Lectures 142

Exclusif au supplément Web (Adobe, 903Kb) de Solaris 142, été 2002

 

C. Deméocq et J.-P. Bouchon (Anth.)
Histoires démoniaques et luxurieuses

éditions Terre de Brume (Terres Fantastiques), 2002, 256 p.

Autant le dire tout de suite, comme tous les précédents ouvrages parus dans la collection dirigée par Xavier Legrand-Ferronnière, celui-ci est un bel objet, loin des présentations standardisées de l’édition avec son papier légèrement ivoire et ses rabats de couverture.

Ce petit côté à l’ancienne convient parfaitement au contenu puisque nous voici en présence de nouvelles françaises du XIXe et du début du XXe siècles jouant sur le fantastique ou l’horreur dansant la sarabande avec un érotisme aux charmes désuets. Les anthologistes, en bons connaisseurs de ces anciens crus du vignoble littéraire, ont su éviter le piège de nous offrir des vins trop madérisés ou réduits à l’état de piquette imbuvable par le temps. D’ailleurs, la seule nouvelle tournant autour du vin, «La Cécube de l’An 79» de Gustave Toudouze, ne résume-t-elle pas notre plaisir à goûter ces vieilles bouteilles avec ses arômes un peu passés mais encore délicats en bouche?

Mais ici et là quelques textes corsés secouent le lecteur. «Les Morts se vengent» de Claude Vignon a un petit air de Reanimator version XIXe siècle et «L’Homme qui tue les femmes» de Camille Lemonnier, au-delà de son style un peu ampoulé, est une plongée assez saisissante, et terriblement moderne dans son propos, au cœur de l’esprit tourmenté de ce qu’on n’appelait pas encore un tueur en série.

D’autres heureuses surprises attendent encore l’amateur de curiosités, comme cet «Homme aux poupées» du bicéphale Jean-Louis Renaud, petit bijou de perversité au style impeccable ou «Le Rendez-vous» de Maurice Renard, le seul auteur vraiment lié au XXe siècle de l’anthologie. Et dont on ne dira jamais assez qu’il fut un des rares Français à égaler, quand ce n’est pas dépasser en talent et en modernité, les grands auteurs anglo-saxons de son époque, notamment en inventant soixante ans avant les James Herbert et autres Graham Masterton le thriller surnaturel avec son roman Le Docteur Lerne.

Hormis peut-être le court texte de J.-K. Huysmans, tellement alambiqué qu’il en devient d’une fadeur excessive, tous les autres textes de ce livre méritent à des degrés divers le détour, y compris bien sûr, les deux classiques que sont «Véra» de Villiers de l’Isle-Adam et «La Morte amoureuse» de Théophile Gauthier, qu’on prendra plaisir à relire dans cette édition qui leur rend justice.

Pour résumer, un livre à ne pas manquer.

Richard D. NOLANE

 

Jérôme Camut
Malhorne épisode 1 – Le Trait d’union des mondes

Paris, Le Serpent à plumes (Serpentaire), 2002, 520 p.

La nouvelle collection, très grand format, s’appelle le Serpentaire. «C’est le nom du treizième signe du zodiaque», nous dit le communiqué, «le signe renégat, oublié, qui fait grincer tout l’édifice.» C’est donc sous ce signe que Le Serpent à plumes publiera les littératures de l’imaginaire, «SF, fantastique, utopies, fables politiques…», nous dit encore le communiqué. Premier titre, premier volume d’une trilogie que l’on qualifie de «roman d’aventures fantastique», Malhorne -1. Le Trait d’union des mondes, d’un nouveau venu, Jérôme Camut, auteur français né en 1968 qui a œuvré dans le monde du cinéma et de la télévision.

2010… Des chercheurs découvrent deux statues identiques, datées de siècles différents, sur deux continents. Les recherches pour expliquer leur présence à ces endroits amènent les scientifiques à mettre en lumière l’existence d’un être hors du commun puisqu’il traverse les âges depuis la nuit des temps : Malhorne. Qui est-il, celui qui a été chef de la garde de l’abbaye de Pierrefith en France au XVe siècle, Indien kapayo en Amazonie, Américain révolutionnaire au XVIIIe siècle, trisomique, moine tibétain, fils de famille au Japon…? Personne ne le sait, mais la traque est commencée, car s’il a été présent à tous les âges de l’Humanité, il est forcément encore parmi nous!

Construit à la manière d’un thriller avec plusieurs trames narratives qui s’entrecroisent et proposent les points de vue de Malhorne et de ceux qui cherchent à lui mettre la main au collet, Le Trait d’union des mondes, malgré sa longueur, fait plutôt figure de prologue. De fait, Camut y met en place sa toile de fond, trop longuement dans les passages historiques, trop lourdement dans les dialogues – surprenant, pour un scénariste! On ne ressort pas du livre ennuyé, mais on se dit que, tout de même, tout ça aurait pu nous être conté en beaucoup moins de pages et de personnages secondaires. Espérons que le rythme de croisière sera atteint dans le deuxième volume de la trilogie.

Jean PETTIGREW

 

Jonathan Carroll
Le Bûcher des immortels

Paris, Flammarion (Imagine), 2001, 292 p.

Collection d’automne

Paris, Pocket (Terreur), 2001, 282 p.

Il faudra bien un jour essayer de comprendre pourquoi Jonathan Carroll n’est pas un bonhomme comme les autres. Incomparable, inclassable, unique, il est de ceux dont le talent a ouvert une voie nouvelle dans le train-train très cartographié des littératures de l’imaginaire : une voie qui arpente les côtés sombres et mystérieux de l’existence, qui traverse un monde nourri de contes où la magie et le rêve ne sont jamais bien loin de la surface des choses. Dans ces espaces fantasmés, on pourrait chercher pendant des heures entières le mot de trop ou de travers, le dérapage trahissant la faute de goût. Point de sang ni de stupre, ici. Les romans de notre auteur ne se prêtent guère aux débordements qui caractérisent le genre outre-atlantique (et pour cause : Carroll vit en Autriche). Tout est affaire de musique et de silence. Cette puissance de composition, cette originalité de ton que vient rehausser une sensibilité tout européenne, confèrent à l’ensemble de l’œuvre une aura singulière, où le lecteur avisé ne manquera pas de se brûler les yeux (et les doigts).

Le Bûcher des immortels est un roman qui ne se prête guère à l’exercice du résumé. Comment rendre compte avec de simples mots, des mots humains, de ce qui se mijote là-bas, derrière le rideau les pages? Une telle poésie, une telle verve, un tel fumet s’en dégage qu’on voudrait posséder le tournemain de son auteur pour pouvoir mieux l’écrire. C’est une histoire de vampires, certes. Mais d’un genre tout à fait original, puisque ne se nourrissant pas de sang, et ressemblant comme deux gouttes d’eau à monsieur tout le monde. Il est beaucoup question aussi de réincarnation et d’immortalité. Reste à saupoudrer d’une pincée de magie, d’un zeste de délire, d’un soupçon de désir, puis faire revenir pendant une douzaine de chapitres. Servir chaud. Déguster.

Pourtant, si l’histoire a la saveur des grands mets, c’est que tous ces ingrédients baroques se mélangent de façon très harmonieuse sous l’action d’un feu doux d’alchimiste ou de cuisinier génial. Quelque panoplie qu’il endosse, Carroll reste fidèle à ses anciennes recettes et effets de théâtre. Là encore, il s’est ingénié à brouiller les pistes, à différer le plus longtemps possible l’adjonction du piment fantastique, en laissant croire que sa mise en scène (ou son menu, comme on préfère) n’était que la relation vague d’une passion amoureuse, avant d’opérer une coupure définitive, un renversement brutal de perspective, et d’entraîner le lecteur dans un maelström d’événements assez extraordinaires, sans qu’on soit tenté une seule fois de hausser les épaules. Certainement, parce qu’au-delà de cette trame symbolique, de ces enfilades de métaphores, de ces destins qui se croisent, de ces figures qui disparaissent et réapparaissent énigmatiquement, oui, derrière l’impression de goûter d’abord quelque soupe informe, se fait jour la certitude que le propos suit sa propre logique dont il est aisé de tirer une interrogation essentielle: comment un homme (une femme) peut-il (elle) se réaliser? On admirera à ce titre le superbe personnage de Miranda, exemple imaginé d’une vie qui tente de se donner du sel et du sens. Il faut aussi patienter jusqu’à la dernière bouchée, les dernières miettes, pour saisir avec quelle finesse et quelle maestria Jonathan Carroll a cuisiné son intrigue, pour apprécier la touche du chef qui laisse dans la bouche ce petit goût troublant de revenez-y.

Revenons-y donc. Avec Collection d’automne, notre auteur apporte la preuve en dix-sept nouvelles que le talent et l’inspiration ne sont pas chez lui dédiés au seul art de la longue distance. Ouvrir ce recueil au titre si poétique (et très opportun comme on le verra), c’est plonger – ou replonger – dans une Ambiance (avec la majuscule) inimitable, c’est monter sur une des scènes les plus riches et les plus attractives du moment ; c’est succomber à coup sûr au vrai pouvoir de la lecture.

Car personne ne ressort indemne du contact prolongé avec un imaginaire qui rend si bien les formes de l’indicible, qui sait si bien évoquer les paradoxes de l’existence et de la création (au sens élargi). Une fois de plus, l’élégance, l’aisance déliée du style ensorcellera les gourmets ; cependant le texte vaut surtout par sa magie obsédante et sa prodigieuse diversité. Il y a des thèmes récurrents, certes oui ; mais toujours traités sous un angle original et chatoyant. Il y a des obsessions qui s’étalent, évidemment ; mais toujours avec une pointe d’ironie bienvenue. Que l’auteur se répande sur la nature de Dieu («Ménage en grand»), sur la mort («Copains comme chien»), sur l’Enfer («Salle Jane Fonda»), sur la solitude («Signe de vie»), ou bien encore sur l’art («La Tristesse du détail»), la volonté de surprendre et de contourner les stratégies habituelles du genre ne tarit jamais. Mais à bien chercher on trouve davantage, un charme effrayant traverse et hante cette mosaïque brumeuse, quelque chose comme l’impression d’un déclin (déclin des êtres, des souvenirs, de la vie ellemême) entre rêve et cauchemar. Quelque chose aussi comme un sentiment d’urgence auquel il faut remédier. Où est la loi, quel est le sens? On ne sait pas ; il y a peu d’espoir. Juste (peut-être) une chance minime de rachat.

Sam LERMITE

 

Zoë Landale
The Rain is Full of Ghosts

Edmonton, The River Books, 2000, 244 p.

Encore un roman canadien (voir ma lecture de Resisting Adonis, dans le volet papier de ce numéro) et encore un roman qui m’est tombé des mains à la page 99 malgré des efforts héroïques de ma part… Sur la couverture, on compare Landale à Robertson Davies et à Margaret Laurence. Ouais, il est difficile de lâcher un roman de Davies tellement son propos, ses intrigues et ses personnages sont intéressants et originaux. Margaret Laurence a le sens de la concision et de la formule frappante, si bien que même lorsqu’elle raconte quelque chose d’ordinaire ou de déjà-vu, l’intrigue est supportable. Landale n’a malheureusement aucune de ces qualités.

Pourtant, l’écriture est correcte, les thèmes sont modernes. J’étais de tout cœur avec l’héroïne, Ingeborg, lorsqu’elle décide de quitter son copain après que celui-ci l’ait forcée à se faire avorter. Mis à part quelques scènes comme celles-là, l’intrigue avance à pas de tortue et il ne se passe finalement pas grand-chose.

Le titre fait référence au fait que Ingeborg, quand elle a des problèmes à résoudre, fait appel à un canard sauvage doué de la parole, qu’elle appelle ghost et qui est une émanation des membres de sa famille dont on croit comprendre qu’ils sont tous décédés, sauf son père. Ce fantôme se matérialise en fait si bien qu’il défèque sur le perron de la jeune femme. Lorsqu’elle le consulte, celui-ci se montre plutôt sarcastique et finalement peu aidant. Cela donne lieu à quelques dialogues comiques qui relèvent un peu la sauce. à la demande d’Ingeborg, le canard la transporte dans un autre monde semblable au nôtre où elle connaît des «épreuves», s’il est permis de les appeler ainsi, lesquelles possèdent probablement une signification qu’un féru de psychanalyse saurait sûrement déceler mieux que moi. C’est le seul élément fantastique de ce roman qui appartient en fait à la littérature générale, et présente un intéressant côté documentaire sur l’existence des pêcheurs en Colombie-Britannique. Ça ne suffit pas pour soulever un roman trop commun, trop terre à terre et qui manque de piquant.

Daniel JETTé

 

Mise à jour: Juin 2002 –

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