y voit donner la vie, chacun y a un nom, y tient une fonction, possède un caractère qui lui est propre. Chaque lieu visité nous est décrit avec suffisamment de détails pour prendre dimension devant nous. Le tout donne au récit une réalité vibrante et nous y transporte avec élan et passion.

Malheureusement, comme indiqué précédemment, l’action se calme à mesure que la série progresse, pour devenir pratiquement inexistante au cours des deux derniers volumes. Ça gâche un peu le plaisir de la lecture, plaisir qui se maintient pourtant à condition qu’on accepte qu’elle fasse place à la description de la situation globale du conflit. Malgré tout, je suis resté sur mon appétit, parce que ça fait bientôt six ans que Jordan n’a rien construit de neuf dans cet univers incroyablement dense. Le onzième volume, A New Spring, est déjà annoncé pour décembre 2003, et le douzième devrait suivre très rapidement. Encore environ 1600 pages, et nous devrions connaître le dénouement de cette saga exceptionnelle.

Benoît SIMARD

 

Jeffrey Ford
Mémoranda

Paris, J’ai lu SF, 2002, 254 p.

 [Couverture] Deuxième volume d’une trilogie annoncée, Mémoranda fait suite à Physiognomy, ouvrage déroutant qui saluait la naissance d’une voix originale dans les littératures de l’imaginaire. Mémoranda reprend la figure centrale de Cley, le physiognomiste, pour lui faire vivre une aventure plus déroutante encore s’il était possible.

Désormais affranchi de la tutelle du tyran Drachton Below, Cley n’est plus qu’un citoyen parmi d’autres au sein de la petite communauté de Wenau. Aspirant à une existence paisible, c’est donc avec désagrément qu’il assiste à l’endormissement subit de tous ses voisins – mais où il croit reconnaître la marque de son ancien maître. En quête d’un antidote, il entreprend dès lors une longue marche vers son passé, dans les ruines de la Cité Impeccable. Pour découvrir que Below, démiurge fou, a succombé à sa propre folie…

Cley devra donc pénétrer la mémoire défaillante du tyran et explorer son «palais-labyrinthe mnémonique», sorte de château dans le ciel insolite dont les décors semblent volés aux toiles de Magritte ou Dali, rempli d’individus et d’objets qui se révèlent au final n’être guère plus que des symboles ou des idées. Singulier voyage dans une psyché malade, qui prend peu à peu des allures de course-poursuite contre le néant et l’oubli, et où le seul point de repère auquel le héros et le lecteur peuvent se raccrocher tient à une histoire d’amour aux échos troublants.

Plus fantasy que SF, ce déboussolant petit roman est une heureuse confirmation de l’originalité et du talent d’un auteur dont le paysage intérieur (étrange et décalé) répond parfaitement aux ressorts intimes des aventures qu’il développe ; dont l’art descriptif, la force poétique, la puissance de l’imagination, font montre d’une grande cohérence.

Lire Mémoranda est une expérience détonante, réservée à ceux qui n’ont pas peur qu’on les surprenne. Rare, donc précieux. [SL]

 

Kage Baker
Coyote céleste

Paris, Rivages, 2002, 275 p.

C’est reparti pour un tour ! On avait laissé Mendoza la Botaniste et son mentor Joseph dans les brumes de l’Angleterre contre-réformiste, voici qu’on les retrouve quelque cent cinquante ans plus tard, au tournant du XVIIIe siècle, du côté des Amériques. Après une halte baroque dans Nouveau Monde 1 – base ultramoderne installée au Mexique – qui leur vaudra de faire connaissance d’un esthète particulièrement raffiné, les deux agents temporels de la Dr Zeus Inc. s’embarquent pour une nouvelle mission : direction la Californie, où sévit une tribu précolombienne dont le patrimoine culturel intéresse les hommes du futur. Coyote céleste dérive alors vers un hybride de SF ethnologique et de cartoon, avec querelles de clochers, interventions divines et happy end de rigueur.

Au-delà du scénario (prétexte) et outre le thème du voyage dans le temps (certes brillamment traité), l’intérêt principal du roman réside dans la personnalité complexe des immortels, leurs incertitudes face au jeu truqué de l’avenir (déjà abattu mais pour eux inconnu), et la bataille livrée contre les étranges représentants de l’Organisation qui justement tient toutes les cartes en main.

Ce que laissait présager Le Jardin d’Iden, roman précédent de l’auteure, se confirme ici de façon éclatante : à savoir que Kage Baker est l’un des auteurs parmi les plus intéressants et inventifs de la nouvelle SF américaine… [SL]

 

Ursula Le Guin
L’Autre Côté du rêve

Paris, Livre de Poche SF, 2002, 220 p.

 [Couverture] Une fois au lit, on baise et puis on dort. Et on rêve. Le rêve, c’est la réalité digérée par l’inconscient, l’acide qui dissout les éléments lourds du quotidien, pour ne laisser à l’homme assoupi qu’une légère sensation d’ivresse – facteur naturel d’équilibre ou d’harmonie, remède inégalé contre la tristesse, l’impitoyable dureté du monde. Tout le problème, c’est que George Orr, au réveil, s’aperçoit que ses rêves ont le pouvoir de changer ce monde. D’altérer la face des choses. Comment ? Nul ne sait. L’autre côté du rêve est un territoire dont les règles échappent à la raison. Et ce pouvoir un fardeau. Une malédiction.

Mais ce qui relève pour lui de la malédiction tient du miracle pour Haber, le médecin entre les mains duquel il a échoué suite à une tentative de suicide malheureuse. Apprenti bienfaiteur, démiurge refoulé, Haber voit tout de suite en George le moyen d’améliorer le sort de l’espèce humaine (et sa propre fortune par la même occasion). à l’aide d’une machine influant sur les ondes cérébrales, il incite donc son patient providentiel à rêver d’un monde meilleur, où la surpopulation, la pollution, le racisme et la guerre seraient bannis. Chaque ajustement implique dès lors une nouvelle Histoire, des règles sociales bouleversées, des souvenirs et un passé qu’on dirait sortis de nulle part. Inconvénients mineurs, sans doute ; sauf qu’une bonne intention, passée au filtre de l’inconscient de George, peut se changer en catastrophe. Car la logique propre aux rêves décale toutes perspectives jusqu’à esquisser finalement une réalité de cauchemar, un enfer peuplé de fléaux et d’extraterrestres…

Voici une réédition qui vient à point nommé pour tout lecteur désireux de se plonger en douceur dans l’univers d’Ursula K. Le Guin. Hommage à Shelley et à Dick, cette variation sur le thème de l’apprenti sorcier et des réalités truquées se révèle cependant davantage qu’un brillant pastiche. Selon son habitude, Le Guin s’attache moins à décrire la nature et les conséquences d’un phénomène extraordinaire que le vécu, le ressenti de personnages livrés aux démons de leur psyché. En somme, rêve ou réalité sont du pareil au même ; l’homme (son pouvoir, ses devoirs) reste ici au centre de toutes les interrogations.

Qui a dit : «science sans conscience n’est que ruine de l’âme»? [SL]

 

Poppy Z. Brite
éros vampire 2

Paris, J’ai lu, 2002, 477 p.

Poppy Z. Brite n’est pas une inconnue dans le domaine des littératures de l’imaginaire, ayant déjà publié plusieurs romans fameux, tendance underground et terreur (dont on retiendra notamment Âmes perdues ou Le Corps exquis). Avec éros vampire, deuxième du nom, elle se risque de nouveau à l’exercice délicat de l’anthologie. La première tentative avait révélé quelques voix singulières, aussi singulières que les territoires dont elle a fait sa marque de fabrique : ceux de la dark fantasy, rien moins que l’effraction d’une fascinante et suave horreur dans le paysage bétonné, vitrifié de notre quotidien.

Quid de cette déclinaison ? Sur les dix-huit auteurs composant le sommaire, deux ou trois plumes prestigieuses encadrent d’autres noms moins connus, et d’autres encore qui n’éveillent carrément aucun écho chez le lecteur francophone : aux côtés de Neil Gaiman (qui nous éblouit d’entrée en revisitant à sa manière élégante et racée la légende de Blanche Neige), on trouve un Brian Hodge au meilleur de sa forme, le duo Janet Berliner et George Guthridge (dans une veine poétique et politisante), Nicholas Royle, Th. Metzer qui signent tous ici des textes impeccables à défaut d’être mémorables, dont se détache toutefois la nouvelle de Randy Fox «Pour t’avoir avec moi» (un road movie aux vertus proprement dérangeantes, électrisantes). Si dans les pays anglo-saxons le fantastique horri- fique est un genre à part entière qui a pignon sur rue depuis des années, il n’en va pas de même en France, où la résurrection des littératures de l’imaginaire est plutôt récente : occasion pour nous de saluer la présence dans ces pages de Jean-Daniel Brèque, avec une sympathique pochade.

Le mérite de Poppy Z. Brite, grande prêtresse des plaisirs transgressifs, est de vouloir susciter autour de ses publications une véritable école littéraire de nouveaux créateurs gothiques. Entreprise louable mais redoutable. Le gothique est un matériau difficile dont les formes ne se renouvellent pas facilement. Souvent les auteurs (débutants ou confirmés) sombrent dans la caricature, voire parfois le grotesque : question de style, d’imagination, d’économie de moyens. C’est le cas aussi dans éros vampire 2, où la moitié des récits seulement sont à la hauteur de ce que tout honnête lecteur paraît en droit d’attendre, le reste balançant entre l’ennuyeux et l’accablant. Comble de surprise, c’est à Christopher Fowler (qui n’est pourtant pas né d’hier) qu’on doit la plus mauvaise fleur du bouquet… Rude leçon !

Sans conteste, la comparaison entre les deux anthologies composées par Poppy Z. Brite penche nettement en faveur de la première, où beaucoup de textes se révélaient prometteurs, inventifs, originaux. Aussi recommandera-t-on avec quelque réticence d’emprunter les sentiers inédits et interdits qu’éros vampire 2 propose à notre curiosité – au risque d’une certaine perplexité.

Sam LERMITE

 

Mise à jour: Juillet 2003 –

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